Sic transit gloria mundi

Denys-Louis Colaux,

Ainsi passe mamzelle Gloria Mundi,
les étoiles, dans la boue et la pluie.

1.

Aujourd’hui que nous avons appris du professeur Éluard que la terre est bleue comme une orange, nous prions sans excès de courtoisie les astronomes Anaximandre. Anaximène ou Thalès et leurs pairs en vrac, d’aller, juste retour des sujets, se faire voir chez les Grecs à qui ils ont appris que la planète est plate ou que les astres sont des corps fixés sur des sphères en révolution. Car bien sûr, c’est bleue comme une orange qu’est la terre. Bleue d’elle-même, éperdue d’elle-même, la terre est bleue comme le cadavre d’un Narcisse noyé. Oui, bleue comme une orange, sanguine tout de même, énormément sanguinolente. La terre est la négresse bleu pourpre des hommes, leur favorite tête à claques, leur rouge chèvre émissaire, leur crotté paillasson. (Passons un instant l’orange au bleu. L’universelle ambiguïté de l’être peut ainsi se décliner : la terre, c’est son précieux berceau, sa soue immonde, son paradis perdant, ses fouettantes feuillées, son palpable Graal, son gadget en plastique, son plancher de salut, sa pelote d’insatiable bousier.) Revenons à notre fruit à pépins. Bleue comme une orange en instance d’asphyxie. Comme saisie et étranglée par un cou dont elle est singulièrement dépourvue. Belle orange de la taille et de la consistance d’une ecchymose, d’une contusion, d’un traumatisme. Bleue et ballottante comme la coloquinte tranchée d’un aristocrate, secouée comme la tronche bleu noir d’un porion silicosé. La terre bleue comme le visage d’un pendu à Villon, la pelure de l’étrange fruit éructé par Lady Day. Et une orange synthétique, Maître. Une orange dévêtue, dépouillée, départie de son écorce lyrique. Comment va la terre ? Disons que ses métaphores sont en berne. Un fruit bleu de rage, rebelle ou plus sûrement absurde, triste machine aveugle, qui se craquelle, se soulève, se fissure, sort ses fumantes tripes. Un agrume génétiquement modifié et dans lequel il est conseillé de ne mordre qu’avec modération. Mais comment taire, sans porter ombrage au trismégiste et céruléen Paul, que l’affirmation d’une terre plate nous laisse vaguement nostalgique ? Oui, nous avons nostalgie de ce temps où la terre était, dans un vigoureux accès de lucidité, dite plate. Qu’on nous comprenne, nous ne regrettons pas le temps de l’hébétude qui faisait croire à l’homme que la terre est une surface plane au bout de laquelle le marcheur s’abîme. Nos regrets éternels vont à cette époque clairvoyante qui donnait d’ores et déjà la terre pour une chose épuisée, sans caractère, médiocre, un modèle, – osons la formule, ne sommes-nous pas là pour ça ? – un parangon de platitude. La terre est morne. La terre est triste, hélas. C’est la terre, la terre toujours recommencée ! Ah ! ouiche, comme notre modestie s’accorde bien à cette perception désormais tombée en désuétude.

Lumpen interlude : Dites, sur la terre, somme toute, il y a beaucoup plus de morts que de vivants !

Ptérogramme 1 : Adolescent – Long temps – Caprice d’œil – Langueurs initiales – Je croyais à la lucarne de ma chambre distinguer la première parenthèse de Vénus – Dans la nuit, une grande odeur de caillou mouillé – Fraises sauvages au ciel, grains de sel flambés – Je bêlais d’ici à la lune.

2.

