Vocation tardive

Luc Dellisse,

Des années durant, j’ai essayé de vivre sans métier et sans image de moi. J’étais conscient de n’avoir aucune place dans la société qui m’entourait. J’écrivais des livres mais je n’avais pas le réflexe de jouer le rôle de l’auteur. Je gagnais parfois un peu d’argent, mais par des moyens combinés dont aucun ne ressemblait à une profession précise. Vivant entre trois villes, j’étais de passage dans chacune d’elles et citoyen nulle part.

Je croyais savoir qui j’étais. Il me semblait même que cela sautait aux yeux. Mais ce qui se montre n’est pas ce qui se voit. Les gens cherchent l’étiquette, le badge. On peut les comprendre. Dieu Lui-même, dans la Genèse, n’a pu juger de ses créatures qu’après leur avoir trouvé un nom.

Je faisais l’objet d’incessants malentendus.

La plupart du temps, j’étais dans un dénuement matériel complet. Mais plus que les vêtements râpés et le froid la nuit dans de mauvaises chambres et les reins cassés par les ressorts et les femmes qu’on perd parce qu’on n’a jamais de quoi leur offrir un verre, il y avait le sentiment d’être de trop, toujours. Il y avait l’éternel mépris dans le regard des autres pour le bateleur que j’étais. Dans les soirées, on ne peut pas toujours obtenir le gîte, le couvert, la couche nuptiale en parlant de Wittgenstein. Le moment vient où il faut payer cash.

Parfois j’aurais donné ma main droite pour avoir un métier honorable, une profession sur une carte de visite : il est vrai que je suis gaucher. J’avais compris depuis longtemps qu’on ne sollicite pas les emplois intéressants, ils doivent venir d’eux-mêmes. Impatiemment j’attendais. Aussitôt qu’une offre survenait, je disais oui. Au début je faisais monts et merveilles. Ça ne durait jamais longtemps. A peine mon employeur avait-il prononcé la phrase  je crois que j’ai trouvé l’oiseau rare, qu’il commençait à déchanter. Entre son dernier alléluia et ses premières malédictions, il se passait rarement plus d’un hiver. Au printemps j’avais vidé les tiroirs de mon bureau et retrouvé mes altitudes sans chauffage, les toilettes sur le palier.

Tant que j’ai cherché à accomplir le genre de travail inventé par les autres, j’ai échoué lamentablement. J’étais à l’aise avec les chiffres et avec les lettres, je savais parler aux secrétaires et aux ministres, j’étais capable de prendre des initiatives sans chercher à prendre le pouvoir, mais tout cela ne servait à rien. Il y avait une sorte de préavis anticipé dans mon regard ou dans mon style administratif, ou peut-être dans la coupe de mon imperméable (car durant toutes ces années où j’essayais d’effectuer le travail des autres, il n’a pas arrêté de pleuvoir, en sorte que pas une fois, je n’ai pénétré dans un de mes éphémères bureaux sans m’ébrouer comme un chien mouillé).

Je comprenais bien que j’aurais dû inventer un métier moi-même, comme Bill Gates ou Robinson Crusoé. Ou bien trouver une de ces martingales qui demandent un dur labeur pour les lancer, mais qui une fois sur orbite, tournent toutes seules et payent le loyer à votre place. Si j’avais la curiosité de déchiffrer mes cahiers de notes de ces années-là, j’y retrouverais sans doute des projets commerciaux et des conceptions d’objets nouveaux parfaitement opérationnels – mais incompatibles hélas avec mon tempérament casanier et paresseux.

