Faudrait quand même pas

Françoise Pirart,

Nous ne nous connaissons pas bien, vous et moi, et nos brefs échanges ne sont dus qu’à notre voisinage. Mais je vous devine, sous vos airs de ne pas y toucher… Une bonne femme qui trie ses poubelles, se déplace à vélo, porte des fringues trouvées aux puces, achète du bio en circuit local, ne jure que par l’écoresponsabilité, se déclare végétarienne, fabrique elle-même ses produits d’entretien. Moi, je dis : chapeau, chère voisine ! Respect. Lorsque je vous croise dans l’ascenseur – ou plutôt dans l’escalier puisque vous ne prenez jamais l’ascenseur –, je m’efface.

De quoi m’accusez-vous, vous et les autres de votre espèce ? De ne rien vouloir changer à mes habitudes ? Mais elles construisent une existence, les habitudes ! Les miennes, je ne pourrais m’en passer. Chaque matin, je me lève de bonne heure, justement pour éviter toute rencontre inopinée avec vous. Je sors mon Arash AF10 2 100 chevaux en laissant dans mon garage ma Range que je choisis plutôt d’utiliser le week-end. J’accomplis les trois petits kilomètres qui me séparent de ma pâtisserie préférée et gare l’Arash juste devant la vitrine. Leurs gâteaux sont incomparables, certifiés à base d’œufs de poules élevées en batterie. La patronne se sent obligée de le préciser sur une affichette apposée sur le comptoir, même si cela fait sa contre-publicité. C’est sûrement à cause de ces associations pro-animaux qui pullulent et dont les membres veulent à tout prix savoir la vérité, c’est-à-dire leur vérité, comment sont traitées les volailles. Moi, je m’en fiche complètement. Les élevages industriels apportent de l’emploi, c’est une excellente impulsion pour le PIB. Je regrette d’ailleurs que notre nation n’ait pas fait le choix des USA où on trouve d’énormes concentrations de bovins, steaks sur pattes engraissés par du foin jeté d’hélicoptères. Moi, il me faut chaque jour mes deux cent cinquante grammes de pavé bien saignant. Le méthane que le bétail dégagerait dans l’atmosphère, ça me fait bien rigoler. Ce n’est quand même pas quelques pets de vaches qui mettront l’humanité en danger.

Trois fois par semaine, je prends l’avion pour des réunions que je pourrais tout aussi bien suivre sur Skype, mais c’est plus fort que moi, j’adore ce moyen de transport. Le ronronnement des réacteurs berce mes heures inutiles passées à étudier des dossiers abscons. La pollution, me direz-vous… Oui, et quand bien même ? Dans ce domaine-là aussi, ce serait un fameux manque à gagner pour notre économie que d’inciter les citoyens à se déplacer en train ou en bus. Quant aux vélocipèdes, trottinettes et autres moyens pédestres, c’est carrément le retour à la préhistoire.

Les fois où je ne déjeune pas au resto, je choisis un des multiples plats préparés dont regorge mon congélateur géant. Après, dès que l’envie me prend de manger autre chose, je jette toutes ces barquettes, même non périmées, et les remplace par d’autres. Il va sans dire que je ne me sers que d’une seule et unique poubelle dans laquelle s’entassent papiers, bouteilles, plastiques (très pratique, le plastique !), restes de nourriture (beaucoup), déchets de toutes sortes car je bazarde sans compter. Le tri sélectif exige beaucoup trop d’attention, et vous comprenez bien que je n’ai pas le temps de me préoccuper de ces conneries-là à cause de mes nombreux déplacements… en avion. Le soir dernier, au moment où je sortais mon volumineux sac-poubelle, vous m’avez jeté un regard réprobateur qui m’a déplu. Moi, égoïste ? Inconscient ? Mais pour qui vous prenez-vous, chère voisine ? Quoi ? Un tiers des aliments produits sur notre planète terminerait aux ordures, d’après l’Agence de l’Environnement ? Ha ha, l’Agence de l’Environnement, on aura tout vu, l’agence tous risques tant qu’on y est ! Ne me faites pas rire.

En hiver, je mets le chauffage à fond et, le matin pendant ma séance de fitness je profite de la douce chaleur mêlée à l’air vivifiant qui pénètre par les fenêtres grandes ouvertes. C’est moi qui paie les factures, non ? En été, je ne peux survivre sans la clim’, c’est comme ça, et ne venez pas me reprocher ce petit confort que je mérite amplement, car moi, je travaille, j’occupe un poste important et ai des responsabilités majeures. Pour cette raison, je suis obligé de renouveler ma garde-robe tous les six mois : costumes, chemises, cravates, pantalons et chaussures. Les nouvelles technologies m’affolent les sens. À chaque sortie d’un nouveau produit, je me rue dans les boutiques et rafle tout ce que je vois, écrans géants, iPods, smartphones dernier cri, lunettes et semelles connectées, commandes à distance, gadgets, peu importe le prix. Mais très vite, mes acquisitions me lassent, alors je m’en débarrasse et elles terminent leur courte vie dans le premier camion poubelle qui passe. J’aime aussi changer souvent de montre, preuve d’un vrai standing. Jeter et remplacer me procure un plaisir jouissif, une sensation d’exister, d’être unique au monde. Le monde, objecterez-vous, ne va pas bien. Mais est-ce de ma faute ? Moi, je consomme sans mesure et, grâce à mes efforts louables, je participe au développement florissant de l’économie capitaliste qui se fout comme de l’an quarante du réchauffement climatique, de la biodiversité et tutti quanti. Un exemple : les abeilles. Mais moins il y en aura, moins je risque d’être piqué ! Paix à leur âme.

L’avenir de la planète, me direz-vous encore, chère voisine. En effet, je reconnais que c’est préoccupant… pour certains du moins. Mais on n’y peut rien, hein ? N’allez pas culpabiliser des citoyens modèles comme moi. Et… faudrait quand même pas qu’une gosse de seize ans coiffée comme un fagot vienne me pourrir l’existence en me dictant sa morale ! Non, mais !

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