Mad Marx, un dialogue quasi socratique

Frank Pierobon,

A Tiens voilà ta bière ! C’est quoi ça, dis-moi ?

B Quoi ça ?

A Ça, là. Ton t-shirt avec la tronche de Marx ! C’est quoi l’idée ?

B La tronche de… oui, bien sûr… En fait, j’aurais préféré celle de Marylin mais il n’y en avait plus… Marylin Manson, bien sûr.

A Et quoi ? C’est juste une blague, ce retour à Marx ?

B Mais non, je rigole ! Marx, c’est toute ma jeunesse, les manifs, la découverte du sexe…

A Le sexe et Marx, quel rapport ?

B Les meufs ! Marx, je t’assure que ça les impressionnait à l’époque. On avait tous le marxisme plein la bouche et en fait on disait à peu près n’importe quoi et ça faisait intello qui a du sang dans les veines et le pavé facile !

A Le pavé facile ! Tu avais le pavé facile, toi ?

B Ouais, enfin presque… mais en tout cas, le « matérialisme dialectique », je peux te dire que cela les faisait fondre. Je délirais un peu avec le Kapital et la révolution prolétarienne qui va tous nous libérer, surtout du côté du sensuel, si tu vois ce que je veux dire.

A Moi, mes parents, ils étaient des vrais communistes, coincés comme des puritains et en plus, avec la Mur du Chute de Berlin…

B C’est le contraire, la chute du Mur de Berlin, mon p’tit canard. Y a le gingin qui te rend dialectique…

A C’est ça, fous-toi de ma g…

B Mais non… C’est très bien, des parents communistes, prolo, propres sur eux. C’est toute une éducation.

A En fait, non, parce que justement, j’ai voulu faire autre chose que mes parents qui avec leur bonne foi, s’étaient profondément fait avoir par le Parti, le système, l’usine et tout le schmilblick…

B Et ben, si c’est pas un renversement dialectique, ça ! Trop d’éducation puritaine, ça donne des dévergondés…

A Et toi ton drame, c’est quoi déjà ?

B D’avoir lu le Manifeste du Parti Communiste avant l’âge. Ça gâte le goût. Total aujourd’hui, on me trouve rétro-ringard et ce n’est plus sexy du tout !

A Ah, le Manifeste ! Que de souvenirs ! Je connais bien, tu parles… C’est ça qu’on me lisait tous les soirs… Je le connaissais par cœur, dès l’âge de six ans, ça te donne une conscience de classe large comme un terrain de foot…

B Nostalgie ! Moi, en fait, à six ans, je me tapais Blanche-Neige et sa ribambelle de pervers libidineux… je ne peux plus la saquer !

A T’as toujours eu beaucoup de chance, je dois l’avouer, te colleter avec l’idéologie fasciste dès que tu sais parler ! Ça, c’est du gauchisme pleine peau ! Et question prolétariat, les nains, ils se posent là…

B Oui, c’est vrai que c’est une belle brochette de travailleurs vachement aliénés, qui turbinent dans la mine pour un patron qu’on ne voit jamais, tandis que la Blanche-Neige, elle fait la causette avec des lapins en attendant son fin-de-race féodal, qui n’a même pas lu Lénine, t’imagines ! et en plus, qui se passe de son consentement éclairé pour lui faire sa fête pendant qu’elle pionce peinard dans son frigo transhumaniste !

A En attendant, c’est le Prince Charmant qui a gagné !

B Qu’est-ce que tu veux dire ?

A Ben oui… Maintenant, c’est une star mondiale, tandis que Marx…

B Oui, c’est vrai. Mais ça peut encore changer ! Trop de princes et de princesses, ça va tuer le business… On va finir par redécouvrir le look gaucho, et tu vas voir qu’avec ton genre de T-shirt, c’est tout un peuple qui va se soulever comme un seul homme pour faire la nique à Trump !

A La fin des princesses et le retour des gauchos, c’est vachement « dialectique », tout ça ! (Ils rient de bon cœur tous les deux)

B (Après un petit silence réflexif) Tu dis ça mais tu ne sais même pas ce que ça veut dire, « dialectique » !

A Mais personne n’a jamais su ce que cela veut dire ! Tu peux m’expliquer, toi l’intello au chômage, ce que c’est, la dialectique ?

B Oui, mais c’est très technique, je te préviens…

A Non, alors laisse tomber…

B Tu vois !

A Laisse tomber, je te dis, si les prolos ont besoin d’un doctorat pour faire la révolution, t’as bien compris que c’est plié d’avance.

B Alors quoi faire ?

A Facile, t’as qu’à donner un exemple… On peut faire passer plein de choses avec de belles images, on ne fait plus rien d’autre aujourd’hui, note bien…

B Mais ça, c’est l’abêtissement généralisé, l’aliénation pour tous, la bêtise démocratisée…

A Moi, je connais aussi de prétendus grands esprits qui sont particulièrement bêtes… Tu me bassines avec ta technique, mais en fait, en disant ça, tu ne prends aucun risque, vu que je ne vais rien comprendre. Pas vu, pas pris ! Tandis qu’avec une image…

B Mais c’est toujours réducteur une image…

A Oui, mais au moins, c’est un point de départ. Après, quand tu sens que j’ai mordu à l’hameçon, tu règles l’image et le son en mieux… Ou alors tu m’expliques à quoi ça a bien pu servir, la grande littérature, la fiction, vu que là aussi, ce ne sont que de belles histoires, avec de belles images et des intrigues et tout ça…

B Ça va, t’as raison : je veux bien essayer. Je prends tous les risques, mais il faudra m’aider.

