Gageons qu’il se trouvera quelques lectrices et lecteurs inspirés qui accorderont foi à ce récit incroyable et pourtant vrai.

 

Au printemps de l’an 1459, sur la côte ligure un garçonnet de sept ans, vif, curieux, déjà aventurier et prénommé Cristoforo, se mit à régulièrement fuguer : à l’aube, après s’être discrètement échappé de la maisonnette familiale, filant comme un chat par les ruelles de Gênes la Superbe, il gagnait les quais du port et, dans le voisinage fabuleux des caravelles endormies, à l’aide de matériaux récupérés et de divers rebuts, dénichés çà et là sur les quais, en deux temps trois mouvements il bricolait d’improbables embarcations dans lesquelles, aussitôt, il montait et qui, par tous les temps, sous les commandements sévères de son intrépide volonté, cinglaient bravement vers d’hypothétiques contrées sauvages, vers on ne savait quelle Terra Incognita. Lire la suite


« Johnny est mort ! »

L’homme, un octogénaire distingué, flânait le long de l’avenue, lorsque le cri de désolation absolue le stoppa net. Cherchant du regard autour de lui, il aperçut une jeune femme immobile : blême, elle fixait l’écran de son smartphone avec horreur. Sans s’arrêter les passants avaient tressailli et, dans un même geste — qui parut énigmatique au vieil homme —, plusieurs avaient sorti leur téléphone. Cette indifférence générale face à la détresse de la jeune femme l’offusqua. Une représentante du beau sexe avait besoin de réconfort et on la laissait seule. Pire, quelqu’un avait lâché : « Mais on s’en fout ! » En parfait gentleman désireux d’offrir son aide, le vieil homme s’approcha : d’une voix blanche entrecoupée de sanglots la jeune personne psalmodiait pieusement l’impensable qui l’avait terrassée : « Johnny est mort ! » Engloutie par le chagrin, coupée du monde, elle ne remarqua pas sa présence. Devait-il intervenir, attendre qu’elle reprît ses esprits, respecter sa douleur et s’en aller ? Quelqu’un passa en trombe et la bouscula, son sac à main tomba : spontanément le vieil homme le ramassa. Libéré de son embarras, il se découvrit, tendit le sac avec respect, se présenta et, à mi-voix, prononça une formule de circonstance. La jeune femme entendit les mots attentionnés et se tourna vers lui. Longuement elle le dévisagea d’un air scandalisé, puis explosa, lui gueulant un formidable « Connard ! » Après quoi, elle lui arracha le sac et disparut dans le flot des passants.

Le vieil homme en demeura tout pantois, mais de nobles principes l’empêchèrent d’en vouloir à une femme qui, parce qu’elle était bouleversée, n’avait pas su accepter quelques mots bienveillants : « Je compatis. Un parent à vous ? »


Au pied des neiges éternelles du mont Ticule, entre la Belgique, le Luxembourg et la France, serti dans une jolie vallée au lac cristallin, parcouru par un lacis de rivières et de ruisseaux, orné d’une forêt giboyeuse plusieurs fois centenaire : le Belfranbourg. Ce joyau de la nature, terre natale de la célèbre favorite de Louis XIV, Jacqueline Lepèze, dite Madame de Pompathune, abrite l’un des plus petits États du monde et un régime politique unique en son genre.

Lorsque les Belfranbourgeois voient le jour, État et famille redoublent de soins à leur égard. Non pas que là-bas on aime plus et mieux les enfants, mais cette progéniture connaîtra un destin singulier. Deux fois plus de protection et de stimulation, car à l’âge de trois mois les moutards entrent à la crèche – fleuron architectural de la capitale Bourg-lez-Bourses – et commencent les choses sérieuses. Lire la suite


À Stella

Lorsqu’il eut atteint l’âge d’homme, et alors qu’il n’avait encore aucun projet de vie, il fit un rêve : il était sourcier. Et le rêve était si vrai qu’il décida d’être sourcier. Ses amis et ses connaissances, eux, seraient médecins, avocats, ingénieurs, journalistes, enseignants. Mais sourcier ! Désormais, il passa pour un original : comment pouvait-on obéir, comme au Premier Commandement, à une simple fantaisie de l’imagination ? Tout le monde le raisonnait : il pouvait être sourcier à ses heures perdues, mais il devait se consacrer à un métier sérieux, lui assurant des revenus convenables et une situation sociale respectable. Ses parents commencèrent par lui tenir le même discours, puis, devant son obstination, s’inclinèrent. Son père contre son gré, sa mère avec bienveillance : mais laisse donc faire le petit ! Quand, tendrement, elle le questionnait sur son choix, il répondait : « Je ne sais pas, c’est le rêve. ». Et elle lui souriait du sourire sans âge des mères, celui qui accueille tout. Lire la suite


Nous sommes éternels et nous ne faisons plus d’enfants. Ce désir-là est mort le jour où la mort a cessé. Il n’y a plus de passé, de présent et de futur, ni aucun intérêt pour ce qui s’y rattache. Pourquoi se souvenir, pourquoi prévoir ou projeter ? Ces concepts n’ont aucun sens pour nous et, si la philosophie existait encore, c’est la métaphysique la plus absconse qui s’en préoccuperait.

On ne meurt plus. Depuis quand ? On ne sait pas, le temps n’a plus d’importance. Qui se rappelle les années, les mois ou les jours ? La seule idée d’une époque où l’on comptait les heures, les minutes et même les secondes est aberrante. Lire la suite