Pour m’en sortir, dans les intervalles entre deux emplois à durée saisonnière, j’ai vécu d’expédients. Ce mot fait penser aux trafics d’armes, aux parties de poker nocturnes avec des malfrats, aux week-ends à La Baule avec des veuves quinquagénaires, tous frais payés. Je n’ai rien fait d’aussi acrobatique. Mais j’ai dépanné pour une campagne Stella Artois un directeur d’agence de pub que son associé venait de lâcher en plein rush ; j’ai organisé au pied levé un colloque à Valenciennes sur la littérature de jeunesse ; j’ai écrit le roman policier d’un avocat – il avait moins besoin de reconnaissance littéraire que d’un alibi ; pendant qu’il était censé s’isoler dans les Ardennes pour écrire son livre, il était à Londres avec une petite stagiaire. Un soir, à Bruxelles, j’ai persuadé un haut fonctionnaire européen de nationalité grecque, directeur de la DG 18, que l’image de l’Europe se jouait à terme en Amérique du Sud, et je lui ai vendu, clé sur porte, le principe de douze « stands-diapos» que la main d’œuvre locale a montés et démontés des mois durant entre Santiago et Caracas.

La tournure de mon esprit me portait aux combinaisons. Pour vivre sans travailler et sans sombrer non plus dans la délinquance, il faut des ressorts de stratégie. Je les découvrais en moi, sous une couche de paresse. La nuit quand je me réveillais pris d’angoisse à cause de ma facture de gaz ou de mes chaussures trouées, je cherchais une solution désespérée et soudain elle surgissait : « Demain, tu iras trouver le directeur de la galerie Cartoon et tu lui proposeras un concours de caricatures des coureurs cyclistes belges. Demain, tu passeras au bureau de ton vieil ami Jean-Pierre Balthus et tu lui demanderas d’appuyer ta candidature comme conseiller médiatique du Parti Radical (qui en a bien besoin). Demain, tu vas trouver ton ancien beau-frère, l’agent immobilier, et tu le convaincs de lancer un nouveau concept : les locations de vacances annuelles. » Je me fais violence pour inventer des exemples imaginaires. Ceux qui ont vraiment eu lieu sont encore dans toutes les mémoires. Mais j’ai juré à l’époque de ne pas révéler que j’en étais le véritable auteur ; ce ne serait pas bien.

Ainsi j’ai quelquefois réussi de beaux coups, quand je n’avais pas le choix et quand mon travail était improbable et discret. Mais ces victoires ont été de courte durée. Mes royaumes étaient de sable et mes fonctions occultes duraient ce que durent les sorbets citron.

Cependant j’étais frappé par le sillage obstiné que je laissais derrière moi : ce perpétuel besoin que j’avais de concevoir, tracer et organiser des plans et des pistes à tout propos. De les reprendre, de les rectifier au besoin, pour arriver au point sensible où elles se vérifient et deviennent des fait divers. Cette passion nerveuse, semblable à un jeu sans fin, m’incitait à toujours trouver quelque chose là où il n’y avait rien à trouver.

Parfois j’essayais d’expliquer à un ami ou à un indifférent comment je m’y prenais et il résumait mes explications en disant que j’avais eu de la chance. Alors, pour me faire mieux comprendre, je l’interrogeais sur son film préféré. Il me répondait Les Ailes du désir ou In the mood for love (flegme et consternation). Je lui demandais en retour s’il pensait que les auteurs de ces films s’étaient lancés du jour au lendemain dans le tournage, en se fiant à la chance. Non. Il a fallu réunir des moyens de production, écrire un scénario. Il avait mis le doigt sur la chose, mine de rien.

Mais scénario est un mot restrictif – on le réserve d’ordinaire à la première version écrite des récits en images. En quoi on a tort. Potentiellement, il est bien davantage : le nom de code de tout ce qui peut être rigoureusement imaginé à l’avance et qu’il n’y a plus ensuite qu’à exécuter point par point. Prévoir, structurer, vérifier : l’idée de scénario s’applique à toutes les productions de l’esprit.

Il me semblait avoir constaté sur moi-même le bien-fondé de cette hypothèse. En recourant à de petits scénarios, j’avais réussi, peut-être pas à mener, mais en tout cas à redresser, le cours de ma vie. Depuis quelque temps j’étais moins égaré, moins velléitaire, peut-être même moins pauvre qu’avant. Il m’arrivait de rêver de réussites scénaristiques plus radicales encore : qu’une situation menacée, une santé délabrée, un compte en banque agonisant, une humeur morose, un voyage enlisé, une vie sociale désastreuse, une femme réputée imprenable, attendaient, dans l’invisible, le moment ou un scénario spécialement ourdi pour eux les transformerait en occasions de bonheur.

