Paul ouvrit le réfrigérateur (1). L’engin l’accueillit avec un « Bonjour, Paul ! » Paul prit une bouteille dans la porte et la referma. « N’oubliez pas de racheter : œufs, beurre, lasagne surgelée — une personne —, lait. Les ailes de poulet sont à consommer de préférence avant le : dans deux jours. Bon appétit ! » Paul avait encore oublié de demander à son assistant de désactiver cette satanée voix de synthèse. Et de sermonner sa majordome de négliger les provisions. Il se versa un verre de lait et s’assit face à l’assiette posée sur la table. Le bruit de la mastication d’un toast emplissait la vaste cuisine américaine tandis que Paul parcourait distraitement les pages de l’édition du matin. Tout était en ordre. Après quatre tranches de pain retentit le coup de téléphone matinal.

— Paul Vande Gucht, bonjour.

— Bonjour patron.

— Bonjour Édouard. Du neuf depuis hier ?

— On aurait besoin de votre avis sur une alerte de niveau quatre.

— Une nouvelle niveau 4 depuis hier ?

— Oui. Une activité qu’on avait classée « risque à suivre niveau 3 ». On l’avait légèrement sous-estimée. Mais ça peut attendre ce soir, vous savez. Je vous expliquerai. Pour le reste, c’est la routine. Pas d’intervention extra-muros.

— J’ai vu qu’ils avaient publié la fausse déclaration du directeur de la Banque nationale. Bon travail, Édouard.

— Oh, merci. C’était du tout cuit, vous savez.

— Toujours aussi faussement modeste, Édouard. Continuez comme ça.

— Je m’y efforce, patron.

— Bon. Je vois le Roi ce matin. On se retrouve cet après-midi.

— Parfait, patron. À tout à l’heure.

Paul termina son petit-déjeuner, enfila sa veste, empoigna son porte-documents et sortit. Une voiture l’attendait. Un chauffeur en sortit et fit s’installer Paul à l’arrière. « Bonjour, Piotr. Au palais. » « Très bien, M. Vande Gucht. Au palais. »

*

Isabella Indignados a publié dans le Groupe Los Indignados

—–

Prochaine Assemblée populaire au Carré de Moscou ce mardi 14 février à 19 heures.

Ordre du jour :

• parcours définitif et plan d’action pour la manifestation du 20

• préparation de l’opération « Le seize sous eau »

• conclusion collective du cycle « Les leçons à tirer du printemps arabe »

• problèmes logistiques (cantine, sanitaires)

• divers

J’aime vachement – Commenter – Partager avec le monde entier – lundi 6 février à 19 h 13

— Commentaires —

Jack Zeriper – Ouaaaaaaaais, on va tous les fumer !

Il y a 8 minutes – J’aime vachement

Samuel Kerouak – Et où en est l’opération « Our royal beds are burning » ?

Il y a 9 minutes – J’aime vachement

Solène Princière – Parlons-en, du problème sanitaire !

Il y a 12 minutes – J’aime vachement

Anonymous – Révolution !!!!!!!!!!

Il y a 14 minutes – J’aime vachement

Bertrand Palerme – Le rapport de l’assemblée précédente me paraît incomplet. On n’y fait pas mention du débat sur la légitimité représentative des porte-parole. Est-ce volontaire ?