A Je te sers une bière… vas-y, fonce ! Explique-moi enfin une fois pour toutes ce que c’est que la « dialectique » où tout se transforme en son contraire et vas-y que je t’embrouille…

B Pari tenu, prépare tes sous.

La dialectique, d’abord, c’est dia-lexis, deux mecs qui se parlent.

A Comme toi et moi. D’accord. Et alors ?

B Bon, ce n’est pas tout de suite ça, la dialectique, je te l’accorde. Mais deux mecs qui se parlent, c’est pas juste deux types qui ont préparé leur texte, le débitent et repartent contents. Il se passe plein de choses en fait, pendant la conversation…

A Quoi par exemple ?

B Des idées nouvelles. Il leur vient des idées nouvelles. Parce que la dialexis, dans le dialogue comme Platon en écrivait en s’inspirant de Socrate, cela suppose qu’on soit tous les deux sincères, qu’on ne se fait pas des entourloupes de sophiste, et c’est à cette condition que l’idée nouvelle, celle qu’on n’attendait pas, elle surgit de nulle part.

Et donc, c’est d’abord ça, la dialectique… le fait que des idées nouvelles et inattendues nous viennent, rien qu’en expliquant au gars d’en face…

A Oui… mais note bien que la dialectique chez Marx, dans mon souvenir, ce n’était pas encore ça. Alors fais gaffe, parce que je te surveille, mon gaillard : n’essaie pas de me noyer le poisson pour qu’on oublie de quoi on parle !

B Mais non, bien sûr ! C’est évidemment clair que la dialectique chez Marx, c’est déjà tout autre chose, et là il faut passer par Hegel.* Très très technique, en fait, tu vois…

A Et quoi alors ? La dialectique de Marx, c’est du Hegel alors pourquoi tu me bassines avec tes Grecs et leur dialexis ?

B Les deux sont complémentaires… Dans la dialexis, on accède au vrai ; dans la dialectique, on part du faux, de l’aliénation, tout ça.

Quand toi et moi on discute, il peut se passer quelque chose justement parce qu’on est sincère, qu’on ne cherche pas à prendre le pouvoir, à séduire ou à intimider. Parce que si c’était le cas, la communication s’effondrerait aussitôt… et là on retomberait dans des enjeux de pouvoirs.

C’est justement là où cesse la dialexis et où commencent la dialectique et ses fluctuations. Parce que cette dialectique, elle suppose de l’aliénation, c’est-à-dire un qui manœuvre l’autre et cet autre qui n’a rien compris à ce qui lui arrive. Et pire encore, quand il y en a un qui a le pouvoir et l’autre, qui n’a rien et qui lui donne raison, éperdument…

A C’est la lutte des classes !

B En gros, oui… C’est la lutte du Maître et de l’Esclave, une lutte qui ne peut commencer qu’au moment où l’esclave doute, où il n’est plus vraiment dupe… Alors tu vois, le pouvoir de l’un, en fait, c’est la contrepartie de l’aliénation de l’autre, sa servitude volontaire, son besoin de travailler pour trois fois rien et d’y croire comme à un destin… Tu ne vois pas ?

A Non… ça me gêne que la dialectique, c’est quand il y en a un qui fait le savant et l’autre qui ne comprend rien mais qui fait semblant. On dirait que c’est exactement ce qui se passe, là, entre nous, avec ton beau discours…

B Oui mais là, comme tu te rebiffes, je suis obligé de trouver le moyen d’être clair, non pas pour te séduire ou t’intimider, comme tu le dis, mais pour que cela soit vraiment clair et qu’on se comprenne…

A Alors redis-moi un peu le truc ?

B La dialectique, ça commence dans le rapport entre ceux qui détiennent le pouvoir et ceux qui le subissent sans imaginer d’alternative… C’est un rapport, mais il bouge avec le temps, avec l’Histoire, parce que ce rapport de pouvoirs est foncièrement instable.

Instable parce que bidon, même si le Maître fait tout pour que rien ne change, que tout paraisse au contraire vachement stable.

Le fond de l’affaire est que le Maître est un imposteur et que l’Esclave est d’abord son complice et ensuite, il prend conscience de ce que c’est lui qui détient la réalité du pouvoir…

A Le Maître et l’Esclave, je me souviens que c’est quelque part dans Hegel, mais en fait, je ne me souviens de rien. Quand j’y pense, je vois un plan SM, avec du cuir et du latex, des fouets et tout ça…

B Je t’imagine bien là-dedans… mais sérieusement, il y a un lien, mais bon, Hegel, c’est pas vraiment ça…

A Alors t’es gentil, tu me réexpliques tout calmement, parce que j’ai tout oublié !

B Ben c’est tout simple. Le pouvoir, c’est le Maître qui semble le détenir, comme si c’était sa propriété. Il règne sur les esclaves, ses sujets, son peuple… mais il ne règne sur eux que parce que ceux-ci y croient dur comme fer. Bien sûr ils ont tout faux. C’est comme une croyance magique : il leur faut un Maître, sinon ça ne va pas, la lune va tomber, il va pleuvoir des grenouilles et que sais-je encore…

A C’est dans Hegel, la lune et les grenouilles ?

