Lettres et le néant

Étienne Verhasselt,

Comment interviewer quelqu’un qui a ramassé
de manière aussi succincte

la totale vanité de l’interview littéraire ?

Jacques De Decker
(Coup de Midi des Riches Claires,
avec Étienne Verhasselt.)

Les entrailles froides du scanner à rayon X régurgitent un bac rectangulaire en plastique gris : dedans un livre dont l’homme se saisit avec délicatesse pour le serrer contre sa poitrine. « Des… ˝nouvelles˝, n’est-ce pas ? » s’esclaffe le contrôleur avec dédain. Et sans attendre la réponse il oriente vers l’homme l’écran du moniteur : vide. « Montrez-moi votre invitation… Je vois. Évidemment, c’est signé De Decker. Et il a un titre votre… ˝recueil˝ ? » renchérit le préposé moqueur. Mais l’homme reste muet et s’éloigne d’un pas rapide.

Lorsqu’il atteint le Duty free shop, l’homme le traverse indifférent à ce qui l’entoure, si pressé qu’il bouscule quelqu’un à l’air très important, avant de heurter quelqu’un d’autre, à l’air encore plus important. Les deux éminences malmenées fixent d’un regard noir son livre qui éveille leurs soupçons. L’homme s’excuse platement et se remet en route, quand des voix scandalisées retentissent : « Arrêtez-le, c’est un clandestin ! »

Une meute d’agents de sécurité encercle aussitôt l’intrus : « Qui êtes-vous, que faites-vous là ? » L’homme désigne son livre à celui qui vient de l’interpeller. « Ah, vous êtes un auteur ! » Et détaillant le livre avec une moue de dégoût : « C’est quoi, ça ?… On dirait un recueil de nouvelles. Suivez-nous ! » L’homme tend l’invitation. « Vous êtes attendu par Jacques De Decker ? » L’homme acquiesce. « Pas croyable. Et vous êtes (se reportant à la couverture du livre) ?… Jamais entendu parler. Il nous les aura toutes faites ce De Decker ! » Le chef restitue le document : « Circulez ! »

L’homme reprend son chemin dans le bâtiment tentaculaire où, à une époque, des milliers de voyageurs se pressaient, impatients d’horizons nouveaux. Ignorant la pléthore de magasins, de restaurants, de bars qu’on a conservés, il fend une foule d’une tout autre espèce, un essaim de personnages affectant des airs et tenant ostensiblement à la main un livre, leur livre : des écrivains (et il s’imagine avec angoisse captif d’une ruche où l’on ne compterait que des reines, une ruche sans miel).

L’homme file tel une ombre vers le dernier niveau du bâtiment – l’invitation stipule : « Aéroport de Zaventem. Terminal A, porte d’embarquement 17. » Là-haut, pas âme qui vive. Alors que partout ailleurs on ne sait où se mettre, ici : personne ! Une hôtesse s’avance vers l’homme, il lui montre son invitation ; elle lui propose de s’asseoir et il choisit une place près de la baie vitrée. La vue sur le tarmac exhibe l’absence totale et surréaliste des avions, car les voyages sont frappés d’hérésie depuis le coup d’État du Concile National de la Littérature de Masse et la fameuse encyclique : « Les livres, rien d’autre ! »

Au loin, éparpillées sur les pistes à l’abandon, l’homme aperçoit plusieurs tentes de fortune. L’hôtesse le renseigne : « Oui, c’est là-bas qu’on interviewe les auteurs qui ne sont pas romanciers. Il y a une tente pour la littérature de genre, une pour la poésie, la plus petite est pour la littérature jeunesse. Je ne sais rien de plus, je ne connais pas tous les genres. Mais quelle importance, ils sont secondaires et c’est encore beaucoup dire… (elle pouffe). Mettez-vous à l’aise, monsieur De Decker va bientôt vous recevoir. »

Sur son siège, l’homme se tourne de tous côtés. La capacité colossale de l’aéroport suffit à peine pour accueillir la multitude qui l’envahit, il ignorait que tant de monde écrivît. Jamais non plus il n’aurait pensé que monsieur De Decker inviterait un auteur qui n’écrit que des nouvelles – et si courtes – à parler de son recueil dans le saint des saints de l’interview littéraire : « Zaventem », le temple réservé aux auteurs de roman.

Le Concile National n’a pas reculé devant la dépense pour assurer un rayonnement optimal des Lettres (il est vrai avec la participation très généreuse des grandes maisons d’édition) : les portes d’embarquement ont été aménagées en plateaux télévisés, en studios radio ou en espaces insonorisés pour la presse écrite. Chacune d’elles est destinée à une catégorie d’écrivains dont la caractéristique littéraire est annoncée sur un écran géant : « Plus de 10 000 livres vendus », « Plus de 20 000… », « Plus de 30 000… » (ceux qui dépassent les 100 000 jouissent d’un lounge luxueux), ou encore : « Une semaine dans le TOP 10 des ventes », « Deux semaines… », etc. Le Concile National affectionnant beaucoup les prix littéraires qui, désormais, récompensent quotidiennement, on a apporté un soin particulier à l’aménagement de la porte de leur lauréat du jour : celle du Gon & Court a des allures de petit Versailles et celle du Viktor Grossel est équipée d’un stand ultramoderne « Stoemp-saucisse/Frites-boulettes ». Soucieux de distinguer les meilleurs d’entre les meilleurs, le Concile National a encore prévu une kyrielle de portes spéciales : pour les auteurs qui, pour le même ouvrage, ont obtenu plus de dix prix, plus de vingt, et jusqu’à plus de cinquante ; pour ceux, prolifiques, qui ont reçu dans la même semaine le même prix plusieurs fois, ou deux mêmes prix plusieurs fois, ou trois, etc. Ces portes sont baptisées : « Portes des Génies littéraires ».

L’homme se sent de plus en plus mal à l’aise, il croit vivre un véritable cauchemar. Comme si tout cela n’était pas assez, à chaque seconde il entend appeler un nouveau nom et un romancier ou une romancière se précipite, jette sur le côté, parfois à terre, celui ou celle qui revient de son interview et prend sa place. La cadence est infernale, c’est une usine !…

Alors qu’il est près de s’enfuir, apparaît celui qui l’a invité : Jacques De Decker vient à lui d’un air bonhomme, nonchalant et souriant, à des années-lumière de l’agitation futile et démentielle qui règne dans le terminal. L’homme se lève pour aller à sa rencontre et tous les deux se serrent la main – l’air espiègle et entendu de son hôte le réjouit car il redoute les solennités et le sérieux lui donne la nausée. Sans dire un mot, ils gagnent ensemble la porte d’embarquement et empruntent un escalier métallique qui les conduit sur la piste où, perplexe, l’homme s’arrête. Mais son guide lui pose la main sur l’épaule, l’invitant à le suivre d’un regard joueur ; confiant, l’homme lui emboîte alors le pas et son cœur bondit de joie lorsqu’il aperçoit bientôt, prête à s’envoler, une petite montgolfière.

L’instant d’après l’aéronef les emporte lentement, haut, toujours plus haut vers le silence parfait du ciel.

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