Lola et Lady Hillingdon emménagent

Sarah Brahy,

Elle roulait depuis dix minutes, la main droite tournant frénétiquement la commande de la radio, à la recherche compulsive d’une chanson qui lui ferait oublier qu’elle était en train de suivre un cercueil sur l’autoroute.

Elle avait été tirée du lit deux jours plus tôt par le téléphone. Il était six heures cinq du matin, trop tôt pour un sondage d’opinion ou pour un démarcheur vinicole. Elle s’était précipitée vers l’engin en se prenant les pieds dans les cartons éventrés, toujours remplis des vestiges de son ancienne vie. Elle avait peu dormi, trop peu ! Cette presque chute cumulée à un réveil brutal lui firent décrocher le combiné à moitié en larmes et rageuse.

— Allôôô !

— Allô, Lola, c’est maman. Ça va ? Tu as une drôle de voix.

— Oui, non, rien, ça va. Que se passe-t-il ?

— J’ai une mauvaise nouvelle à t’annoncer.

Cette nuit d’insomnie lui revint à l’esprit. Elle s’était réveillée en sueur à une heure quatre du matin. Elle le savait car sa tante lui avait acheté un merveilleux réveil électronique grands chiffres de chez Carrefour pour son nouvel appartement. Elle l’avait reçu voilà trois mois et elle ne s’habituait pas à cette cruelle lumière rouge qui incendie la chambre même au beau milieu de la nuit. Elle avait lu l’heure, ou plutôt, l’heure lui avait sauté aux yeux et elle s’était dit : « Je ne dois pas oublier cette minute, quelque chose se passe. » Avec la sonnerie, ce quelque chose avait pris corps et sa mère lui annonçait :

— Papy est mort.

— Quand ?

— Cette nuit entre onze heures et deux heures. L’infirmière est passée une première fois, il était vivant et à la seconde visite, il n’était plus.

Elle faillit dire je sais quand il est mort. Je le sais avec exactitude. Il est mort à une heure quatre mais elle se retint car sa mère ne prête foi à aucune de ces conneries de superstitions et de connexions entre les vivants et les morts. Ce n’était pas l’heure d’une dispute.

Les deux jours qui suivirent avaient été les pires de son existence. Elle avait tenté en vain de mettre de l’ordre dans son nouveau cinquante mètres carrés mais certains cartons se refusaient à ses doigts. Elle se répétait à longueur de journée que son studio était le reflet de son état mental et qu’elle devait ranger, trier, faire de la place… rien n’y faisait. Pourtant, elle était en congé et elle savait qu’une fois le boulot repris elle aurait encore moins de courage et surtout moins de temps mais elle n’y arrivait pas.

En ce jour d’enterrement, Olivier n’avait rien trouvé de mieux que de sonner juste au moment où elle partait. Il s’inquiétait pour elle, il avait appris la nouvelle et voulait savoir comment elle allait, en ami attentionnéIls avaient tout de même vécu quatre ans ensemble. Olivier n’avait pas appelé une seule fois en trois mois, même pas pour lui souhaiter son anniversaire. Lola avait composé le numéro plus d’une centaine de fois et avait raccroché chaque fois après la première sonnerie. Elle était en colère, elle savait que rien de bon ne pourrait sortir de sa bouche. Et là, alors qu’elle venait de perdre son grand-père, qu’elle était en retard, qu’elle avait renversé du café sur son chemisier (heureusement qu’il est noir) et qu’elle était réglée… ce connard sonnait « en ami ». Elle avait hurlé telle une tragédienne grecque : « Tu n’as jamais été un ami et tu ne le seras jamais. Ce n’est pas la peine de téléphoner pour sortir des platitudes pareilles. Je me serais attendue à mieux de ta part même si je sais que tu es un incapable. Finalement c’est bien que tu appelles car au moins tu me confirmes à quel point je n’ai rien perdu. »

Et Lola avait raccroché. Et Lola était en retard. Et Lola était une foireuse. Et Lola en avait marre.

