Friedrich et Karl sont fatigués. L’air d’Ostende les revigore mais les assomme la nuit venue. Ils se sont installés aujourd’hui face à la mer, à la terrasse de leur brasserie favorite, dans de confortables fauteuils d’osier et savourent leur apéritif en silence… Le vent siffle légèrement, comme un acouphène des pays de la mer.

Ce sont des habitués de cet établissement au patron broyeur de lieux communs. Son frère cadet est mort en mer, disparu, envolé, englouti comme tous ceux d’ici entre genièvre et tempêtes, raconte-t-il à tous ceux qui débarquent chez lui.

Ils sirotent, fument, sont heureux. Lire la suite


César était content.

La République, une et indivisible, était sauvée. L’Empire était à portée de main, les factions adverses avaient rendu les armes et certaines même s’étaient jetées du haut des remparts dans le fleuve. Elles avaient presque disparu. Elles se noyaient dans un silence glacé.

D’autres enragés rejoignaient les forces de César ou le Rang des Amers. On les nommait ainsi tellement leur rage, leurs invectives, leur misère morale, la pauvreté de leurs assauts et la vilenie de leur morale étaient difficiles à supporter. Mais c’était un peu de chacun de nous qui était là et nous en avions honte, des cousins, des frères, des mères, des enfants les avaient rejoints par défi et désespoir.

César était content. Lire la suite


« La nuit était tombée à genoux sur la ville et le givre avait glacé ce qui grouillait il y a peu. De ses épaules frissonnantes, la neige voletait dans l’ombre de sa masse assoupie. Les lampes s’éteignaient dans les glacis à l’orée des avenues et des immeubles. Un coulis de fatigue glissait dans les ruelles jusqu’à chaque foyer.

Aujourd’hui, vu passer des enfants de la première neige, malhabiles comme des canards sur un étang gelé. J’ai retrouvé à l’instant le souvenir de cette expérience de déséquilibre heureux devant ces jeunes anges colorés dans le matin blanc… Les mères marchent les bras ouverts en balancier sur la première neige des trottoirs, elles sont prêtes à la chute mais avancent en glissant lentes et incertaines un sourire aux lèvres. Lire la suite


« Ça n’a pas grande importance, je lui écrirai demain » et il se mit au lit en reprenant sa lecture de la veille.

La Poste faisait grève et le courrier mit une semaine avant d’arriver. On prit une nouvelle semaine pour lui répondre et il s’offrit le temps de la réflexion avant de signer la lettre où il confirmait sa décision de partir.

* Lire la suite


 

C’était sa dernière chasse.

Gus était sorti à l’aube avec ses chiens pour marcher dans le matin fragile. Une heure plus tard, à un tournant de la route bordée de hauts peupliers, le paysage de son enfance apparut. Le faîte des grands arbres disparaissait dans le brouillard, des mats enfoncés dans la houle. Les labours en vagues noires luisaient de mille lames. C’est là, dans ce mirage de voilier perdu qu’il s’était souvent caché pour échapper à un père furieux ou, plus tard, au temps des fugues, à la police municipale, antique et pataude.

Il avait tiré trois cartouches, pour le principe, au hasard dans le ciel gris, ses chiens avaient cherché, fureté, tourné en rond dans les herbes du chemin et, bredouilles, jappaient la mine basse, tristes et honteux. Gus ressemblait à ses chiens. Lire la suite


Comme l’évolué face à l’indigène dans le vocabulaire colonial (ex Congo belge), l’éduqué est aujourd’hui une forme d’avatar de la classe moyenne sans mémoire historique ni point d’appui. C’est généralement le profil de celle ou celui qui parle d’intégration en vivant l’exécration. Lire la suite


L’écrivain ne savait plus qui, de lui ou de ce qu’il prétendait être, parlait, écrivait ses histoires. Il ne s’y retrouvait plus. Il confondait de plus en plus souvent la mort de ses personnages avec le temps qui prenait tant et tant de place en lui. Il avait peur, il remettait sans cesse sa vie au lendemain au nom de simagrées qu’on aimait le voir faire.

