J’ai décidé d’apprendre enfin le néerlandais. J’aurais dû l’apprendre à l’école si j’avais été un enfant de ce pays. Mais bien que je sois née en Belgique, j’ai été élevée ailleurs, dans le pays voisin, où il n’y a qu’une langue. Une langue hégémonique, qui donne clarté et assurance aux habitants. Ce pays aurait pu être l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Angleterre, l’Espagne ou la France. Ce fut Paris.

Mon père disait qu’il était nécessaire aux garçons de la famille, puisqu’ils auraient un métier, d’apprendre le néerlandais. Même à Paris. Car peut-être éprouveraient-ils un jour le désir de revenir vers leur pays d’origine, où on parle deux langues, le français et le néerlandais. La langue belge, contrairement à ce qu’imaginent les Américains et les Japonais, n’est pas le néerlandais. Il n’y a pas de langue belge, pas plus qu’il n’y a de nation belge. Il y a le français, parlé avec une aisance moindre qu’à Paris, et les patois flamands, qu’on a unifiés en haut lieu dans une langue artificielle, dite A.B.N, ou A.N., qui ressemble au néerlandais. Il y a donc deux langues qui n’en sont pas, de là ma difficulté à aimer ce pays. Lire la suite


La nuit, Maître, je dois être votre objet. Vous me le rappelez dans la journée qui précède, par annonces successives, moins pour vous assurer de ma soumission à venir – elle vous est tout acquise – que pour me faire prendre la mesure de ce mot et de la réalité qu’il recouvre. « Tu seras mon objet », dites-vous. Et, marchant à vos côtés, je regarde, dans les vitrines, les vêtements, les vases, les bijoux exposés, mais aussi les lavabos, les chaises, les tapis, les cendriers.

Vous ne m’en dites pas plus. Vous prononcez ce mot, « objet », avec autant d’impavidité que « con », « cul », ou « bouche », la mienne étant, de votre propre aveu, habile à vous servir, la nuit, mais aussi le jour, quand, en pleine rue, vous la forcez de votre doigt pour mesurer ma docilité.

Objet, je suis aussi responsable des objets : les cordelettes, la cravache, les pinces, les godes, le collier et la laisse. D’hôtel en hôtel je pends vos vêtements, je range vos chaussures, et je veille à ne pas laisser traîner les serviettes, les brosses à dents ou à cheveux, et ces autres, plus dures, dont vous vous servez pour me punir, à coups répétés sur le sexe (je crois que ce sont des étrilles).

Quand le soir tombe et que je me prépare à dormir – je me lave, reste nue, et remets mon collier – vous m’attachez à vous par la laisse, passée à votre poignet, puis vous me réclamez les autres accessoires, que je pose à votre chevet.

La nuit dont je vais parler maintenant fut spéciale, tout à fait exceptionnelle à vrai dire. D’abord, je ne fus pas battue. Sans doute, mon attitude, dans les heures précédentes, avait-elle été exemplaire. Je me souviens vous avoir léché entièrement, sucé avec amour, et puis bu tout entier, jusqu’à la moindre goutte. Au terme de quoi vous m’avez dit :

— Tu as été parfaite. Lire la suite


Si Monica et Sémira étaient élues « femmes de l’années », cela prouverait une seule chose : que nos critères sont « négatifs » (au sens photographique du terme) et notre choix « par défaut ». En effet, qui sont ces femmes en dehors du moment de leur existence où les médias s’en emparent ? Connaît-on leur vie ? A-t-on jamais entendu leur voix ? Ont-elle jamais eu l’occasion d’exister autrement qu’au travers d’un écran ou d’une page de journal ? Autour de deux images floues – le regard extatique de Monica Lewinsky sur Clinton, celui de Sémira Adamu fixant le vide – les opinions les plus archaïques, les clivages les plus primaires ont refait surface. « Victime » ou « affabulatrice », c’est par ces grossiers mots de passe que la foule s’empare de leur destin, de leur personne, de leur corps même. Monica et Sémira femmes de l’année, ce serait le reflet d’une société qui plébisciterait les femmes sans voix,  victimes sacrificielles ou sorcières selon les fantasmes de chacun. Une société qui réduirait toute tragédie à une structure commode, aisément identifiable, celle de l’affrontement entre les mauvais et les bons, les bourreaux (ou les abuseurs) et les victimes. Une société qui s’efforce de réduire sa culpabilité ou de justifier son voyeurisme en instrumentalisant ses proies muettes. Lire la suite