Lundi 16 mai – Revoir Police Python 347 (Arte, hier soir), le film qui lança la carrière d’Alain Corneau grâce à un trio d’acteurs exceptionnel : Simone Signoret, Yves Montand et François Périer. On délaisse trop le souvenir de François Périer. C’était un homme franc, honnête, direct. Ces qualités, il les avait déjà démontrées en tant qu’étudiant au conservatoire. Son professeur, Louis Jouvet, enseignait le jour et jouait le soir à la Comédie française. Lors d’un exercice devant la classe, il avait demandé à Périer de donner une scène d’une pièce de Molière. L’élève s’exécuta. Verdict du maître, avec sa légendaire intonation : « Si Molière vous a vu, il a dû se retourner dans sa tombe ». Réplique immédiate du jeune François : « Eh bien alors il est à l’endroit parce qu’il vous a vu hier soir dans L’École des femmes ». Quand on se projette dans ce moment, on ne peut que s’accorder sur ce point : le jeune homme avait non seulement du bagout mais aussi du culot. Les deux ensemble, ça ne peut faire que du talent. Lire la suite


À Stella

Lorsqu’il eut atteint l’âge d’homme, et alors qu’il n’avait encore aucun projet de vie, il fit un rêve : il était sourcier. Et le rêve était si vrai qu’il décida d’être sourcier. Ses amis et ses connaissances, eux, seraient médecins, avocats, ingénieurs, journalistes, enseignants. Mais sourcier ! Désormais, il passa pour un original : comment pouvait-on obéir, comme au Premier Commandement, à une simple fantaisie de l’imagination ? Tout le monde le raisonnait : il pouvait être sourcier à ses heures perdues, mais il devait se consacrer à un métier sérieux, lui assurant des revenus convenables et une situation sociale respectable. Ses parents commencèrent par lui tenir le même discours, puis, devant son obstination, s’inclinèrent. Son père contre son gré, sa mère avec bienveillance : mais laisse donc faire le petit ! Quand, tendrement, elle le questionnait sur son choix, il répondait : « Je ne sais pas, c’est le rêve. ». Et elle lui souriait du sourire sans âge des mères, celui qui accueille tout. Lire la suite


Nous sommes éternels et nous ne faisons plus d’enfants. Ce désir-là est mort le jour où la mort a cessé. Il n’y a plus de passé, de présent et de futur, ni aucun intérêt pour ce qui s’y rattache. Pourquoi se souvenir, pourquoi prévoir ou projeter ? Ces concepts n’ont aucun sens pour nous et, si la philosophie existait encore, c’est la métaphysique la plus absconse qui s’en préoccuperait.

On ne meurt plus. Depuis quand ? On ne sait pas, le temps n’a plus d’importance. Qui se rappelle les années, les mois ou les jours ? La seule idée d’une époque où l’on comptait les heures, les minutes et même les secondes est aberrante. Lire la suite


J’ai quitté le Oud Gemeentehuis et me fige devant l’église Saint-Quentin, dévalant le clocher au milieu d’un essaim de corbeaux, me diluant parmi les tombes moussues du vieux cimetière, enjambant son muret circulaire d’un œil enamouré. Je pivote. Les murs blancs chaulés, les clins de bois vert ou noir. La silhouette massive du moulin aussi, à un saut de mouton de la place du village.

C’est cela, c’est exactement cela, me dis-je en savourant la douceur de l’air. Lire la suite


On peut difficilement se débarrasser en quelques semaines de trente à quarante années de foi intime dans le monde.

Stefan Zweig, Le monde d’hier, Souvenirs d’un Européen

Quand il inscrivit son pays sur la carte, Devers n’avait pas cherché à se rattacher à une localisation précise. Il avait adapté légèrement des frontières existantes, sans vouloir inventer de toutes pièces un territoire nouveau pour son utopie, ni faire ressurgir des flots une Atlantide engloutie ou investir une île réputée vierge au milieu des océans. Non qu’il voulût s’écarter des bases de ce genre littéraire, ou qu’il aurait tenu pour rien ces tentatives de créer, à partir d’une construction certes imaginaire mais fignolée dans tous ses détails avec la rigueur d’un raisonnement, un système idéal qu’il suffisait de transposer dans la réalité pour que l’espèce humaine trouve enfin la félicité et l’harmonie. Au contraire, il en avait lu beaucoup, et en avait retiré de précieux enseignements. En même temps, à cette époque de sa vie, il voulait se libérer du poids des traditions et des codes, fussent-ils littéraires, et tout appréhender avec des yeux dessillés et une autre tournure d’esprit : comme s’il ne voulait plus se retourner vers les orages qui grondaient derrière lui, et que, tandis qu’il marchait en avant, ceux-ci ne l’avaient plus jamais rejoint. Lire la suite


C’était une période faste pour la ville de Takapa, le poumon économique de la République de Zandi. La plus grande entreprise minière du pays était florissante. Des milliers de travailleurs avaient bénéficié d’un crédit pour acheter qui une voiture, qui un vélo. Ceux qui étaient logés par la société avaient même eu la possibilité d’acquérir la maison qu’ils occupaient, moyennant d’insignifiantes retenues mensuelles à la source. Comme dans la Bible, les gens buvaient, mangeaient, se mariaient et mariaient leurs filles sans la moindre discrimination tribale. On n’avait jamais connu pareille zénitude. Lire la suite



Le rang de la vieille fée étant venu, elle dit que la princesse se percerait la main d’un fuseau et qu’elle en mourrait. Ce terrible don fit frémir toute la compagnie, et il n’y eut personne qui ne pleurât. Dans ce moment, la dernière fée dit tout haut ces paroles : “Rassurez-vous, roi et reine, votre fille n’en mourra point (…) ; elle tombera seulement dans un profond sommeil qui durera cent ans, au bout desquels le fils d’un roi viendra la réveiller.”

(…)

Au bout de cent ans, le fils du roi qui régnait alors, et qui était d’une autre famille que la princesse endormie, (…) se mit à genoux auprès d’elle. Alors, comme la fin de l’enchantement était venue, la princesse s’éveilla. Est-ce vous, mon prince ? lui dit-elle ; vous vous êtes bien fait attendre… Lire la suite


« Ça n’a pas grande importance, je lui écrirai demain » et il se mit au lit en reprenant sa lecture de la veille.

La Poste faisait grève et le courrier mit une semaine avant d’arriver. On prit une nouvelle semaine pour lui répondre et il s’offrit le temps de la réflexion avant de signer la lettre où il confirmait sa décision de partir.

* Lire la suite


Le temps se raréfie et se raccourcit, et cependant il passe de plus en plus vite.

Vitalis sait qu’il ne lui en reste guère. Le terme sera là bientôt, inexorable et fatal. Il le sent proche, toujours plus proche.

Tant d’années, derrière lui, tant d’images au fond de sa mémoire, tant de souvenirs qui se bousculent et se mélangent, comme si le petit garçon de jadis et l’homme fait, le jeune père, l’aïeul, l’amant émerveillé, le quadragénaire fatigué, le jeune retraité comme on disait en cette époque ancienne, l’adolescent rêveur et rempli d’illusions, le voyageur épris d’aventure, le travailleur ambitieux et tous les autres qui ont été lui, à un moment de sa vie, coexistaient quelque part – mais où ? – dans un passé confus mais tellement plus vivant et plus réel que l’aujourd’hui sinistre et solitaire du vieillard qu’il est devenu. Lire la suite