J’ai entrevu, comme Constantin, un signe dans le ciel, une façon nouvelle d’être un homme parmi les hommes. J’ai conçu que l’ensemble des choses que j’avais comprises et que je pouvais peut-être transmettre, se résumait à des questions de scénario.

Je découvrais tout à coup que mes activités disparates étaient unifiées en secret par la vieille habitude de scénariser le réel.

Cette habitude ne me conduisait jamais très loin, parce que je me bornais à l’expérimenter sur moi-même, qui ne suis pas un très bon cobaye. Mais son principe, le scénario appliqué à la vie, me semblait si évident qu’il valait sans doute la peine de le proposer à d’autres que moi. Le peuple innombrable des petits malins en friche n’attendait qu’un déclic.

Et comme les malheurs du temps rendaient de plus en plus difficile l’absence de figure ; et comme pour échapper aux fatwas ordinaires il me fallait d’urgence un statut ou du moins un masque, j’ai eu l’idée que je pourrais être ça (entre mille noms possibles) : professeur de scénario.

Je me revois un jour de 1999 à Bruxelles (où je n’habitais déjà plus, mais il me semblait plus prudent d’entamer mes démarches dans une ville que je pourrais quitter en catastrophe si ça tournait mal) me rendant dans toutes les écoles de cinéma et dans tous les centres culturels, demandant à voir le directeur ou la directrice (ce n‘est pas tout à fait la même chose) et leur expliquant mon projet, tirant un document de ma poche, sur lequel, en se penchant poliment, on pouvait lire : Les scénarios de la vie.

Depuis tant d’années que je cherchais à assurer ma subsistance à la manière d’un sourcier qui se promène dans le désert avec sa petite baguette bifide, il est bien certain que je ne rajeunissais pas ; mais l’air d’autorité avec lequel j’ouvrais ma serviette se combinait heureusement ce jour-là avec mes cheveux devenus gris. Et loin avoir prévu toutes les conséquences de ma tournée des popotes cinématographiques, je remarquais, sans aucun battement de cœur supplémentaire, que partout on me disait oui.

Deux ans plus tard, mon cercle d’activités s’était bien élargi, et même, pour exercer mes étranges offices, j’ai commencé à voyager.

Universités, ateliers, séminaires, sans parler de missions quasi politiques : du jour où j’ai commencé à parler en public des pouvoirs du scénario, j’ai eu l’impression d’avoir trouvé (comme on retrouve ses lunettes dans le noir) un angle de vue que tout le monde attendait.

Je l’avais enfin ma raison sociale : une sorte de petite camionnette de dépannage, comme chez SOS plombier ; un réservoir de gestes précis et salvateurs. Ainsi j’ai voyagé. Après avoir expérimenté ma pratique aux quatre coins du monde, comme je ne voulais quand même pas renoncer à la paresse, j’ai un peu scénarisé les réseaux autour de moi pour essayer d’institutionnaliser tout cela. J’ai fini par décrocher un poste fixe, à quelques encablures de l’endroit où j’habite, dans un quartier provincial et arboré.

Je n’ai pas réussi à renoncer tout à fait aux mensonges. Pour être nommé dans une université sérieuse, il a fallu que je feigne que mon enseignements portait sur les domaines habituels du scénario : le cinéma, l’audiovisuel. Bien entendu je n’y connais rien en cinéma, je ne sais même pas exactement ce qu’est l’audiovisuel. Ma seule science est la connaissance de l’âme humaine, qui ne délivre pas de diplômes homologués. Mais sous le masque du connaisseur des techniques de l’image, je forme, chaque année, à l’assentiment général, cent vingt scénaristes du réel.

C’est merveilleux de manger tous les jours, de savoir tous les mois comment on paiera son loyer. Mais plus merveilleux encore de voir que l’omerta qui s’est toujours attachée à moi s’est presque entièrement dissipée. Du reste les gens sont soulagés de pouvoir enfin mettre un nom sur l’étrangeté même : « Ce type-là, il a l’air bizarre. Mais c’est parce qu’il est professeur de scénario. »

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