Elle était arrivée penaude dans la petite salle du funérarium et d’un signe de tête avait salué les silhouettes endeuillées. Elle avait cherché furtivement un regard amical auquel se raccrocher mais personne ne semblait vouloir partager sa douleur. La mère et la grand-mère de Lola s’étaient agrippées dans un équilibre parfait, telle une sculpture hindoue aux multiples bras. Entité douloureuse et inapprochable. Quelques inconnus, réunis pour la circonstance, semblaient préférer la compagnie de leurs pieds à celle plus risquée de la petite-fille. Le cercueil avait été scellé. « Volonté de la famille », mais personne ne lui avait demandé son avis ! Elle en concluait que soit elle ne faisait pas partie de la famille soit son avis importait peu. Lola aurait souhaité le voir une dernière fois, même mort. Surtout mort car elle savait que le deuil est quelque chose de difficile à concrétiser. Elle pensait que si on lui avait permis de voir son grand-père transformé en statue de cire du musée Tussauds, le franc serait tombé une fois pour toutes ! La colère montait, grondait en elle, sourde et traître, dans ce silence et Lola était sortie pour fumer une cigarette. Elle venait d’allumer un mégot repêché dans son sac quand sa mère avait surgi avec un air désapprobateur. Elle avait le don pour vous faire savoir, avec un seul de ses sourcils, « à quel point elle était déçue et à quel point, Dieu est témoin, elle avait pourtant fait tout ce qu’elle avait pu. »

La petite foule s’était dirigée vers l’église. Les grands-parents de Lola avaient déménagé quelques années plus tôt dans une maison de retraite. Elle n’avait jamais bien compris le terme « maison de retraite ». Ils étaient depuis longtemps pensionnés. De quelle retraite s’agissait-il ? La retraite de Russie ? Il lui arrivait parfois de penser que ces maisons étaient comme une préparation à l’au-delà : retirer les grands-parents du monde réel, les couper de leurs racines afin de mieux préparer la famille à vivre sans eux. D’ailleurs, elle n’était pas si triste, sans doute est-elle déjà habituée ? La maison de retraite, le cancer, les allers-retours à l’hôpital, la récidive, le pyjama de plus en plus grand, les yeux ailleurs, le sourire douloureux et puis cet aujourd’hui. Elle était soulagée pour son grand-père. Il avait souffert pendant les dernières semaines mais il était croyant et Dieu l’avait rappelé. D’ailleurs le curé n’avait pas manqué de souligner « ô, combien la foi l’avait aidé et comme il allait maintenant pouvoir goûter au repos éternel et surtout que notre vie n’est que passage en ce monde et n’oublions pas que prêchi-prêcha, prêchi-prêcha… »

Lola avait accompagné ses grands-parents sur les bancs de cette église. Aujourd’hui, elle s’était assise à la place qu’elle occupait petite : le troisième banc en partant de la chaire à l’endroit où le bois fait un gros nœud plus foncé. Très vite le murmure du prêtre l’avait propulsée dans ses rêveries et curieuse elle avait glissé les doigts en dessous du banc. Il était toujours là. Depuis plus de dix ans, à la même place. Il avait dû en voir défiler des grenouilles de bénitier, ce vieux malabar rose !

Trois ou quatre prières plus tard, la petite-fille était seule au volant de sa brave voiture rouge. En tête du cortège, le grand-père empaqueté dans son vaisseau d’éternité fleuri, de retour au pays pour la dernière fois. Lui qui avait toujours lutté pour quitter son bled et sa condition de fils de mineur, il retournait s’y installer bille en tête et en grande pompe ad vitam aeternam. Ça faisait sourire Lola, cette ironie du sort. C’était comme le coup de fil d’Olivier. Quoi qu’on fuie ça vous revient toujours un de ces quatre dans la tronche et même ce qu’on croyait classé en bonne et due forme.

