The Beatles and the Stones

Sucked the marrow out of bone

Put the V in Vietnam

The Beatles and the Stones

Made it good to be alone

To be alone

Guy Chadwick, House of Love

 

La langue, rapportent les mythologues, est le mets que la matriarche Sarah servit à son époux et leur fils pour les préparer à un simulacre sacrificiel fondateur d’une nation. Quel délicieux symbole ! Au commencement était le Verbe – la langue, la langue maternelle, ce qui rappelle au rédacteur une anecdote récente. Ma maman n’étant pas autorisée à quitter l’hôpital Molière le soir du nouvel an pour cause de Covid, elle m’a raconté dans le détail à travers la grille comment elle aurait accommodé la langue de veau pour le repas rituel : l’étuvée avec le thym, les feuilles de laurier et l’oignon piqué de clous de girofle, le dépeçage au couteau pointu, le retrempage, la nuit de repos et enfin la poêlée lente aux échalotes et au vin rouge. Lire la suite


Le monde est en train de mourir autour de lui et bientôt il va lui-même périr mais il rédige un message, qu’il scelle dans une bouteille. Comme un naufragé confie son Message-in-the-Bottle aux flots mêmes qui menacent de l’engloutir ? Non, Yosl n’espère pas qu’un sauveur inconnu vienne le délivrer. Il sait qu’il est perdu – que tout est perdu, que le monde est perdu – alors pourquoi consacre-t-il ses derniers instants, son dernier souffle à écrire ? Devant quel tribunal pense-t-il déposer son témoignage ?

Le livre de Joseph

Le problème, maintenant, c’est de le retrouver. Lire la suite


« Non ! » – dis-je immédiatement, tout de suite, sans hésiter, pour ainsi dire instinctivement, car il est désormais naturel que nos instincts agissent contre nos instincts, que pour ainsi dire nos contre-instincts agissent à la place de nos instincts, et même les supplantent – je fais de l’esprit, si toutefois on peut considérer cela comme un trait d’esprit, en d’autres termes, si on peut considérer que la vérité pitoyable et nue est un trait d’esprit –, dis-je donc au philosophe qui venait vers moi, après que nous nous fûmes, lui et moi, arrêtés net dans cette forêt mourante rongée par la maladie, peut-être la tuberculose, et qu’on croirait entendre haleter, cette hêtraie, ou comment la nommer : j’avoue mon ignorance totale en matière d’arbres, je reconnais tout juste les sapins, à cause de leurs aiguilles, et puis les platanes, parce que je les aime et malgré mes contre-instincts, je sais encore reconnaître ce que j’aime, bien que ce soit sans cette violence qui me frappe en pleine poitrine, me noue l’estomac, me fait bondir et me galvanise, avec laquelle je reconnais ce que je hais.
Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas, Imre Kertész Lire la suite


– Les mythes sont faits pour que l’imagination les anime.

– Sisyphe, prolétaire des dieux, impuissant et révolté, connaît toute l’étendue de sa misérable condition : c’est à elle qu’il pense pendant sa descente. La clairvoyance qui devait faire son tourment consomme du même coup sa victoire. Il n’est pas de destin qui ne se surmonte par le mépris. Si la descente ainsi se fait certains jours dans la douleur, elle peut se faire aussi dans la joie. Ce mot n’est pas de trop.

– Toute la joie silencieuse de Sisyphe est là. Son destin lui appartient.

Le mythe de Sisyphe, Albert Camus

C’est indigne, vous comprenez ? L’infirmière répétait qu’elle était seule pour vingt-huit patients, que ce n’était pas la peine puisque j’avais des changes pour me soulager, et qu’elle ne pouvait tout de même pas et cætera. Pourtant, c’est un droit humain, vous savez, au moins la libre circulation. Lire la suite


Amoebas are very small

Oh ah ee oo there’s absolutely no strife

Living the timeless life

I don’t need a wife

Living the timeless life

If I need a friend I just give a wriggle

Split right down the middle

And when I look there’s two of me

Both as handsome as can be

Oh here we go slithering, here we go slithering and squelching on

Oh here we go slithering, here we go slithering and squelching on

Oh ah ee oo there’s absolutely no strife

Living the timeless life

A Very Cellular Song, Mike Heron, 1968

Il est des créatures minuscules, en tout et pour tout formées d’une unique cellule, qui pourtant quand la terre se change en un cachot humide, s’agrègent par cent mille en un organisme accompli pour se mettre en marche en quête de lumière. Cette capacité à se transformer, à répéter pour soi l’évolution depuis la vie égoïste de l’unicellulaire jusqu’à l’union orientée vers un destin commun des êtres pluricellulaires intrigue les savants comme elle nous fascine. Les premiers ont baptisé ces créatures Dictyostelium discoideum, des mycétozoaires à la croisée entre les animaux et les champignons ancestraux. Pensant qu’ils nous inspireront mieux, ils disent parfois simplement des protistes, comme si les Dd. vénéraient Protée, le vieux dieu maritime doté du pouvoir de se métamorphoser. Mais pour nous qui ne possédons ni latin ni grec, qui n’avons conservé que les débris des vers décadents de Baudelaire et Verlaine, pour nous qui nous amusons déjà de tout qui grouille ou qui rampe, ces petites vies peuvent bien être des amibes sociables. Lire la suite