Il y a 15 minutes – J’aime vachement

*

Cette assemblée populaire était la plus grosse depuis le début du mouvement. Stephan se demandait si c’était dû au buzz autour de l’énigmatique opération « Le seize sous eau », au mystère qui entourait une hypothétique autre opération sur le feu — c’était le cas de le dire —, ou simplement à l’accroissement normal de la popularité de n’importe quelle initiative du genre. Toujours était-il qu’ils devaient n’être pas loin de mille entassés sur la place, entre les tentes, les tables, les cabines sanitaires, les arbres, les tabourets, chaises et fauteuils. Et la flicaille qui scrutait, pas trop près, pas trop loin. Comme d’habitude. Stephan avait participé à tous les mouvements gaucho-alternatifs — ceux qu’il considérait comme tels, en tout cas — depuis vingt ans. Les Indignés en étaient. Stephan avait tiré une certaine fierté de porter le prénom de l’involontaire inspirateur du nom du groupe fondateur. Totalement con. Pourtant, quand on lui demandait, dans un français approximatif, « Stephan, comme Stéphane Hessel ? Notre Stéphane ? », il ne pouvait réprimer une bouffée de satisfaction narcissique en répondant par l’affirmative. Les Indignés, donc. Eux, comme tous les autres avant, avaient les flics collés aux basques, malgré le pacifisme de leur message révolutionnaire, malgré leur innocuité — ça, c’était ce que pensait Stephan, pas les gros bonnets, et il s’abstenait bien de le dire. Ils commençaient à prendre de l’ampleur, tout inoffensifs qu’ils pussent être. Ils commençaient à faire parler d’eux. Ils commençaient à faire peur. C’était la phase que préférait Stephan. Quand il disait qu’il était un Indigné, les gens le regardaient avec respect, crainte, méfiance, admiration. Certains se moquaient, bien sûr, surtout au début. Nettement moins maintenant. Nettement moins. Rirait bien qui rirait le dernier.

Stephan était présent à toutes les assemblées, depuis le début. Il avait pris de la place, au fur et à mesure. Les gens avaient fini par le remarquer. Il n’avait pas grand-chose à dire, mais il intervenait à propos, reprenant des bribes du discours de l’un et de l’autre. Maintenant, c’était lui qui animait les débats. C’était lui qui détenait ce pouvoir. Participation de tous, parole qui circule, et Stephan au centre. Quel pied !

Stephan ne s’était jamais vraiment demandé pourquoi il préférait les mouvements de gauche plutôt que de droite. Sans doute était-ce ceux qui pouvaient toucher le plus grand nombre tout en conservant un capital sympathie suffisant, aussi bien aux yeux du public que des politiques en place. Les révolutionnaires de droite passaient moins bien sous nos latitudes. Les gens de gauche étaient aussi plus faciles à apprivoiser, lui semblait-il. Et dans le fond, Stephan pouvait même faire siennes certaines de leurs convictions sans trop de dissonance cognitive.

Aujourd’hui, on parlait de l’opération « Le seize sous eau ». Le reste aurait certainement moins d’intérêt. C’était l’idée d’une bande de Portugais qui avaient intégré le groupe du Carré de Moscou il y avait quelques semaines. Ils en savaient plus sur la politique belge que pas mal de Belges — dont Stephan. Ils avaient suggéré qu’une action symbolique impliquant un lieu représentatif du pouvoir en place donnerait un petit coup de turbo à la visibilité et à la crédibilité du mouvement. Assez classique, en fait. Ils avaient pensé au 16 rue de la Loi. Logique. Là où ça devenait plus inventif : la nature de l’action. C’était sacrément bien pensé. Le public n’allait pas être déçu.

Il était l’heure de commencer. Stéphan rassembla ses idées et brandit son mégaphone.

« Camarades, il est 19 heures. Commençons cette Assemblée populaire ! »

*

Indignés Carré Moscou

@indignes_moscou

Groupe des Indignés du Carré de Moscou, Saint-Gilles, Bruxelles

Indignez-vous ! Rejoignez-nous !

Brussels – http://www.indignez-vous.be

Tchips

Indignés Carré Moscou @indignes_moscou 1 min

Pas de tchip haineux. L’opération est une action symbolique pacifique !

Indignés Carré Moscou @indignes_moscou 2 min

Pas de RT de messages de désinformation. Pas de royal beds burning, svp.

Indignés Carré Moscou @indignes_moscou 15 min

La discussion bat son plein. Rejoignez-nous pour préparer l’action du siècle !

Indignés Carré Moscou @indignes_moscou 20 min

@samuel_kerouak Pas question de royal beds burning, svp.

The Anonymous @anonymous 21 min

Les Anonymous supportent les Indignés. Ensemble, nous sommes légion.

Retchipé par Indignés Carré Moscou

Indignés Carré Moscou @indignes_moscou 21 min

2e point ODJ : préparation opération le seize sous eau.

Indignés Carré Moscou @indignes_moscou 22 min

Parcours adopté et accepté. Il est en ligne dans le groupe Trombinoscope.