Un matin, il ne se leva plus. Le réveil sonnait, il le laissa faire sans étendre le bras pour l’arrêter. Il s’enfonça un peu plus sous la couette et frissonna. Des cauchemars l’avaient traversé toute la nuit, il était en nage. Il avait soif, terriblement soif, il ferma avec force ses paupières et attendit que le monde se passe, sans lui. Lire la suite


Une femme danse, ses seins lourds tendent son chemisier carmin, elle tourne sur elle-même, s’offre à la caméra en douceur, remue ses hanches et balance ses fesses en cadence où rebondissent des clochettes d’argent. Ses yeux noirs et brillants éclairent le visage par saccades, au rythme de la musique, ses paupières se lèvent et retombent en contrepoint. Les bras se dressent soudain et les bracelets glissent jusqu’au coude. Elle frappe dans ses mains au ralenti. Les musiciens la regardent fascinés, ils augmentent le rythme de la mélodie et la caméra filme maintenant en travelling arrière pour terminer le plan dans un zoom avant du visage de la danseuse où des perles de sueur glissent lentement sur le maquillage. Les instruments s’arrêtent net, elle baisse la tête, des oiseaux s’envolent dans le ciel.

Jim travaille sur cette séquence depuis plus d’une heure. Il passe et repasse les images, scrute l’écran de son ordinateur sans bouger. Il n’est plus dans sa boutique de vidéos « Hollywood Dreams », il disparaît dans « Kuch kuch Hota Hai » de Karan Johar, il succombe au parfum de la danseuse qu’il découvre, scène après scène, un film après l’autre… Il a passé la nuit devant « Lagaan », « Verre Zaara », le classique « Pakeesah » et bien d’autres dont il oublie le nom aussitôt. Lire la suite


Tout avait brûlé. L’appartement, les meubles, les livres, les photos, les souvenirs, les raisons de rester. Il était parti. Il avait loué un meublé, faisait ses heures au travail, écoutait la musique du monde se désaccorder. Il venait de quitter l’orchestre, les oreilles vides, le cœur enfin léger, il avait rompu.

Il fallait tenir ses nerfs pour les détendre parfois dans de brèves et laborieuses jouissances et regarder la neige tomber en été sans surprise. Il était devenu un vague salaud à force de se regarder de travers. Il esquivait, mâchait ses frustrations comme une vieille chique et crachait son jus en attendant mieux

Ses amis disparaissaient sans reprendre contact, des femmes traînaient dans sa mémoire et aucune dans son lit. Il avait peu de temps et trop de choses encore à faire. Il regardait la terre comme un endroit familier qu’il oublierait vite. Quelques coins de ciel l’obsédaient. L’océan s’éloignait de lui à chaque nouvelle marée

Il ne se prenait plus pour quoi ni qui que ce soit, un peu de liberté lui avait allégé les épaules et il sentait que son temps commençait à se muer en souvenir. Son médecin lui avait donné sept mois, une éternité. Sept ans, sept jours, sept mois… Ça ne changeait pas grand-chose à l’affaire, l’irrémédiable panne devait arriver alors tant qu’à faire, autant qu’il en connaisse les circonstances. Lire la suite


Les nouvelles tournent en rond ou c’est moi, qui ne comprends plus. Ça visse et ça dévisse tous les jours et des jeunes ont encore incendié Rome, Athènes et Londres hier. Je ne parle pas des villes de province. Ça brûle, ça casse, ça avance, ça recule, ça cogne dur, la farce est terminée, on va bientôt tirer dans le tas. J’ai quitté l’école en juin et me revoilà à pied d’œuvre. Trois collègues manquent à l’appel, ils ont abandonné, terminus, ils rendent leur tablier aux fous qui voudront encore marmonner dans des salles de sauvages égoïstes et peureux. Ils fichent le camp. Ils nous avaient prévenus à la dernière délibération de fin d’année, ça changeait ou ils partaient. Sont partis. Pouvaient plus voir les tas de fatigue de quinze ans attendant la fin du cours en craignant le suivant. Pouvaient plus. Lire la suite