Si toutes les mères coupent l’index droit de leur fils, les armées de l’univers se feront la guerre sans index… Et si elles lui coupent la jambe droite, les armées seront unijambistes… Et si elles lui crèvent les yeux, les armées seront aveugles, mais il y aura des armées, et dans la mêlée elles se chercheront le défaut de l’aine, ou la gorge, à tâtons…

La guerre de Troie n’aura pas lieu, Jean Giraudoux

J’ai revu Gerhard comme au tout premier jour et ce sentiment qui n’existe pas en français m’a retrouvée. Sehnsucht. Une sérénité pesante, une douleur sourde à l’arrière-goût plaisant. Cette nostalgie sans nom au parfum d’éternité gagnait à nouveau les fibres de mon âme. Le visage angélique de Gerhard baigné de l’humble soleil des Marolles réfléchissait celui de mon bébé au temps de la Heinrich-Heine-Gasse. Alors, Frau Helga l’avait emmailloté, maintenant il portait son épaisse chemise de pionnier. Quelle différence ? Dix-neuf ans de bonheur, de projets, d’espoir, de déceptions, d’angoisse, de larmes, de violence et de cruauté, d’amour, d’exil, d’exaltation et de résignation. Le souvenir de la romance en do majeur de Joseph Joachim s’étirait ici juste comme là-bas. Il animait les ombres de la chambre de la même langueur. Dors, mon enfant, Schlaf, mein liebes Kind. Laisse la vanité de ce monde et sa clameur immonde. Dors paisiblement. Lire la suite


Je ne veux pas finir par me dire que la vie c’était mieux avant
Je ne suis personne, aucun être sur terre ne me fera taire
Sur ma feuille s’étalent toutes les raisons de ma colère
Quand on se tue à la tâche pour rien dans la récolte
Normal que les vents portent la révolte
Que la terre où l’on marche est labourée par des molaires
Comprenez-vous au moins les raisons de la colère ?
IAM, Arts Martiens, 2013 Lire la suite


Kinderjoeren, zisse kinderjoeren

Eibik blijbt ir wach in mijn ziekoeren

Wen ich tracht voen ajer tsijt

Wert mir azoj bang ‘n lijd

Les années de l’enfance, les douces années de l’enfance

À jamais vous veillerez dans ma mémoire

Quand je pense à votre époque

Il me vient de tels remords, une telle souffrance

Mordechaj Gebirtig, Kinderjoeren Lire la suite


“And we could solve this by having capitalist luxuries?” Putin sneered.

“A true Marxist is objective, Comrade Political Officer.” Ramius chided, savoring this last argument with Putin.

“Objectively, that which aids us in carrying out our misson is good, that which hinders us is bad. Adversity is supposed to hone one’s spirit and skill, not dull them.”

Tom Clancy, The Hunt for Red October, 1984

« Et nous pourrions résoudre ce problème en ayant du luxe capitaliste ?, ricana Poutine.

— Un vrai marxiste est objectif, camarade commissaire politique, le réprimanda Ramius, savourant cette dernière discussion avec Poutine.

— Objectivement, ce qui nous aide dans la réalisation de notre mission est bon et ce qui nous gêne nous est mauvais. L’adversité est censée affûter l’esprit et l’habileté, pas les émousser. »

Tom Clancy, Octobre rouge, 1984 Lire la suite


Le vicomte conta fort agréablement l’anecdote qui circulait sur le duc d’Enghien ; il s’était, disait-on, rendu secrètement à Paris pour voir Mlle Georges, et il y avait rencontré Bonaparte, que l’éminente artiste favorisait également. La conséquence de ce hasard malheureux avait été pour Napoléon un de ces évanouissements prolongés auxquels il était sujet et qui l’avait mis au pouvoir de son ennemi. Le duc n’en avait pas profité ; mais Bonaparte s’était vengé plus tard de cette généreuse conduite en le faisant assassiner. Ce récit, plein d’intérêt, devenait surtout émouvant au moment de la rencontre des deux rivaux, et les dames s’en montrèrent émues.

« C’est charmant, murmura Anna Pavlovna en interrogeant des yeux la petite princesse.

— Charmant ! » reprit la petite princesse en piquant son aiguille dans son ouvrage pour faire voir que l’intérêt et le charme de l’histoire interrompaient son travail.

Léon Tolstoï, Guerre et Paix

Lire la suite