Comme tartine et boterham

Corinne Hoex,

À Philippe, Michel, Robert, Mireille, Serge, Micheline, Daniel et quelques autres, dont certains — ils s’en souviennent — allaient suivre le catéchisme,
en français, à Dilbeek, dans la paroisse la plus proche de notre petite école,
là où, comme partout alors aux alentours du Luizenmolen ou dans les prairies
de Scherdemael, de Vlezenbeek, de Lennik et de Neerpede, nous étions chez nous.

Quo vadis, Belgica ? Pardon ? Ah ! C’est du latin ! Vous m’en direz tant ! Mais nous n’apprenons pas le latin ! Nous avons déjà assez avec le français et le flamand ! Vous savez, nous n’avons que huit ans ! Un livre ? De Sienkiewicz (1) ? C’est rigolo comme nom. Redites-le pour voir ! Un film (2) ? Oui, bien sûr, nous allons au cinéma. Le dimanche matin, au Métro, rue Wayez, avec les tickets de la Croix-Rouge. Mais Quo vadis ? comme vous dites, ça, nous n’avons jamais vu. Ça raconte quoi, d’abord ? Ah ! Une histoire avec Jésus ! C’est pas de chance. Jésus, vous savez, ici, on n’en parle pas beaucoup. C’est l’école laïque. Nous, ce que nous voyons au cinéma, c’est des histoires avec « Den dikke en den dunne (3) ». Comment ? Vous ne connaissez pas « Den dikke en den dunne » ? Enfin, Laurel et Hardy, vous ne connaissez pas ? Ah bon ! Quand même ! Oui, ici, c’est comme ça qu’on dit : « Den dikke en den dunne ». Nous sommes à Bruxelles, non ? Nous ne faisons pas tellement de manières avec les mots. Nous ne disons pas « poil aux bras », d’ailleurs, ni « poil au nez ». Nous ne sommes pas si stijf (4). Chez nous, c’est « zotte boma (5) », « scheile Marei (6) », « stoeme Josei (7) », « slume Sophei (8) » et tous des trucs comme ça. Ça dépend évidemment de ce qui doit rimer avec. Mais il faut nous excuser. Nous n’avons pas le temps de rester discuter. Nous devons aller préparer la fête de la commune. Déjà que nos récréations sont raccourcies !

En ce début de printemps 1954, sous les marronniers de la cour de l’école communale no 16, route d’Itterbeek, à Anderlecht, les petits devant, les grands derrière, face à Madame, menton dressé, qui battait la mesure, nous répétions La Brabançonne (9). Nous aurions bientôt — peu après Pâques — l’honneur d’interpréter notre chant national à la fête de la commune devant le bourgmestre, Joseph Bracops lui-même, debout dans la tribune, ceint de l’écharpe tricolore.

La partition exigeait quelques bêlements que Madame, arrondissant les lèvres — « ô-ô mè-ère chéri-i-i-e » —, nous enseignait avec style et que, dans un parfait mimétisme — « ô-ô patri-i-i-e » —, nous parodiions en chœur, pétris de conviction. Les paroles, assez harassantes, se terminaient heureusement par quelques rimes roboratives — les « scheile Marei » et « stoeme Josei » déjà mentionnées — qui sonnaient avec « liberté » et qui, à peine prononcées — mezza voce, il est vrai, comme le nécessitait cette variante, jubilatoire certes mais néanmoins apocryphe, de la partition —, signaient notre délivrance et le début de la récré, loin des cœurs, des bras, du sang qu’exigeait cette toujours grande et belle patrie, débarrassés du Belge qui sortait du tombeau, de sa main souveraine et fière et de sa devise immortelle.

Après dix minutes, le sifflet de Madame vrillait notre vacarme et nous arrachait aux balançoires et à nos berlingots de lait. Nous retournions sous les marronniers reformer notre chorale, petits devant et grands derrière, cette fois pour entonner Vers l’avenir (10), suivi de sa version flamande, Naar Wijd en Zijd (11), dont, par de fermes scansions de son auguste tête permanentée, Madame clouait sur les premières syllabes les impérieux accents toniques grâce auxquels les « dappere telgen (12) » que nous étions planteraient un jour leurs vigoureux drapeaux.

Ainsi, à raison de deux après-midi par semaine, dans notre école communale no 16, route d’Itterbeek, à Anderlecht, nous célébrions la patrie, ses colonies, Dieu et le roi dans les deux langues et en musique. Nous entonnions pour Madame — et bientôt pour le bourgmestre — ce « marche joyeux, peuple énergique », cet « immer vooruit (13) » que rien n’arrêterait. Avec un fier entrain, nous allions de l’avant, comme le réclamaient les hymnes et, davantage encore, ainsi que l’exigeait notre plaisir d’atteindre, à la toute fin de la dernière strophe, ces réjouissants « scheile Marei » qui répondaient à « liberté », ces insolents « zotte boma » que convoquait chaque fois « le roi » et ces allègres « schieve tand (14) » que nous inspiraient les « vorst en land (15) ».

1 Quo vadis ? de l’écrivain polonais Henryk Sienkiewicz a été publié en 1895-96. L’auteur fut lauréat du prix Nobel de littérature en 1905 pour cette œuvre phare de sa carrière, d’où ont été tirés plusieurs films.

