J’ai traversé la vie grâce aux livres. Et ensuite seulement, grâce aux gens. À leurs histoires. Comme si quelque chose en moi était impropre à l’expérience immédiate. Je ne reconnais pas les visages en direct. Mais parfaitement sur photo ou dans un film. J’ai une désorientation spatio-temporelle manifeste et totale. Je me perds parfois dans ma propre maison. Mais je sais lire une carte. Je confonds les prénoms de mes filles, et même nos liens de filiation – je dis ma sœur, ma mère, ma fille indifféremment. Mais j’ai deux convictions fondamentales, : je crois que mon cerveau fonctionne bien : je lui fais une confiance totale. Et je crois comprendre les corps et leur mécanique interne : ils me fascinent. C’est une expertise qu’on pourra m’accorder, vu les maladies auxquelles j’ai échappé. Cette expertise repose sur un postulat : le corps et l’esprit vivent en totale indépendance mais se surveillent mutuellement. Ce qui est un postulat très particulier pour une psychologue on en conviendra. Mais il n’est pas si différent de l’approche scientifique, qui a pendant des siècles étudié la mécanique des corps comme on étudie la mécanique céleste, sans se préoccuper des esprits qui les colonisent. J’allais dire : qui les parasitent. Lire la suite


La villa s’appelait Zonneschijn. C’était une des plus anciennes de Coxyde. Construite au début du siècle, elle était complètement ceinturée de dunes. Cette protection naturelle lui avait valu de servir de quartier général à l’armée allemande durant la Première Guerre mondiale et de rééditer cet exploit lors de la Seconde. Mais cette fois les dunes s’étaient creusées d’un blockhaus, resté intact après le départ des envahisseurs. Lieu interdit à toute exploration, ce blockhaus, béant et noir, encore truffé de mines car des mines il en restait partout à l’époque, donnait à nos jeux d’enfants un goût de mort et de sable. Les barbelés, à travers lesquels on voyait s’éloigner vers la plage les pensionnaires du sanatorium voisin, encerclaient la villa et les dunes. Mais nous n’étions pas plus prisonniers que les lapins qui sautaient dans les ajoncs. Le blockhaus, les terriers innombrables, nos cachettes dans les argousiers suffisaient à l’évasion. Une drôle d’évasion cependant : le paysage était troué, dévasté. D’une guerre à l’autre, le littoral belge a mis longtemps à se relever de ses blessures. Et dans la décennie qui a suivi la guerre, les airs de kermesse de Coxyde, ses moulins en celluloïd colorés, ses aubettes de Photo Hall, ses crochets radiophoniques qui rassemblaient des foules sur la place de l’Horloge, ne sont jamais parvenus à masquer totalement le goût crissant de la mort dans les tartines, le contact crissant du sable humide quand le pied s’y enfonce, insupportable comme la craie qui griffe le tableau noir. Lire la suite