César était content

Daniel Simon,

César était content.

La République, une et indivisible, était sauvée. L’Empire était à portée de main, les factions adverses avaient rendu les armes et certaines même s’étaient jetées du haut des remparts dans le fleuve. Elles avaient presque disparu. Elles se noyaient dans un silence glacé.

D’autres enragés rejoignaient les forces de César ou le Rang des Amers. On les nommait ainsi tellement leur rage, leurs invectives, leur misère morale, la pauvreté de leurs assauts et la vilenie de leur morale étaient difficiles à supporter. Mais c’était un peu de chacun de nous qui était là et nous en avions honte, des cousins, des frères, des mères, des enfants les avaient rejoints par défi et désespoir.

César était content.

Il s’offrait même des tristesses contenues en évoquant la noyade des uns et des autres. Mais il était content. Sa jeunesse lui autorisait tout car le peuple haïssait la tradition du pouvoir des vieux qui est celle des États malades d’un passé disparu.

César était content et le peuple avait pris congé. À la pêche, à la campagne, aux Jeux, il s’était répandu dans la mollesse d’une confiance sans limites.

César était beau, fort, ambitieux, la République était sauvée.

Les esclaves murmuraient encore, les pauvres toussaient discrètement en marmonnant l’espoir d’accéder à une miette de ce formidable gâteau qui grandissait chaque jour un peu plus hors de leur portée et dont on leur vantait la saveur à l’infini. Des poètes désespérés écrivaient des odes fatiguées qu’ils déclamaient sans aucune pudeur dans des cercles fermés. Le cirque était ouvert jour et nuit et les rues abritaient des mendiants venus des confins de l’Empire.

Des Tyrans lointains s’agitaient, beuglaient, couvraient le monde d’insultes mais leur éloignement et la radicalité de leurs spasmes laissaient croire que les gesticulations des Princes d’ici n’étaient que ronds de jambe en fumerolles rhétoriques.

César était content, tout avait changé, tout allait changer.

Mais César le savait, la règle serait la même que dans l’ancienne histoire, les garde-fous peu à peu deviendraient fous eux aussi.

12 juin 2017

César est content

3 août 2017

Les armées sont au pied, les proclamations publiques contrôlées, les factions adverses démantelées, les accolades générales.

César est content.

Le Sénat grouille encore de murmures et de contractions verbeuses mais César veille en sourires et main de fer.

Des rumeurs courent dans l’Empire qui se mue lentement en terra incognita. Des rumeurs vite étouffées que d’autres relaient le lendemain, chaque jour et chaque nuit.

Les légions veillent, les questeurs ramassent l’impôt, les oracles sont consultés sans cesse mais restent muets. Le ciel est tourmenté, des orages craquent, le vent emporte le léger et érode le dur.

César pavoise, César parle, César rit, tourmente les cultes anciens, serre à la gorge le peuple qui grommelle encore. César règne.

Mais de Germanie, le vent souffle sans discontinuer et le temps des affrontements est un temps sacrificiel dans lequel Rome devra offrir le meilleur de ses fils, son cœur et ses vertus anciennes.

César le sait et saisira l’opportunité d’un étranglement décisif quand les peuples seconds demanderont merci tant leur déréliction sera grande et profitable.

Le monde est vaste et César le regarde en confiance, ses alliés sont puissants, ses relais innombrables, sa versatilité à peine contenue déjà légendaire.

Les affaires tournent, le temps file, César ne ménage pas sa peine, le Sénat se raidit, les tensions se propagent comme un frisson d’effroi.

César est déjà en guerre.

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