À défaut d’un tube de circonstance comme le Petit Cheval blanc de Brassens, elle s’était mise à chanter Pomme de reinette et pomme d’api. Elle avait trouvé la comptine appropriée puisque c’était celle qu’ils chantaient quand ils allaient promener le chien avec Papy. Elle ne savait pas pourquoi mais il lui était impossible de se souvenir du parc en été. Elle revoyait le chemin jonché de feuilles mortes et le ciel gris des premières journées d’automne. Grand-père serait définitivement associé à la rentrée des classes. Elle revoyait une photo d’elle dans l’album de 1994 devant le rosier jaune avec son premier cartable. Comme il était fier de prendre la photo de sa petite-fille qui entrait dans la « cour des grands ». Et comme à chaque passage important de sa vie, Papy avait immortalisé l’instant devant son rosier avec son superbe Leica qu’il était seul à savoir si bien utiliser. Elle se demandait s’il était toujours là, ce superbe rosier. « J’espère qu’ils l’ont gardé », se dit-elle, en songeant aux nouveaux propriétaires.

Ils étaient finalement arrivés au cimetière. Ils avaient pleuré, un peu, jeté une fleur et dit leurs derniers adieux. Le silence s’était appesanti lors de la descente du cercueil et chacun avait retenu son souffle. Quand tout à coup, sournoisement, le cercueil s’était bloqué. Le trou était trop étroit. Le cercueil ne passait pas. Tout comme au funérarium les yeux de l’assemblée s’en étaient retournés inspecter les chaussures à la recherche d’une poussière, d’un brin d’herbe, d’une solution magique à la gêne de circonstance et Lola s’était prise d’un fou rire. Il était sorti tout seul : petit, d’abord au fond de la gorge puis de plus en plus fort, l’avait dominée et à quoi bon retenir ce qui ne demande qu’à s’envoler ? Papy avait toujours eu peur de mourir. Il avait souvent oublié de vivre. Le jour de son enterrement le cercueil se rebiffait à entrer sous terre. Lola trouvait cela cocasse, profondément cocasse. Comme un pied de nez, une pulsion de vie de la part de son grand-père, la manifestation d’un dernier refus et d’un ultime effroi à l’appel de l’inévitable. Le fossoyeur, aidé des employés des pompes funèbres, s’était mis à genoux sur ce cercueil rebelle et en appuyant de tout leur poids, ils avaient eu raison de lui.

Personne n’avait relevé l’incident. Pas même le fou rire de Lola. Tout cela n’avait jamais existé. La petite troupe s’était saluée une dernière fois ; chacun s’en était retourné chez soi. Lola avait repris la route.

Elle s’arrêta à la première station-service et s’acheta une boisson et un chocolat. Plongée dans sa canette, elle se rappela soudain que l’ancienne maison de ses grands-parents était sur sa route. Elle se dit que c’était une bonne manière de rendre hommage à Papy que d’aller saluer ce pour quoi il avait travaillé toute sa vie et qui avait été vendu par sa femme et sa fille. Parfois, Lola avait pensé que c’était la vente de la maison qui avait précipité son grand-père dans la maladie. Il adorait sa maison. Aujourd’hui plus que jamais, Lola en était persuadée. On lui avait coupé les racines comme à un vieil arbre. On l’avait mis en serre. Privé de sa lumière et de sa liberté, il avait dépéri.

Lola ne savait pas à qui la maison avait été vendue. Elle se demandait si elle allait sonner, demander pour entrer, pour faire une petite visite. Elle était arrivée devant la maison au moment où l’obscurité commençait à tomber, avait garé sa voiture à l’entrée de la rue et parcouru le reste du chemin à pied. Elle avait franchi les quelques petits escaliers qui menaient au pas-de-porte. Tel le chien familier, ses pieds s’étaient mis à sautiller et à enjamber les marches. Elle avait cinq ans et ils allaient au parc avec Papy. Elle avait huit ans et elle avait glissé sur la marche gelée. Elle avait onze ans et elle avait embrassé le voisin sur la bouche. Lola fut prise d’un frisson et fit demi-tour. Elle courut jusqu’à sa voiture et mit le chauffage. Fort, très fort. Elle avait froid. « Un peu, beaucoup, trop d’émotions pour un seul jour ! », se dit Lola et elle se mit à pleurer comme une enfant. Les sanglots lui secouaient les épaules et de sa gorge sortaient des sons dont elle ne se savait pas capable. Elle ne voulait pas voir ce qui avait changé, qui d’autre y habitait, quelle était la nouvelle déco. Elle voulait que cette maison reste pour toujours celle de Papy, que ses souvenirs restent purs, que jamais le numéro 23 ne puisse être associé à une autre famille et surtout que le rosier demeure. Peut-être que sa mère avait raison ? Peut-être était-ce mieux de se souvenir de Papy vivant, de garder l’image de son visage mobile et de ses yeux s’éclairant à la visite surprise de sa petite-fille ? Lola se sentait seule dans la tristesse et la colère qui l’agitaient. Elle avait envie d’être encore petite. Une enfant que les adultes protègent des mauvais coups de la vie. Sauf qu’elle était adulte maintenant et que les coups elle allait devoir apprendre à les parer seule.