Orange bleue. Les géocentristes – Aristote, Ptolémée, d’autres – ne doivent pas être congédiés sans égards. C’était certes idiot, trop politique, trop religieusement correct de donner à la terre le rôle de centre, de nombril de l’univers. Bien que les avatars de son cadavre suscitent à nouveau, comme un tueur en pèlerinage sur les lieux de son crime, des ébrouements tragiques et meurtriers, que les fumets de sa décomposition enivrent d’affolants conducteurs d’âmes et des essaims de martyrs, j’ose, en incorrigible Européen encore cyniquement ébloui par les Lumières, prétendre que Dieu est aujourd’hui généralement mort, raison pour laquelle l’utilité n’apparaît plus de river notre caillou au centre du chaos. Mais, avec les géocentristes, persister à le dire immobile, ce gravier céleste. n’est pas dépourvu de sens, le juger immobile à l’heure de la communication internautique, du supersonique, des surenchères médiatiques, des vaisseaux spatiaux a quelque chose de jubilatoire. Oui, elle est immobile, oui, la terre est pétrifiée comme un reliquat pharaonique, figée comme une dépouille de Lénine enchatonnée dans sa châsse, une stable et finement encaustiquée Bernadette Soubirous dans sa vitrine nivernaise, paralysée comme, dans une galerie du Guggenheim de New York, une œuvre contemporaine qui semble grattée aux parois de Lascaux. Elle est engoncée dans sa vocation d’invariable, d’inépuisable champ de bataille : qu’importe le (fighting) Falcon, pourvu qu’on ait l’ivresse de se ratatiner. Les géocentristes n’ont pas tort. Comment se porte la planète ? Comme, disons, l’oxymore d’une métamorphose intacte, d’une constance en phase d’exténuation. (Dans la nuit, dans les secondes qui précèdent l’ensommeillement, j’ai pensé à un palimpseste indélébile.) Orange bleue, certes, très primaire, d’accord, piquetée de clous de girofle et de mines antipersonnel, hélas, la planète est surtout rivée quelque part où rien ne bouge, où tout n’est qu’illusion, masque de progrès ou de régression, elle me fait l’effet d’une chose qui s’originerait dans l’inerte usure d’elle-même. La terre éternellement fossile de la terre. La terre, en somme, comme une invariable Alice Sapritch résultant de tout temps, au mépris de l’anachronisme, de l’agglomération de tessons d’une Lucy préhistorique, d’un match nul de Samothrace, d’une vénus hottentote, d’une cracheuse gargouille, d’une rombière victorienne, d’un mannequin Lagerfeld. Formidables, ingénieux géocentristes !

Lambda intermède : Ayant, entre deux trains, relu Anthony and Cleopatra de Shakespeare, je me fis cette réflexion que finalement la terre ne présente à peu près rien qui soit réellement « dolphin-like ».

Ptérogramme 2 : Vieux – Peut-être – Aimable déclin d’acuité – Musée des vestiges – Au fond du sanatorium entre deux litres obscures je croirai voir Saturne relancer son cerceau – Un remugle de terre éventrée – Au loin, fraises sucrées de cristaux de gel – Toussotements.

3.

Bon. Orange bleue. Soleil au ciel. Les héliocentristes, s’ils ne voulaient pas de la terre comme milieu de l’univers, furent assez ingénus, c’est vrai, pour affirmer que le soleil en constituait le centre. C’étaient des Aristarque de Samos, des Copernic, Kepler et Galilée. D’autres encore. Cette faute de goût mérite quelque indulgence. Car cette façon de congédier la planète, d’en faire une pierre secondaire, accessoire, assujettie à la majesté d’un astre ne manque pas d’arrogance. Messieurs, semblaient dire ces éminences astronomiques, vous foulez le crâne d’un second rôle, voire d’un figurant. Ni nombril, ni même vague lobe auriculaire de l’univers. Et nous voilà, exemplaires imbus de nous-mêmes, ravalés et rétrécis dans nos prétentions exorbitantes de premiers d’entre tous alanguis sur le trône originel. Dieu, mort, l’homme, ébranlé. Oui, voilà ce qu’est notre planète, un presque insignifiant élément de ponctuation dans une phrase qu’elle ne comprend même pas, pire, qu’elle est incapable de lire. Orange bleue de passage dans un gigantesque et sombre panier sans fond. Comme voilà notre sphère disqualifiée : du rôle de nœud de l’univers elle roule vers l’état de boule périphérique. Comment va le bibelot ? Il lentement s’abolir semble. Orange, ô désespoir(es) !