B Pas du tout ! C’est ma petite touche perso. Une petite image… T’aimes pas ?

A Si, si ! C’est très bien, une image. Ça aide…

B Mais en fait, comme c’est une croyance magique, à la longue, elle va s’user. Les gens vont comprendre que le Maître, en fait, c’est un gars comme un autre. Et pour cela, il faut que l’histoire avance, par exemple quand l’économie se développe, qu’il y a plus de gens qui veulent être libres, faire du commerce.

A Ça y est, je me souviens : les bourgeois !

B Oui, c’est ça. Mais c’est surtout dans Marx. Et celui-là, il voit bien qu’après la phase d’émancipation très cool où les gens débarquent le maître qui en fait ne sert à rien, et qu’ils réalisent que le vrai pouvoir, c’est eux qui l’ont, par leur travail, leur esprit d’initiative, leur création de richesses, ils vont dégager les aristos et malheureusement, ils vont trouver une frange de gens plus malheureux qu’eux et les asservir pour qu’ils turbinent comme des fous dans leurs toutes nouvelles usines…

A Ah, oui, cela me revient, le Lumpenproletariat !

B Oui, des gens qui sont très pauvres alors qu’ils ont du travail. Leur misère est organisée, parce qu’on leur vole leur travail.

A Et donc la dialectique ?

B C’est le processus de la prise de conscience qui va les sortir de l’aliénation et du bidonnage… ces nouveaux esclaves réalisent qu’en fait, leur travail est réel, tandis que leur sujétion est une pure fiction dont ils sont les complices, malgré eux. Parce qu’ils sont aliénés…

A Ah oui, l’aliénation ! C’est vrai !

B Et donc cette dynamique entre l’aveuglement qui fait qu’on voue un culte à son bourreau et la prise de conscience qui fait qu’on le renverse et qu’on le dégage vite fait, c’est ça la dialectique…

A C’est un bien grand mot pour quelque chose de très simple, finalement…

B Attends, ça ne s’arrête pas là, chez Marx. Il voit plus loin, il voit le dénouement, là où ça va, la dialectique… il anticipe, si tu veux !

A Et ça va où, tout ça ?

B Et bien, par un processus à grande échelle, le capitalisme comme idéologie du pouvoir économique va s’étioler, d’abord parce que livré à son propre mouvement, il va droit au mur – prends patience, elle nous pend au nez, la mégacrise financière ! – mais aussi et surtout parce que les travailleurs vont finir par comprendre que le problème, c’est justement le pouvoir et qu’ils sont éternellement les dindons de cette farce-là.

A Comme mes parents, au fond, avec le grand rêve du communisme et des « lendemains qui chantent »…

B Ça aussi c’est dialectique : je veux dire par-là qu’on leur a fait miroiter leur liberté juste pour les subjuguer et les asservir toujours davantage…

A Mais alors, il n’y a pas d’issue ? Il y aura toujours cette farce sinistre, avec son cortège de dindons et un jeu de mots culinaire sur la farce ?

B Ça se discute, mais je partage ton pessimisme. Ce qu’il faut comprendre, c’est comment la dialectique…

A Alors là, je t’arrête, parce que je ne vois toujours pas comment ça fonctionne, cette histoire de dialectique, à part que c’est un truc rêvé pour farcir les dindons et les bouffer comme on veut, une belle histoire qui ne veut rien dire…

B On peut voir les choses comme ça, mais en fait, ce « matérialisme dialectique », toute cette théorisation chez Marx, cela permet de penser l’Histoire sans en passer par une logique de légitimation du pouvoir personnel de quelques-uns sur tous les autres…

A Et là, ça a réussi au-delà des plus folles espérances, avec la Russie, son Petit Père des peuples et tous ses Goulags…

B C’est très vrai, n’imagine pas que je n’en sache rien, mais en même temps, ce détournement de la théorie pour habiller un pouvoir absolu et implacable, c’est déjà de la dialectique. De la dialectique réelle qui travaille en dessous la manière dont on parle d’elle pour justifier un pouvoir qui, secrètement, est celui du Maître éternel.

A Et tu t’y retrouves dans ce labyrinthe ? Cette manière de dire que tout le discours du matérialisme dialectique, en fait, c’était bidon, et que c’était bidon justement pour des raisons dialectiques… Vas-y que je t’embrouille !

B Si je te dis que les sociétés communistes d’avant 1989, ces prétendues démocraties populaires – ni démocratiques, ni populaires… si je te dis qu’elles se sont effondrées pour des raisons fondamentalement économiques, alors que prétendument toute leur philosophie politique faisait de l’économie la force qui gouverne tout…

A Oui, je me suis fait la remarque. Le primat de l’économie brandi comme un slogan, alors qu’en fait, c’est ce qui fonctionnait le moins bien là-bas… toutes les pénuries et tous ces gens qui font la file toute la journée pour acheter un chou…

B Ben voilà !

A Ben voilà quoi !

