La mer monte. Marée furieuse même, moutons galopants et écume baveuse. Ostende vit dans la marmaille du mois d’août des semaines infinies. Bains de mer, crèmes glacées et gaufres en terrasse, jeux de plage et ennui flottant. C’est ça que j’aime, cet ennui familial qui me console souvent de ma furieuse solitude. Le soleil se couche, les appareils photo se réveillent, c’est bête et beau, ce sont les vacances.

Chez Le Basque, nous mangeons des moules, à la provençale pour elle, au vin blanc pour moi. Les frites sont délicieuses, la mayonnaise parfaite si ce n’est que je m’ennuie. Manger des moules, c’est recommencer le même geste pour une fine bouchée sans surprise, c’est juteux et pesant, les moules. Alors je bois. Avec les moules, il faut boire. On s’ennuie moins.

Ma compagne est silencieuse, elle doit se dire que les moules… Mais c’est le plat de saison alors, on s’y est mis tous les deux. Je n’aime pas le silence des repas. Je n’aime pas cette façon de se concentrer sur l’essentiel. J’aime les parades, les diversions, les effets de style. J’aime ces allers-retours entre la parole et la bouchée, où on passe d’un bonheur à l’autre parce qu’ils se croisent et se mêlent parfois. Parce qu’ils font que de la conscience surgit dans le dedans et le dehors du corps. Ça me plaît ce va-et-vient entre les mots et la bouffe. Disons que ça me rassure de me sentir tantôt vide et tantôt plein dans le même mouvement. Et avec les moules, c’est difficile cet exercice. Très vite elles refroidissent et ça devient des trucs mous au fond d’une casserole qu’on va pêcher avec la fourchette. C’est triste cette pêche à table où le gibier est déjà froid.

Silence, le soleil se couche vraiment, tout est rose, les amoureux s’enlacent sur la digue, les vieux ralentissent et leurs chiens se mettent à tirer sur la laisse. La serveuse emporte nos assiettes pour les vider dans un grand seau à l’entrée. Les coquilles vides font penser à je ne sais plus quel artiste flamand. Je le lui demande, elle n’en sait rien et me dit que c’est idiot de faire de l’art avec des moules. Je lui réponds que ça se fait beaucoup chez nous, de l’art-moules… Elle rit, c’est facile, mais elle rit, par rapport aux moules qui n’en finissent pas. On les regarde maintenant avec circonspection, presque comme un placement. On se remet à parler, elle me raconte ses rêves, des voyages fantastiques sur une route blanche qui la mène au loin. Elle se sent bien, le rêve est soudain là, grâce aux moules, en tout cas, elle se sent légère. Elle le dit, je suis ému quand elle me dit ces choses-là. J’aime cette façon de dire qu’on est bien ou mal, heureux ou triste. Je hais les déprimés, les déconfits de la vie, les pleurnicheurs et les mous, les moules quoi ! Elle est belle dans la lumière de fin du jour, elle est toujours belle en fait. Et je l’aime. On forme un couple un peu fragile, dans le genre « cours après moi que je t’attrape », mais ça fait tellement longtemps que ça dure… On a dû trouver un système qui nous convienne sans avoir l’air de décider vraiment. C’est une façon de se jouer un air de liberté mais on sait bien que c’est que du jeu, cette façon de se prendre au mot, de se quitter pour quelques jours, de se croire désespéré et d’être à bout de nerfs. C’est qu’un jeu. Facile, mais à notre âge, c’est toujours ça. On redemande un carafon de vin. Elle me prend la main et l’embrasse tendrement. J’achève mes moules, je suis heureux.

Elles sont trois, elles entrent en force, seins en avant, cheveux flottants, des crinières plutôt, une métisse, une Noire et une Arabe. Du moins c’est ce qui me semble, à force d’en croiser dans mon quartier, je commence à les reconnaître. Elles sont magnifiques, grandes, colorées, talons hauts. Elles s’installent en vue de mer, rient, parlent fort une langue qu’elles manient avec souplesse. Elles se retrouvent après un stage ou quelque chose comme ça, elles travaillent dans le show ou la variété, des attachées de presse, des communicatrices… Elles se racontent les derniers potins, baissent la voix pour les vraies confidences, se remettent à rire, commandent une bouteille de champagne, charrient le garçon et font cliqueter leurs bijoux.