Indignés Carré Moscou @indignes_moscou 40 min

Premier point à l’ODJ : parcours définitif et plan d’action pour la manifestation du 20.

Indignés Carré Moscou @indignes_moscou 40 min

Début de l’Assemblée populaire. Si vous n’êtes pas encore là, rejoignez-nous !

*

— Vous voyez ici. C’est l’évolution des page views de…

— Édouard, arrêtez d’utiliser ce vocabulaire avec moi ! Vous savez très bien que je vous paie pour vous soucier de comprendre ces inepties et m’en dispenser.

— Oui, désolé patron. On voit clairement que ces Indignés intéressent la population. Depuis quelques semaines, les visites de leur groupe de discussion ont augmenté exponentiellement, d’où le rating 3. L’augmentation s’est renforcée depuis qu’a été fait mention de leur fameuse opération, il y a une semaine. Hier soir, ils ont rappelé le programme de l’Assemblée populaire et ça a encore empiré en quelques heures. Là, avec l’assemblée en cours, c’est à son comble.

— Il y a une semaine, ils évoquent une opération « Our royal beds are burning » ?

— Non, « Le seize sous eau ». « Our royal beds are burning », c’est notre agent qui a lancé la rumeur, assez rapidement après.

— Et vous vous étonnez que ça intéresse la population ?

— Non, enfin, oui. La rumeur a accentué la progression des visites — et des réactions, surtout —, mais plus que ce qu’avait prédit notre modèle. La mention dans l’ODJ de l’assemblée fait bien référence au « seize », et pourtant la courbe s’accentue encore. Les chiffres de fréquentation sont inquiétants.

— D’où l’alerte niveau 4. Bien. Notre agent est sur place ce soir ?

— Oui. Il tchipe…

— Édouard !

— Désolé, patron. Il diffuse des messages mentionnant les « royal beds » sur les réseaux en ligne.

— N’est-ce pas un peu risqué comme stratégie ?

— À ce stade, vu la vitesse du phénomène, on n’avait pas beaucoup d’autres options. C’est ce qu’on a cru, en tout cas, et c’est là qu’on aurait voulu avoir votre avis.

— Pourquoi m’avoir dit que ça pouvait attendre ce soir ? Il est un peu tard pour le demander, si je comprends bien.

— Oui, enfin, non. Notre agent a réactivé le leurre dès hier soir, pour un effet maximum. Sur ce point, effectivement, il est trop tard. Nous aurions besoin de votre avis surtout sur une éventuelle action complémentaire à prévoir maintenant.

— Vos idées ?

— Plusieurs pistes, du laisser-faire à la brigade d’intervention. C’est justement là-dessus que nous aurions besoin de votre avis. Pensez-vous que…

— Qui est l’agent sur le coup ?

— Charles.

— Excellente idée, qu’il a eue. Dites-lui qu’il doit pousser le plus loin possible dans cette voie, détourner l’attention du programme initial, soulever les questionnements, décrédibiliser.

— OK.

— Et mettez-lui une prime.

— Très bien, patron.

*

De : Édouard (+32 090 00 0020)

À : Charles (+32 090 00 00 44)

Enfonce le clou.

19 h 10, 14 février

—–

De : Ben (+32 402 23 45 00)

À : Gigi (+32 442 19 23 20)

veul pa cosé 2 burning beds. ça pu. fo + leur fR konfiance. ta dotr éko ?

19 h 21, 14 février

—–

De : Samuel (+32 491 19 29 33)

À : Ivan (+33 8 45 16 33 20)

Dis, t’es sûr de ton info, sur cette histoire de royal beds ?

19 h 22, 14 février

—–

De : Gigi (+32 442 19 23 20)

À : Ben (+32 402 23 45 00)

sè pa. cé ki ltyp ki coz ? il a lèr mal à lèz. cé 2 twa, liD du seiz ?

19 h 22, 14 février

—–

De : Ben (+32 402 23 45 00)

À : Gigi (+32 442 19 23 20)

tjrs lé mm liD du seiz. on sfout 2 ns. ça va pa spasé kom ça.