B C’est dialectique : on parle d’économie mais ce sont juste des paroles, de la propagande, le discours mensonger tenu par le pouvoir qui ne vise qu’une chose : le pouvoir lui-même… C’est le Maître qui raconte ses bobards à tout le monde, et tout le monde le croit…

A Un peu encouragé par une terreur généralisée, en tout lieu et à tout moment !

B Pas faux.

A Et donc on se ment tout le temps… c’est ça la politique, et dialectique ou pas dialectique, il n’y a pas d’issue, donc «dialectique», c’est juste un mot qui en fait ne veut rien dire.

B Pas vrai…

A Alors là, je crie « Pouce ! » parce que tu tournes en rond et puis tu vas me dire que c’est dialectique, comme si c’était la réponse à tout. Moi je t’ai demandé : c’est quoi, la dialectique ?

B Et je t’ai répondu, non ?

A Non. Tu as fait du texte et j’ai la pénible impression que c’est une embrouille comme celle des idéologues du Parti et que moi, je dois me dire à un moment : « il doit avoir raison, il sait et moi je ne sais pas, parce que je n’ai pas fait d’études comme lui… » et puis je dois tout gober. Eh bien moi, je ne gobe rien…

Tu m’avais promis des images et jusqu’à présent, j’ai eu droit à un topo sur la dialexis et les idées qui surgissent quand on se parle d’homme à homme, qu’on parle vrai et tous ces trucs de macho…

B Tu as certainement raison et je ne suis pas en train de te faire le coup du mec qui sait tout et qui impressionne celui qui va se dire « il doit avoir raison », comme tu dis ! Le fait que tu te rebiffes, ça dit bien que tu échappes à cette prise de pouvoir, mais tu vois, au fond, moi, je n’ai pas voulu prendre le pouvoir et le gars qui se laisse impressionner, c’est son problème, parce que si ça tombe, l’intello de service, il a juste répondu à une question, c’est tout.

Alors, tu la veux comment, ton image ?

A Hé ! T’énerve pas !

B Je ne m’énerve pas, je me rebiffe ! Comme toi !

Et heureusement qu’on se rebiffe tous les deux. Parce que c’est ça, la dialexis : on ne se laisse pas démonter. D’ailleurs, ce n’est pas parce que j’essaie d’être clair, avec ce que je crois avoir compris, qu’il faut me reprocher d’échouer et que ça soit obscur : je ne suis pas un surhomme et ça fait partie des risques…

C’est difficile pour toi comme pour moi…

A Ben alors, t’as qu’à me trouver des images comme on avait dit.

B Pour la dialectique, une image ? Faut voir…

A Oui, une image… Vas-y, je suis concentré.

B J’ai peut-être quelque chose qui va faire l’affaire.** Accroche-toi, on démarre.

Alors voilà, ça se passe en Angleterre, en pleine révolution industrielle, tu as cette espèce de papillons pas bien méchants, tout blancs, la phalène du bouleau…

A Boulot, métro, dodo, c’est ça ton astuce ?

B Mais non, le bouleau, l’arbre, pas le turbin !

A Excuse ! Mais la tentation était trop forte (il glousse comme un gosse mal élevé)

B La phalène, c’est un papillon ! T’as retenu ? C’est joli un papillon, non ? Ça te va comme image ?

A Fais gaffe, tu deviens méprisant avec ton orgueil de classe !

B Ça m’a échappé, sorry !

L’écorce du bouleau, au naturel, c’est tout blanc. Et les papillons blancs se posent sur l’écorce blanche et les oiseaux qui voudraient les bouffer, ils n’arrivent plus à les voir. Comme un camouflage !

A Malin !

B Et puis avec la pollution, l’écorce des bouleaux devient de plus en plus sombre, à cause de la suie. Et là, les papillons blancs ils se font choper et bouffer… C’est la razzia !

A Pauvres papillons ! Et alors ?

B Ah le suspense ! Eh bien il y a quelques papillons atypiques, tout noirs, une erreur de la nature, une mutation génétique comme il y en a toujours. D’habitude, c’est eux que les oiseaux bouffent en premier… mais là, disons qu’il en naît quelques-uns, sans raison particulière, et que du coup, l’écorce noire, c’est bonnard !

A C’est sûr, et alors maintenant, ce sont eux qui vont triompher. Leur camouflage est impec : total noir sur noir avec l’écorce des bouleaux et toute cette pollution. En plus, noir, ça fait désigner japonais, c’est la totale, quoi !

B Exactement. Mais bon, c’est bientôt les élections et l’hôtel de ville a décidé de faire un geste et on arrive à mettre le holà à toute cette pollution. Du coup, les bouleaux retrouvent leur écorce nacrée, si jolie, si blanche.

A Et les noirs se font décimer.

B Exactement !

A Mais il en reste des blancs, quelques-uns… au fin fond de la Gaule, un village qui résiste…

B Tout à fait. Et c’est reparti ! Et voilà !

A C’est tout con, ton histoire ! Je suis déçu ! Ça veut dire quoi, en fait ?

B Mais c’est clair : alors que tout semble perdu, grâce à des mutations génétiques qui ordinairement passent inaperçues, la population se refait et on peut dire que les papillons ont changé de couleur.

A Admettons, et alors ?

B Ben en fait les papillons n’ont pas changé de couleurs comme moi de t-shirt ! Les blancs sont morts et tout repart des noirs et vice-versa. C’est comme toi avec tes parents coco et puritains alors que toi qui chopes tout ce qui passes, comme le gros baiseur que tu es !

