Quand même, revenir dans cette ville, après si longtemps, c’était une épreuve. Retrouver à peu près intactes les rues, les façades, les averses, les rames de métro, les rives du canal, les voix enrhumées, montrait bien que le temps ne passe pas, qu’il ne veut pas passer. Il aurait fallu pour échapper à l’éternel présent bien plus que vingt-cinq ans d’absence : un véhicule spatio-temporel. Lire la suite


Le cahier

Parce qu’elle avait les joues creuses, parce qu’elle était pleine de silences et d’arrière-pensées, elle ranimait ma curiosité romanesque toujours à l’affût, et je multipliais les ruses pour rester un moment seul chez elle, tandis qu’elle vaquait dans son cabinet d’aide sociale. Ainsi j’allais d’une pièce à l’autre sur la pointe des pieds, au passage frôlant des tiroirs enfoncés à bloc. Lire la suite


Toute une vie comme une balle dans la tête. Tout un roman comprimé en quelques images.

On m’avait prévenu à la dernière minute. J’avais dit oui bien sûr. C’était un honneur d’être invité. Mais c’était aussi une angoisse terrible. J’éprouvais une immense pitié en m’y rendant.

Ma connaissance de la Rome de Néron, de l’Allemagne d’Hitler, était suffisante pour que j’aie déjà entendu parler de telles fêtes d’adieu. Mais c’était une autre chose d’y être convié. J’avais peur à l’avance de ce qui m’attendait, dans la vieille maison où j’étais venu si souvent. Est-ce que je serais à la hauteur ? Est-ce que je pourrais garder jusqu’au bout un sourire rassurant ? Mon tempérament me poussait toujours à nier la menace de la mort chez les autres, à les tromper jusqu’au bout. J’allais devoir m’adapter. Lire la suite


Mark n’était pas frileux. Il restait en chemise par tous les temps. Sa corpulence lui tenait lieu de combinaison polaire. Un nutritionniste aurait dit qu’il portait vingt kilos de trop. Ce n’était pourtant pas ce qui frappait le plus ceux qui le croisaient, mais au contraire sa légèreté d’allure. Il avait une démarche souple, dansante, en mouvement perpétuel. Il était le plus vif des gros blonds.

Sa concierge savait qu’il était dans l’international. Sa petite amie (un mot qui allait mal à cette grande femme élégante et brusque), aimait dire qu’il passait quatre heures tous les soirs sur son écran, à manier des chiffres : mais elle ne le voyait pas pendant la journée et ne connaissait qu’un pan de sa vie. On pouvait se douter qu’il brassait beaucoup d’affaires virtuelles. Quelles affaires ? C’était difficile à deviner. Parfois, dans son fauteuil ou dans l’ascenseur, une idée le prenait et il devenait sombre. Ou il recevait entre deux portes un appel téléphonique auquel il répondait, par monosyllabes, en anglais, avec des haussements d’épaules enthousiastes ou désespérés. La concierge pensait qu’il était trader, mais elle ne savait pas vraiment ce que trader voulait dire. La petite amie avait des intuitions d’amoureuse ; elle parlait à son propos d’import-­export. Mais qu’aurait-il pu importer, exporter, avec ses mains si blanches qu’elles n’étaient pas des mains ? Lire la suite


Après son accident d’avion, mon père renonça d’un seul coup au plaisir d’exister. Il s’enfonça dans le travail, lui qui avait mené jusque-là sa carrière de comptable sans souci de perfection. Il rapportait des dossiers à la maison, sautait les repas, grommelait interminablement au téléphone. Il faisait son nœud de cravate plus mal que jamais, et son gilet en tricot vert avait des taches sur le devant. Par ce laisser-aller, il voulait montrer qu’il avait renoncé aux vanités du monde : il en avait simplement adopté de nouvelles. Lire la suite


Je me souviens de ton Ukraine dont j’ai aimé la reine et les chansons sourdes, dans la vitesse du soir. Je me souviens du jour où j’ai lâché prise, où j’ai lâché le filin du bonheur.

J’avais une montre radioactive, elle est en panne. Jadis j’ai su courir sur les faîtes ; j’ai souvent volé dans les jardins. J’ai vu briller des couteaux.

Adieu. Lire la suite


Pour Alain Dartevelle, l’explorateur

1.

La ruine du monde a fait sortir l’or de ses alvéoles. Il est vivant, il danse dans les cercles intérieurs et les grands serviteurs du soleil, la tête encapuchonnée, les vêtements desserrés et coulants, battent des mains pour lui garder le rythme. Ils sont au comble de la joie, ils hurlent en musique, ils croquent des glaces en diamant. Lire la suite


En sortant du Palais de Justice, où nous avions signé les papiers du divorce, Marilo m’a embrassé sur la joue, avec sa gentillesse et son indifférence habituelles, et elle est partie. Je l’ai vue se pencher sur sa petite voiture, les clés à la main. Je n’ai plus eu de ses nouvelles. Nous avions vingt ans.

Je n’ai pas revu non plus le parc et le château et les belles cousines, ni même la chienne Frida. Mais je n’ai pas perdu tout contact avec sa famille. Je continuais à voir son père, et même très souvent. L’affection démonstrative qu’il me portait quand j’étais son gendre s’est peu à peu transformée en pure et simple amitié. Lire la suite



Pour Michel André

Renaud construit un garage en Lego qui monte vers le ciel. Oriane agite entre ses jambes potelées une livre d’images en tissu. Christine lit Pickwik’spapers. La cheminée fait crépiter le bois sec. L’après-midi est froide et très claire. Le salon donne sur un grand jardin en proie aux rayons.

Chacun a pris son rythme du dimanche : une vibration de silence studieux, sans école, sans bureau, sans téléphone, sans heure précise pour les repas. De la cuisine parvient une sorte de faux concerto brandebourgeois broyé par l’asthme. Je me lève pour l’éteindre et j’entre tête baissée dans un couloir du temps, je vois ressurgir ma première radio à piles, minuscule, en bakélite rose et noire. En chauffant elle dégageait une aigre odeur de vomis. Tonton Joseph, qui me l’avait offerte, aimait les gadgets mais estropiait souvent les mots ; il l’appelait un translitor. Elle crachotait pour la musique, mais les journaux parlés en ressortaient avec une extrême netteté. Des voix très joyeuses, des accents rassurants, des nouvelles locales. Ma mère traversait la salle à manger pour baisser les persiennes et coupait la radio au passage, sans y penser. Lire la suite