19 h 25, 14 février

—–

De : Ivan (+33 8 45 16 33 20)

À : Samuel (+32 491 19 29 33)

Franchement, j’en sais trop rien. Plus rien qui colle. Cette assemblée part en vrille.

19 h 26, 14 février

—–

De : Charles (+32 090 00 00 44)

À : Édouard (+32 090 00 0020)

Plus de place pour un clou supplémentaire. Autosabotage en règle. Plus de détails à mon retour. Mission accomplie.

19 h 42, 14 février

*

Paul ouvrit le réfrigérateur. Paul prit une bouteille dans la porte et la referma. Son assistant avait enfin désactivé cette satanée voix de synthèse. Paul se versa un verre de jus de pomme, s’assit à table. Il parcourait distraitement les pages de l’édition du soir en sirotant son jus. Tout était en ordre. Après quatre gorgées retentit le coup de téléphone vespéral.

— Paul Vande Gucht, bonsoir.

— Bonsoir patron.

— Bonsoir Édouard. Du neuf depuis tout à l’heure ?

— La situation n’a fait qu’empirer pour les Indignés. Tout se passe comme prévu, voire mieux.

— Charles a dû intervenir à nouveau ?

— Il semblerait qu’il n’ait pas eu à intervenir du tout. Ce sont les luttes intestines qui ont eu raison de l’assemblée. Deux factions dissidentes avaient commencé à vociférer dès l’ouverture du point consacré à l’opération. Une bande de trouble-fête externes a amplifié le désordre, hurlant des slogans fascistes et bousculant tout le monde.

— J’ai vu que la police a dû passer à l’action. Parfait. Je suppose que les responsables sont sous les verrous ?

— Une centaine d’arrestations administratives. Quelques dizaines d’arrestations effectives pour motifs variés. Pas eu besoin d’en inventer, ça volait bas. Les meneurs supposés en font partie.

— Très bien. Assurez-vous qu’ils restent le plus longtemps possible au frais, et qu’on leur fasse perdre leur étrange goût pour la révolution.

— On s’en occupe, patron.

— Bon, Édouard. Je vois la reine ce soir. On s’entend demain matin.

— Parfait, patron. À demain.

Paul termina son verre en poursuivant sa lecture. Il souriait. Son équipe avait à nouveau fait du bon travail.

1 Cette nouvelle fait une référence détournée à certains outils technologiques réputés avoir joué un rôle dans la diffusion d’informations à l’origine de mouvements libertaires récents. Le lecteur trouvera une explication sommaire et subjective de ces outils à la fin du texte. Le terme « réfrigérateur » n’y figure pas.

références technologiques minimalistes et subjectives

Facebook est un site de « réseau social ». Il permet à ses utilisateurs d’y créer un profil et de le rendre visible sélectivement aux autres utilisateurs avec qui ils y sont en relation (leurs « amis »). Sur cette base vient se greffer une pléiade d’autres fonctionnalités. Parmi celles-ci, les groupes de discussion, qui portent bien leur nom : des messages y sont échangés, autour du thème du groupe. Facebook met aussi à disposition de ses membres, entre autres, des boutons intitulés « J’aime » qui leur permettent d’exprimer leurs intérêts et de partager cette expression avec les autres utilisateurs du site. Facebook peut se traduire en français par « trombinoscope ».

Twitter est un site de « microjournal ». Ses utilisateurs y écrivent des messages courts, les tweets (terme approximativement traduisible par « tchip » ou « gazouillis » en français). Ces messages peuvent être lus par tous, ou destinés à un autre utilisateur spécifiquement. Ils sont généralement présentés en ordre chronologique décroissant. Un utilisateur a la possibilité de rediffuser le message d’un autre utilisateur ; cette opération s’appelle un « retweet » et est notée « RT ».

Les messages textuels sur GSM (textos ou SMS) sont devenus un moyen de communication incontournable, très usité. Certaines personnes y font usage d’un sociolecte, le langage SMS (français dans le cas qui nous occupe), développé afin de réduire les messages, évitant ainsi d’atteindre la taille maximale autorisée d’un SMS et diminuant par la même occasion le temps de frappe.

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