À part que chez les papillons, c’est la pollution qui produit indirectement ce changement de couleur et les papillons, les pauvres, ils ne savent pas du tout ce que ça peut être, la pollution… Ils sont paumés. Mais en fait ils ne se posent aucune question…

A Moi, aussi, je suis un peu paumé et moi aussi je vais lâcher l’affaire sous peu…

B Fais un effort, que diable ! Le passage du noir au blanc, chez les papillons, c’est comme un mouvement dialectique… d’un côté, la vie qui s’adapte, de l’autre, la puissance industrielle, aveugle, qui se traduit par de la pollution sans que personne ne songe aux conséquences…

A Oui, tu l’as dit : pauvres papillons… Ce n’est quand même pas nous, les papillons dans cette affaire, si ?

B Pas exactement. Et puis ce n’est qu’une image, pour faire comprendre le mouvement dialectique. Maintenant, comme t’as dit, on rectifie le tir ci et là, on lisse, on peigne, on coupe, comme chez le coiffeur… Par exemple, on croit que c’en est fini des papillons blancs parce que l’écorce des bouleaux est devenue noire, mais ce n’est jamais fini. Ça se renverse, si bien sûr l’environnement change à nouveau…

A Que veux-tu dire ?

B Ben, dans mon histoire, cela pourrait changer une fois pour toutes ! C’est vrai, le tronc des arbres pourrait devenir noir définitivement et les papillons ne survivraient qu’à condition d’être noirs eux aussi, parce que tous les blancs se feraient exterminer au premier envol. La dialectique dans l’histoire du monde, les affaires humaines, la politique, tout ça, c’est ce que fait comprendre la mutation génétique du papillon qui change de couleurs. Cela signifie que dans les organismes vivants, comme dans les affaires humaines, rien n’est jamais perdu…

A Mais ce n’est qu’une image ! Parce que la couleur des papillons et celle de l’écorce suivant le degré de la pollution, c’est une relation de cause à effets que personne n’a décidée.

B Exactement. Les papillons n’en sont pas conscients, les oiseaux prédateurs non plus… ils vivent et ils meurent, et c’est tout.

A Alors, ton image, elle prouve quoi ?

B En gros, pas grand-chose ! Moi aussi je suis un peu déçu, j’en attendais plus.

Les papillons, ce sont des organismes vivants comme nous, et la pollution, c’est un effet secondaire d’un processus qui nous dépasse tous, papillons et êtres humains… L’équivalent pour la société humaine, cela pourrait être les mutations technologiques, l’arrivée du téléphone, du GSM, de l’informatique, de l’automation… Ça change tout, et personne n’en prend conscience sur le moment…

A Oui, je comprends mais dis-moi, ce ne sont quand même pas les papillons qui ont inventé les machines à vapeur qui fonctionnent au charbon… tandis que les humains |

B On y est. T’as raison.

Mais les humains qui inventent des machines à vapeur, eux aussi, ils n’ont aucune idée de ce qui va se passer dans les usines – avec Marx, on est dans le milieu du dix-neuvième siècle, souviens-toi. Les inventeurs et les savants, quant à eux, ils s’imaginent qu’ils contribuent au progrès de l’humanité. Et les humains qui travaillent dans une misère effroyable et systématique, pour trois fois rien, qui sont aliénés comme jamais auparavant, ils subissent l’économie, les forces de production, le chômage, les bas salaires tout comme les papillons qui se font bouffer par les oiseaux ou qui leur échappent sans même comprendre pourquoi.

A Et donc ton illustration de la dialectique, elle charge la charrette du côté de l’aliénation… En fait, il se passe plein de trucs mais aucun personnage n’est au courant.

B C’est ça.

A Ben alors on peut généraliser : les papillons ne comprennent rien à ce qui leur arrive, et les travailleurs non plus, et tant qu’on y est, moi aussi, je ne comprends pas grand-chose à ce que je vis, à mon statut d’intermittent et mes parents qui sont tellement déçus… et je ne comprends rien non plus à ton explication…

B Oui, mais toi, au moins, tu peux réaliser que tu ne comprends pas…

A C’est assez pervers comme truc : je suis pauvre mais ce qui me sauve, c’est que je le sais ?

B Non, ce n’est pas du tout ça. Tu comprends que tu obéis à des forces, à l’aveugle, auxquelles tu ne comprends rien…

A Et qu’est-ce que je peux faire ?

B Changer le système ou en sortir !

A Gros programme, non ?

B Changer le type de société dans laquelle on vit, mais là, il faut s’y mettre à plusieurs, discuter… c’est la dialexis et il faut arrêter de croire à cette fable de la « république des experts ». C’est d’ailleurs ce que Hannah Arendt explique très clairement : il faut se faire confiance, la politique, ce n’est pas nécessairement du ressort des experts et de leur science. La politique, c’est une invention collective.

A Ou alors sortir du système ? Et quoi ? S’en aller vivre dans la marge ? Loin de tout ? Tout seul comme toi ?