Elle arriva chez elle exténuée, lasse, vide. Tout habillée encore, elle s’allongea sur le lit et s’endormit aussitôt.

Elle fut réveillée par un rayon de soleil. Elle se fit un café et prit une douche. Lola se sentait calme. Elle ne s’était pas sentie aussi bien depuis plusieurs mois. Elle avait bien dormi et la nuit porte conseil. Elle s’habilla, prit son appareil photo et sortit de chez elle d’un pas vif. Elle monta dans sa voiture. Elle parcourut le chemin qu’elle avait fait la veille. Elle s’arrêta au numéro 23 et sonna à la porte. Une dame d’une cinquantaine d’années vint ouvrir.

— Bonjour, je m’appelle Lola, mon grand-père a vécu dans cette maison pendant plus de quarante ans. Il est décédé lundi, on l’a enterré hier.

— Toutes mes condoléances, dit la femme. Je m’appelle Martine. Vous voulez entrer ?

— Je vous remercie. Je ne veux pas vous déranger longtemps. En fait, je voulais savoir si le rosier est toujours là ?

— Le jaune ? Bien sûr ! C’est un rosier Lady Hillingdon. C’est presque pour lui que mon mari et moi avons choisi la maison. Il donne de plus en plus de roses d’année en année. Elles sentent divinement bon. Il vient de refleurir pour la seconde fois de la saison.

— Je sais, dit Lola. Puis-je vous demander un service ? Pourriez-vous prendre ma photo devant le rosier ?

— Oui, pourquoi pas.

Lola et Martine traversèrent la cuisine puis le salon et sortirent dans le jardin. Lola avança sur la terrasse puis sur le sentier pavé de pierres bleues. Lady Hillingdon agita quelques branches chargées de fleurs comme pour la saluer. Lola prit les clés de son nouvel appartement en main. Elle saisit délicatement une rose entre ses doigts et sourit à l’objectif. Elle remercia Martine pour sa gentillesse et la complimenta de son bon goût. Martine avait fait de gros travaux dans la maison. Elle et son mari avaient abattu les murs au rez-de-chaussée. Il régnait dans la pièce à vivre une sensation d’espace et de liberté. Elle avait repeint dans des tons pastel et le mobilier en pin et en osier invitait au calme et à la sérénité. Les lignes étaient simples, les objets choisis, rien de superflu n’encombrait l’espace.

Quand Lola fut de retour dans son appartement, elle connecta son imprimante à son appareil photo et sortit l’image en grand format. À l’aide d’un feutre noir elle y inscrivit : Le 2 octobre 2010, Lola emménage. Elle punaisa la photo sur le mur du salon et commença vraiment à s’installer.

Lola et Lady Hillingdon emménagent s’est mérité une distinction au concours de nouvelles 2011 de la Communauté française. Organisé en partenariat avec Indications et Kalame, ce concours a réuni cette année 278 participants résidant en Belgique et n’ayant jamais été publiés à compte d’éditeur. Les dix nouvelles lauréates ont été éditées dans un recueil collectif, Ça déménage !, diffusé dans les bibliothèques et en librairies.

Marginales s’associe avec plaisir à ce concours en publiant la nouvelle de Sarah Brahy. Deux autres nouvelles lauréates seront éditées ou diffusées par d’autres médias partenaires du concours. La revue Indications publie Happy Inside d’Hélène Schneider-Depouhon (grand prix) dans son numéro de juin, tandis que Léa de Gisèle Eyckmans sera mise en ondes par la RTBF.

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