Rudimentaire intervalle : Des gens odieusement médisants affirment qu’on réjouit l’écologiste et l’altermondialiste en faisant valoir à leurs yeux que les dernières catastrophes qui ont saccagé quelques parties du monde sont strictement naturelles.

Ptérogramme 3 : Mature – Presque intacts quelques meublés sauvés – Âme ayant vaincu la nausée plutôt que la houle – De mon village et du monde entier Neptune n’est pas visible à l’œil nu, oh ! rêve de l’œil nu – Le soir quelque chose respire dehors – Fraise ramenée et évanescente de l’inconnu presque présent – Soupirs cyniques.

4.

Pressée d’aller émerveiller des sensibilités moins revêches que la nôtre, l’orange a jugé opportun d’établir ailleurs ses quartiers bleus. Qu’au moins nous ayons nostalgie d’elle et d’eux ! Qu’à cela ne tienne. Je gardais pour la bonne bouche, pour assener un ultime coup dans la ruche céleste et propulser notre infinitésimal perchoir, notre zeste de juchoir dans le vide monstrueux, les révélations du bon moine Giordano Bruno qui ouvrent aux vertiges des théories cosmologiques modernes. Que dit ce moine que ses propos blasphématoires conduiront au bûcher ? Que le soleil, ce risible pamplemousse (indigo ?), n’est que le centre de son propre système et que l’univers est dépourvu de centre. Que l’univers est infini, qu’il est peuplé d’une quantité innombrable de mondes identiques au nôtre. Cet ennui, vraiment, de la théorie, de la répétition du même, des fac-similés garantis plus vrais qu’un original que nous ne parvenons pas à identifier ! Ce moine effronté et formidable nous assoit sur un fragment de poussière déboussolé et chacune des nouvelles découvertes qui succèdent à son affirmation confirme cette désobligeante réalité selon laquelle notre microscopique fourmilière n’est au mieux qu’une imperceptible espèce de deux fois rien noyée dans un insaisissable tout. Sans lieu, l’utopie (cette toupie désarticulée), le non-lieu ! Comment se porte le grain de poussière ? On prétend qu’il ne tait plus éternuer personne.

Fruste entretemps : On se demande bien qui tiendra les cordons du poêle aux obsèques de la terre.

Ptérogramme 4 : Nu – Ignare jeté en abyme dans l’inconnaissable Outil affecté d’un jardin inculte – Je vois peut-être, loin, Jupiter la grosse, sa grande tache rouge, son corps de lait, songe, ampoule d’opale – Fraise d’émail – Lueurs sombres.

5.

Comment va cette orange bleue infi(r)me en chute dans la chute d’un verger sans fin ? Disons, pour faire image, que dans cette incessante et énorme averse d’atomes verticalement précipités dans le vide, notre particule planétaire semble en panne de clinamen. Elle se révèle incapable de cet écart aléatoire qui romprait, pour citer Epicure, les lois de la fatalité. Pour l’instant, elle n’arrache, elle ne grappille rien au destin. Et rien, bien sûr, ne nous étreint plus violemment le cœur, ne nous retrousse plus douloureusement l’âme, ne nous hérisse plus verticalement le poil, rien ne nous émeut et ne nous mobilise davantage que cette sorte d’écrivain en panne d’inspiration.

Élémentaire excipit : Dieu, assis sur un nuage (or-ange), voit s’élever de la planète des soupçons de fumée. Un radieux sourire paternel lui monte aux lèvres. C’est l’heure, pense-t-il, du barbecue dominical.

Ptérogramme 5 : Je chiffonne des photographies de satellites artificiels – J’en fais une boule qui adopte la très approximative allure d’un Apolournik – Je m’avance sur le balcon – Je lance cette pelote de papier vers le réverbère à quoi un instant elle fait éclipse – Demain, j’irai aux fraises, sur la terre.

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