J’hésite entre une crème brûlée et une glace. Elle se décide pour une coupe de fruits frais et moi pour une dame blanche. On se regarde dans les yeux, on se prend les mains, la lumière du soir scintille dans les vitres et les trois copines d’à côté se rabrouent en parlant de leurs dernières conquêtes. Il y en a même une qui semble avoir été la proie des trois… Elles se balancent en toussant de plaisir. La métisse se lève et se dirige vers les toilettes, je la regarde en coin disparaître dans l’escalier. Les deux autres téléphonent, soudain graves, professionnelles. Elles disent « oui » et « non » avec la même fermeté, tout est net dans le ton, tranchant même. Elles raccrochent quand la troisième les rejoint et commandent une autre bouteille, pour fêter ça. L’Arabe enchaîne en parlant de boîtes de strip-tease à Paris, où elle doit rencontrer un client, un partenaire qui vient de Londres, ça l’ennuie, elle ne trouve pas ça correct, mais pas bégueule elle ajoute que c’est le bizness, les deux autres argumentent en disant que c’est culturel le strip-tease pour les Français, elles tombent d’accord, c’est culturel et elles trinquent.

La Noire me regarde de temps en temps et je croise son regard un instant plus lentement. Ma glace baigne dans le chocolat et j’hésite à porter la cuillère à ma bouche de peur de ressembler à un gosse qui apprend à manger proprement. Je suis coincé, je dois me décider, la glace fond, ma compagne va finir par lever les yeux de ses fruits magiques. Elle admire tout ce qui est frais, elle fait très attention à sa santé : des graines, des tisanes, des légumes et des fruits tous les jours, de la marche, tout quoi. C’est pas que je sois contre, mais à toujours penser à sa santé, ça renvoie à la maladie qui rôde et j’aime pas ça. Ça me déprime et j’aime pas les déprimés. Je m’énerve moi-même à tourner autour du moment fatal où j’apprendrai que je l’ai, que ça y est, que c’est mon tour, que je dois me préparer, etc. J’aime pas ça les obsédés de la santé, mais pour le reste elle est formidable, alors, je passe outre. Elle ne me regarde plus, ça y est, je plonge dans ma coupe et je m’enfourne deux cuillerées coup sur coup !

Le garçon leur apporte la deuxième bouteille, il semble les connaître, il sourit tant qu’il peut, à en être ridicule, il se redresse pour faire le beau, tourne autour de chacune pour les servir en bombant le torse comme un torero, elles aiment ça et pointent leurs doigts en revolver vers le pauvre qui commence à fatiguer. Trois tueuses sympathiques, sans illusion sur la faiblesse du mâle, prêtes à déguster sans trop se fatiguer, des copines en sortie avant le retour chez soi. Un temps où elles folâtrent dans les hautes herbes en scrutant l’horizon. Je sens que la Noire me regarde à nouveau, je saisis les mains de ma belle et je les embrasse en riant.

Dehors, des animations débiles, de la musique de plage, des jeunes branchés, des trentenaires à poussettes, madame au téléphone et monsieur qui pousse le dernier. Du bonheur durable. Le soleil s’est noyé dans ses propres reflets, la mer est étale, le scintillement augmente, comme un vernis sur la beauté qui s’élève vers le ciel. Je demande l’addition, on nous offre un alcool, pour la maison. Un genièvre au citron. D’un trait, je vide mon verre et j’en demande un deuxième, ça me ragaillardit avant de passer devant la table des trois belles. Je promets que c’est le dernier. Le garçon me pousse l’addition sans un mot. À la table d’à côté, elles envoient des SMS en riant. On se lève, on sort, il fait froid pour la saison, on se prend la main, j’ai encore un goût de citron sur la langue…

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