B C’est ça. Mais cela ne veut pas dire qu’on échappe à l’aliénation en quittant le jeu et en rendant ses billes. L’aliénation la plus profonde, ce serait ça : continuer à jouer le jeu du système tout en acceptant son statut de perdant, de looser marginal, consommer dans une prétendue insouciance, baiser sans construire de vraies relations, laisser la vie passer sans s’impliquer, se laisser aller, tout ça…

A Ça ressemble un peu à ma vie et celle de tant d’autres ! Mais je suis quand même lucide sur mon propre sort. Allez, finis ton verre et explique-moi comment on peut sortir de ce monde-ci sans s’asphyxier aussitôt.

B Je prends un exemple : si tu as vu Dieu, tu crois en Dieu, Il te parle, tu Lui réponds…

A Dialexis ?

B Non parce que vous n’êtes pas au même niveau… et il ne peut jamais surgir de nouvelles idées dans le regard de Dieu, des belles idées toutes neuves qui Lui viendraient d’ailleurs…

A Et donc il y en a un qui entube l’autre ? Dialectique alors ?

B Non, il y en a qui sait tout et l’autre ne sait rien, mais au moins il le sait, et (A essaie de l’interrompre) et… chut ! Au moins, il laisse parler l’autre.

Donc voilà, Dieu t’aime et te le montre. Qu’est-ce que tu t’en fous que t’es pauvre, dans la rue ? Tu es sorti du système par le seul fait que tu crois en Dieu et que pour toi, c’est du réel.

A Oui, mais bon, c’est une fiction.

B Un exemple.

A Une hallucination, « l’opium du peuple » et par conséquent c’est une aliénation…

B Une possibilité…

A Mais quelle possibilité ? Dieu n’existe pas, comment veux-tu que j’entre dans ton hypothèse… c’est comme si tu m’avouais qu’on ne sort du système qui déjà t’aliène méchamment par une aliénation plus grande encore.

B T’as raison sur un point et d’ailleurs, il y en a beaucoup qui pensent comme toi.

A T’es croyant ? Avoue-le, avec moi tu peux faire ton coming out. Dis-moi tout parce que là, tu me fais vraiment peur !

B Pas nécessairement. Je ne suis pas croyant. Je suis même athée… Mais je vois que toi-même, tu es un plus grand croyant que ce que je parais être…

A Quelle provoc ! Et comment cela serait-ce, ô votre éminentissime grâce ?

B Tu penses qu’il n’y a pas de place en dehors du système dans lequel nous vivons et qui nous écrase. Et s’il n’y a pas d’extériorité à ce système parfait comme une sphère, dire qu’il nous aliène, c’est ne rien dire, puisque tu ne tiens pas compte de ce qu’on pourrait sortir de l’aliénation, qu’il y a pour l’homme autre chose que l’aliénation.

A Je n’ai jamais dit ça… mais j’ai l’impression que pour toi, c’est ou ce monde avec sa technoscience ou bien Dieu. C’est l’alternative du Diable : on perd à tous les coups !

Mais tu vas me dire qu’on en sort déjà en pratiquant cette dialexis surtout s’il en sort des idées nouvelles… En tout cas, c’est ce que j’ai compris !

B Tout à fait. Et tu as bien compris ! C’est en effet ce que nous faisons, toi et moi, de la dialexis en discutant… énergiquement.

Mais ce que je veux dire, c’est que notre rapport à la science est déjà religieux et magique… c’est une religiosité qui s’évertue à se passer de Dieu, alors que la machine, déjà, elle se passe aisément des hommes, parce qu’elle existe d’une manière que les hommes ne pourront jamais égaler.

A Mais arrête, tu me fais peur…

B C’est parce que je te fais penser des choses nouvelles.

A Quoi, que Dieu puisse me parler…

B Mais non, je pensais aux machines, mais si cette idée-là te fait peur, c’est qu’elle résonne en toi… Passons.

Ne fais pas cette tête… je te parlais de ça uniquement pour ne pas nous condamner à vivre dans des communes de base et à discutailler jusqu’à la fin des temps. Aujourd’hui, la seule manière de sortir de l’aliénation, c’est se forger sa propre autonomie |

A Ah voilà !

B | sa propre autonomie – tu m’as coupé – spirituelle !

A Te revoilà à me parler de Dieu.

B Non, pas nécessairement. Quelqu’un qui écrit, qui file le parfait amour, qui fait de la musique, qui danse, tout ça… c’est quelqu’un qui sort du système…

A Comment ça ?

B Déjà, il fait les choses gratuitement. Il est en dehors du tout-utile, du « combien ça coûte, combien ça me rapporte ? ».

A Et vraiment, ça le sort de son aliénation ? Qui te dit qu’il n’obéit pas à son petit grain de folie, au désir sexuel, au démon du narcissisme…

B C’est possible.

A Je trouve ta défense bien molle. Tu n’y crois plus ?

B Mais si. Mais il n’y a aucune raison scientifique…

A C’est ce que je dis : parce que le type qui sort du système et qui va se bricoler une petite autonomie, il est tout aussi perché que le prolo qui se lève à quatre heures du matin pour aller briquer des couloirs de ministère et qui bénit son sort vu qu’il a un boulot, c’est déjà ça.

B Pas forcément. Le premier, il bricole, tu as raison, et parfois ça marche. Il y va, il s’y essaie, bref il vit. Tandis que le second, il fonctionne comme une machine. Il se surveille, il ne veut pas bousculer le système qui le nourrit. On ne lui en laisse pas le choix… question de misère !