2 Le Quo vadis ? le plus célèbre — et qui aurait pu avoir été vu au cinéma par les enfants qui avaient huit ans en 1954 — est le film de Mervyn LeRoy, sorti en 1951, avec Robert Taylor, Deborah Kerr, Peter Ustinov. Sous ce même titre de Quo vadis ? s’étaient tournés déjà plusieurs films au temps du muet, notamment celui réalisé en 1912 par Enrico Guazzoni et celui réalisé en 1925 par Gabriellino D’Annunzio et Georg Jacoby avec Emil Jannings dans le rôle de Néron. En 1985, Franco Rossi a réalisé un Quo vadis ? pour la télévision avec l’acteur Klaus Maria Brandauer. Un nouveau Quo vadis ? de 170 minutes est sorti en 2001, dû au réalisateur polonais Jerzy Kawalerowicz.

3 Den dikke en den dunne peut se traduire par Le gros et le mince.

4 Stijf peut se traduire par guindé.

5 Zotte boma peut se traduire par folle bonne-maman.

6 Scheile Maria peut se traduire par Marie qui louche.

7 Stoeme Josei peut se traduire par stupide José.

8 Slume Sophei peut se traduire par maligne Sophie.

9 La Brabançonne a connu, depuis les premières paroles de Jenneval, écrites en 1830, plusieurs versions successives. Les paroles actuelles sont celles de Charles Rogier et datent de 1860. La musique est celle de François Van Campenhout et remonte à 1830. Le texte officiel en flamand, De Brabançonne, est une adaptation de la version française et n’existe que depuis 1938. De même pour ce qui concerne le texte en allemand. Une version wallonne existe également. Depuis plusieurs années, l’hymne, naguère chanté en toutes occasions, n’est généralement plus l’objet que de restitutions instrumentales. La raison en serait, selon ce qu’écrit déjà en 1995 Anne Morelli, que la strophe de « l’invincible unité de la Belgique » est « particulièrement malvenue dans un contexte où l’unité de la Belgique est elle-même menacée »
(Anne Morelli, « La construction des symboles “patriotiques” de la Belgique, de ses régions et communautés » in les Grands Mythes de l’histoire de Belgique, de Flandre et de Wallonie, Bruxelles, Evo-histoire, 1995, p. 191-192).

La Brabançonne

Après des siècles et des siècles d’esclavage,

Le Belge sortant du tombeau

A reconquis par sa force et son courage

Son nom, ses droits et son drapeau.

Et ta main souveraine et fière,

Peuple désormais indompté,

Grava sur ta vieille bannière :

Le Roi, la Loi, la Liberté !

Grava sur ta vieille bannière :

Le Roi, la Loi, la Liberté !

Le Roi, la Loi, la Liberté !

Le Roi, la Loi, la Liberté !

Différentes commissions ont été chargées, au cours des années, d’examiner le texte et la mélodie de La Brabançonne et d’en établir une version officielle. Une circulaire ministérielle du ministère de l’Intérieur du 8 août 1921 décréta que seule la strophe du texte de Charles Rogier devait être considérée comme officielle, tant en français qu’en flamand. La voici :

Ô Belgique, ô mère chérie,

À toi nos cœurs, à toi nos bras,

À toi notre sang, ô Patrie !

Nous le jurons tous, tu vivras !

Tu vivras toujours grande et belle

Et ton invincible unité

Aura pour devise immortelle :

Le Roi, la Loi, la Liberté !

Aura pour devise immortelle :

Le Roi, la Loi, la Liberté !

Le Roi, la Loi, la Liberté !

Le Roi, la Loi, la Liberté !

J’ai pourtant, personnellement, le souvenir d’avoir appris les paroles des deux versions ci-dessus.

10 Ci-dessous sont reproduits le premier couplet et le refrain de Vers l’avenir (paroles françaises et paroles flamandes de Gentil Theodoor Antheunis, musique de François-Auguste Gevaert, 1905).

Vers l’avenir

Le siècle marche et pose ses jalons,

Nous marquant une étape nouvelle.

Nous le suivons et nous nous rappelons

Nos aïeux et leur gloire immortelle.

Si ton sol est petit, dans un monde nouveau

L’avenir qui t’appelle a planté ton drapeau.

Marche joyeux, peuple énergique,

Vers des destins dignes de toi.

Dieu protège la libre Belgique

Et son Roi !

11 Naar Wijd en Zijd peut se traduire par partout, à travers le monde.

Ci-dessous sont reproduits le premier couplet et le refrain de Naar Wijd en Zijd (paroles flamandes et paroles françaises de Gentil Theodoor Antheunis, musique de François-Auguste Gevaert, 1905). Si la musique est la même pour Naar Wijd en Zijd et pour Vers l’avenir, les paroles de ces deux chants ne sont toutefois pas la traduction fidèle l’un de l’autre.

Naar wijd en zijd

De tijd spoedt heen en bakent reeds de laan

Waar ook nieuwere tijden ons wenken.

Wij volgen fier en zullen langs die baan

Onze roemrijke vaad’ren gedenken.

Is uw bodem hier klein,

Ginds toch wacht u een strand

Als een wereld zo groot

Waar uw vlag staat geplant.

Immer vooruit, dappere telgen !

Moedig en vrij, vast hand in hand.

God omsluite in zijn zegen der Belgen

Vorst en Land !

12 Dappere telgen peut se traduire par vaillants rejetons.

13 Immer vooruit peut se traduire par toujours en avant.

14 Schieve tand peut se traduire par dent de travers.

15 Vorst en land peut se traduire par souverain et pays.

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