A Je comprends. Mais est-ce que ce n’est pas délirant quelque part, cette démarche artistique, cette quête de soi, et tout le toutim, vu que toi-même tu dis qu’il « n’y a aucune raison scientifique… » ?

B Ben voilà… c’est ce que je dis : pour toi, il n’y a rien d’autre en dehors de l’explication scientifique, rien de valable…

A Je ne serais pas aussi radical, parce que ça a une drôle de gueule, dit comme ça, mais en gros c’est ça !

B Alors dis-moi, est-ce que cette explication scientifique, tu pourrais me la fournir à la demande ?

A Moi ?

B Toi ?

A Non, pas moi !

Mais sûrement il y a des gens qui savent, des savants et puis il y a des livres…

B Et donc tout se trouve là-dedans, mais en fait toi tu ne connais pas… tu ne possèdes pas ces connaissances dans ta tête…

A C’est vrai. Et qu’est-ce que ça change ? Et toi non plus d’ailleurs, qui me fais le coup du mépris…

B Moi non plus. Je te le dis tout de suite… en fait, je sais qu’il y a de la science, comme tout le monde, mais je n’en sais pas plus.

A Et qu’est-ce que ça change ? Tu n’as pas répondu.

B Tout. Tu vas voir : est-ce que tu as une explication scientifique sur le sens de la vie humaine, sur ce que je dois faire de ma propre vie, de l’amour, de la mort ? Ah oui, ça oui, j’y tiens : est-ce que ça existe, une explication scientifique de mon angoisse de la mort ?

A Sûrement.

B T’es sûr ?

A Oui, en gros : oui. Et si ça n’existe pas encore, ça va sûrement vite être découvert…

B C’est une certitude scientifique, ça ? Ou bien plutôt une croyance, un article de foi ?

A Qu’on saura un jour ce qu’est l’homme ? La vie, la mort ? Oui, j’en suis certain, mais bon, je ne suis pas moi-même un scientifique…

B Et donc on est d’accord, tu as foi en la science… un jour futur, la science nous sauvera…

A Ça fait très curé comme phrase, mais oui, en gros… mais halte-là, je flaire un piège !

B C’en est un. Croire que la science va répondre à toutes nos questions, celles que sans être scientifique nous nous posons dans la vie de tous les jours, c’est vraiment une affaire de croyance religieuse ! C’est même magique ! C’est croire que la machine et le vivant vont converger, comme veulent le croire les Transhumanistes… mais on a le droit d’en douter.

A Bien sûr. Et si ça tombe, on sera mort depuis longtemps quand ça arrivera, cette machine vivante ou cette vie de machine, comme tu as dit, là…

B Et donc c’est comme le Jugement dernier ou la société sans classe des Marxistes-Léninistes… Un jour viendra ! « Les lendemains qui chantent » !

A Je ne sais pas où tout cela nous entraîne, mais bon, admettons…

B À te montrer que ta foi en la science fonctionne comme jadis, la foi en Dieu. On ne sait rien, on ne comprend rien, mais « un jour viendra ». C’est comme le Prince Charmant pour Blanche-Neige, et on comprend qu’elle puisse l’attendre mille ans dans son caisson de cryogénisation, la pauvrette avec la maintenance assurée par des nains… quand le Prince arrive, l’histoire s’arrête, comme chez Hegel ou Francis Fukuyama*** !

A C’est drôle ce rapprochement… mais je ne vois pas bien…

B C’était une digression, ça m’arrive souvent. T’inquiète !

Je vais procéder autrement : et quoi, si la science ne pouvait pas comprendre ce qu’est l’homme ? Tu y as songé ?

Si elle peut seulement disséquer son cadavre, le théoriser comme organisme vivant, lui donner la machine comme modèle de vie et forme de travail pour qu’il se déguise en robot et qu’il intériorise cette robotisation… mais ces idées neuves qui surgissent dans la dialexis socratique, est-ce que la science peut les prévoir ? Si elle le pouvait, ce serait comme sauter par-dessus son ombre ! Or cela, elle ne le peut pas parce que la science elle-même se nourrit de telles idées neuves, et celles-ci qui ne peuvent pas être à la fois dedans et dehors, avant et après…

A Mais alors ce qui échapperait à la science, en fait, c’est tout ce que l’homme a d’irrationnel en lui…

B Exactement !

A Et donc sa capacité à s’illusionner, à s’aliéner même…

B Et à croire en un Dieu invisible, tant qu’on y est.

A Je n’osais pas te le dire aussi cash…

B Et alors la science laisserait l’homme et ses questions un peu folles en dehors de son cercle magique… Elle ne pourrait jamais répondre à ses questions, et tu sais pourquoi ?

A Je sens que tu vas me le dire.

B Parce que la « science ne pense pas ».

A Heidegger !****

B Ah tu sais !

A Mais oui, tu avais un t-shirt avec ce slogan-là, il y a un mois ou deux.

B Oui, maintenant on ne peut plus décemment le porter, en plus un t-shirt noir, avec la belle couleur noire de Heidegger antisémite et nazillon…

A Tu m’étonnes ! Voilà un papillon que la pollution a bien colorisé !

B Heidegger, avec la majeure partie des philosophes qui critiquent la modernité, pense que la science ne pense pas. Mais lui proclame bien haut que lui, il pense et donc on est sauvé, d’autant plus qu’il n’y a que lui qui pense… Heureusement qu’il est là, quoi !

A Mais pourquoi nazi et antisémite ?

B Pourquoi ? Je vais te le dire mais c’est un avis personnel : Heidegger pense que les Juifs ont inventé la science moderne, le bolchevisme internationaliste et le monde technologique, un monde sans racine, sans forêt noire et sans petites fleurs, et tout ça, ce serait de leur faute. Je ne vais pas t’expliquer tout ça en détail aujourd’hui, mais oui c’est dialectique, c’est la dialectique de la fureur, de la haine, de l’orgueil, du mépris : sa haine de la modernité technologique et mercantile a pris dialectiquement le pouvoir sur son esprit, et, de manière très archaïque, il lui faut un exutoire à sa haine, c’est-à-dire un coupable, un bouc émissaire : les Juifs. Rien de plus follement dialectique que la haine, de plus dément…

A Intéressant. Tu écriras sûrement un livre.

B J’hésite.

A Pourquoi ?

B Pour quoi faire ? Pourquoi écrire un livre, et surtout pour qui ? Je suis sorti du système. J’en suis tellement sorti que cela ne vaut pas la peine que je m’exile dans la montagne ou le désert.

A Dieu ?

B Même pas.

A Le sentiment de son absence ?

B Atroce.

A Pourquoi ?

B Parce qu’au moins le Dieu du temps jadis, on pouvait imaginer qu’il savait que nous existons, puisqu’il était censé nous avoir tous créés. Il sait que nous existons. Même le tigre qui nous surveille dans la forêt de la Préhistoire sait que nous existons, même si c’est sous la forme d’une proie possible. Mais les machines n’ont pas de regard et elles ne savent pas que nous existons alors que nous, nous n’échappons pas au poids écrasant de leur omniprésence… En vivant au milieu d’elles, nous apprenons à vivre comme si nous n’existions pas…

A Dur.

B Mais non, c’est l’évidence et on refuse de la voir. Nous n’existons qu’à peine, facile à voir, difficile à accepter…

A Je ne sais pas, tout cela m’a l’air désespérément lugubre. Tu fais comment pour tenir le coup ?

B Je parle aux gens. J’ai soif d’idées nouvelles. Les miennes ont fermenté comme un mauvais alcool, un vinaigre… alors voilà, je parle aux gens et ils me parlent. Dialexis… Tu vois : je te parle et tu me réponds…

A C’est vrai, on se parle. C’est déjà bien… Ça vaut bien un verre, c’est ma tournée.

Détends-toi, t’en fais pas ! D’ailleurs, je l’aime beaucoup ton t-shirt Mad Marx

  • Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831) est l’un des très grands philosophes de l’Idéalisme allemand. Son ouvrage majeur, la Phénoménologie de l’Esprit, paru en 1807, livre la saga de l’esprit en tant qu’il s’oppose et dépasse tout ce qu’il rencontre, selon un mouvement « dialectique » qui fait la grande richesse et la non moins grande difficulté de ce type de pensée. La limite de la philosophie hégélienne aura été sa prétention à l’absoluité qui lui faisait prétendre à produire a priori de la science et c’est l’essor de la science moderne et de la révolution industrielle, tout au long du dix-huitième siècle, qui disqualifia cette pensée : Marx sortit de l’impasse en « renversant » Hegel, c’est-à-dire en remplaçant l’esprit (politique – en haut) par l’économique (l’économie et le travail – en bas) tandis que les Néo-kantiens prônèrent, contre Hegel, un « Retour à Kant », paradigmatique de tous les « retours à » qui depuis lors scandent l’histoire de la philosophie moderne…

** L’anecdote est puisée chez Jacques Ruffié, De la biologie à la culture, paru en 1976 (Flammarion, Nouvelle bibliothèque universelle). L’ouvrage a été republié dans la collection Champs-Flammarion, en 1993.

*** Cf. The End of History and the Last Man, 1992, Free Press (Simon & Schuster), New York. L’argument central de ce livre est qu’après l’effondrement du communisme, le combat avec le capitalisme aura cessé faute de combattants, ce qui correspond à la définition hégélienne de la « fin de l’histoire ». Il faut noter qu’en 1996, son ancien professeur, Samuel Huntington le contredisait frontalement en montrant que la dialectique entre idéologies conflictuelles avait quitté le niveau du tout-économique pour opposer entre elles les sociétés religieuses et non-religieuses (The Clash of Civilisations, 1993, Simon & Schuster, N.Y.).

**** Martin Heidegger (1889-1976) a pu, pendant un temps, être considéré comme le philosophe majeur de notre temps : alors qu’il fut l’un des pionniers, avec Husserl, de la phénoménologie, prônant le « retour aux choses elles-mêmes », sa critique véhémente de la Modernité (scientifique et industrielle) qui était dans l’air de son temps l’amena à identifier, après tant d’autres, la Modernité technologique, financière et politique (le bolchevisme) à la Judéité (Judentum) d’où son antisémitisme manifeste dans les plus récentes publications de son œuvre complète, qu’il avait programmées pour rendre public ce type de pensée insupportablement proche de l’idéologie fasciste.

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