Ce soir, lynchage à tous les étages

Emmanuel Donnet,

Ce soir, lynchage à tous les étages « Un certain William Lynch (1736-1796), “patriote” de Virginie, décida de “réformer” la façon dont la justice était appliquée dans sa région durant les prolégomènes de la guerre d’indépendance.

Juge de paix, il instaura des procès expéditifs menant parfois à des exécutions sommaires à l’encontre des défenseurs de la couronne britannique. […] Jusqu’en 1911, en Caroline du Nord, ces pratiques étaient considérées comme bénéfiques. » (1)

Je lynche, tu lynches, il lynche. Lynchons un coup, ma serpette est perdue. Lynchera bien qui lynchera le dernier. Lyncher. Laurette n’avait que ce mot à la bouche. Tout y passait : l’actualité, le voisinage, la famille, les poules, le chien, le mari, les ustensiles de cuisine. « Raaah, le gars qui a inventé cette râpe à fromage, il faudrait le lyncher ! » Elle n’avait pas un mauvais fond, Laurette. C’est juste qu’elle prenait son boulot à cœur et voulait se maintenir au meilleur de sa forme. Elle était serveuse dans un de ces nouveaux lieux de sortie nocturne qui faisaient fureur, ces établissements dédiés au lynchage : « Le Bac à Lynch ». Son patron avait le goût des calembours douteux, en plus des exécutions publiques. Le « Bac à Lynch » était l’un des plus respectables bars du genre. On n’y mettait personne à mort — bien que le patron eût adoré. Le principe était simple : le personnel était entraîné à monter en épingle la moindre incartade de client, pour offrir ce dernier en pâture aux autres usagers qui n’attendaient que ça. Dès l’ouverture, le bar avait eu un succès fou.

Certainement le charme de ses serveuses, leur verve et le semblant d’éthique que le patron affichait : « Ici, lynchage dans le respect. Lapidation, pendaison et dégradation physique absolument prohibées. » Laurette adorait son boulot ; elle était taillée pour ça. À moins que son boulot ne l’ait taillée. Quoi qu’il en soit, elle n’y aurait renoncé pour rien au monde.

*

— Bonsoir Anatole.

— Bonsoir Monsieur. Quelle joie de vous revoir !

– Je suis ravi également de pouvoir vous rendre visite. J’ai été fort occupé ces derniers temps, avec tous ces feux à attiser.

— Je comprends très bien.

— Qu’est-ce que vous avez à proposer, aujourd’hui ?

— Ce soir, c’est lynchage à tous les étages. On a au programme : politicien véreux au premier, bouc émissaire d’entreprise au deuxième et… Attendez voir… Ah oui, au troisième c’est une blogueuse réputée. De grands classiques. Vous avez des préférences pour la technique ?

— Non, pas particulièrement. Quoique… J’avoue avoir un petit faible pour le pamphlet toutes boîtes.

— Mmm Je ne pense pas que nous ayons prévu cela ce soir. Si je peux me permettre, vous ne trouvez pas que c’est un peu démodé ?

— Vous savez, tout le monde ne lit pas les journaux. Alors qu’un toutes boîtes…

— Oui, bien sûr. Mais tout de même, je vous recommande une petite cybercabale, si vous n’avez pas encore essayé.

— Tiens ? Ça m’étonne de ne pas encore en avoir entendu parler ; je suis pourtant un habitué.

— À quand remonte votre dernière visite ?

— À 3 mois, je dirais.

— Oh ! Monsieur, vous savez pourtant bien que les tendances dans ce domaine changent extrêmement vite ? Vraiment, la cybercabale a encore ce petit goût de frais que n’a plus le pamphlet toutes boîtes.

— Bon, je vais vous faire confiance. C’est à quel étage, alors ?

— Le kit cybercabale est utilisable aux trois étages. C’est un des avantages de la technique : elle est passe-partout. En plus, elle comporte très peu de risques et comme elle est très prisée en ce moment, elle donne souvent des lynchages très réuss

— Excellent ! Je suis curieux ; je vais aller voir au troisième.

— Un très bon choix. On voit que Monsieur est connaisseur.

— Vous êtes un vil flatteur, Anatole.

— Monsieur, je ne me permettrais pas, surtout avec vous.

— Vous faites bien, Anatole.

La porte de l’ascenseur s’ouvrit à cet instant, annoncée par un tintement.

— Bon lynchage.

— Merci, Anatole.

Laurette était déçue. Elle avait tant entendu parler de ces fameux lynchages dans la blogosphère qu’elle s’attendait à un de ces cérémonials dignes du Far West. Il n’en avait rien été. Elle n’avait en tout cas pas pris son pied comme espéré. Elle s’était retrouvée dans une salle obscure. Sur un mur était projetée une mosaïque d’écrans d’ordinateur, chacun affichant le contenu d’un site Internet. On leur avait expliqué que c’était le blog de leur victime, sur la plus grande partie du mur, entouré de sites de blogueurs influents et de presse spécialisée. On installa chacun des clients devant un ordinateur. Objectif de la soirée : descendre en flamme une blogueuse renommée en la faisant passer pour homosexuelle. Outils à disposition : dossier de tous les cas similaires — la plupart initiés durant les quelques dernières semaines dans cette même salle — avec le détail de leur chronologie et des interventions, identités fictives, astuces pour usurper l’identité de personnalités de poids, adresses de sites du champ d’expertise, inventaire de phrases à haute valeur calomnique, panoplie de logiciels de brouillage de pistes… Tout avait été pensé. Ils avaient même invité un professionnel qui passait dans les rangs, lançait sporadiquement un bon mot qui faisait rire l’assemblée, inspirait les moins inspirés et conseillait l’un et l’autre sur une tournure de phrase ou le minutage d’une intervention. On voyait s’afficher en temps réel dans la mosaïque les réactions aux stimuli. La victime, du haut de son piédestal, qui tentait, ridicule, de nier l’allégation de son homosexualité. Puis qui imagina pouvoir se défendre en prétendant que l’homosexualité n’était pas une tare, dans une argumentation spécieuse sur la démocratie, la liberté d’opinion, la sphère privée et autres concepts aussi désuets. Puis qui versa dans la contre-attaque agressive et maladroite. En parallèle — et c’était peut-être le seul élément émoustillant de la soirée —, les autres morceaux de la mosaïque réagissaient au quart de tour et abondaient de manière étonnamment conforme dans le sens des effluves vindicatifs émanant de la salle. Tout avait été trop simple, trop rapide, et surtout trop froid. Cette nana qui avait été adulée hier était à ramasser aujourd’hui à la petite cuillère. Et il avait suffi de quelques caractères tapés sur un clavier dans la pénombre. Beaucoup trop simple.

Laurette fumait une cigarette devant le « Lynch est nu » — encore un amateur de jeux de mots minables —, regrettant son choix. « La prochaine fois que je prends le temps de sortir, j’espère qu’il y aura au moins un peu d’animation. » Elle soupira et écrasa sa cigarette à peine entamée.

— Vous ne restez pas jusqu’à la fin ?

Laurette se retourna. Un homme lui faisait face. Il portait une veste longue en feutre beige. Une cravate noire pointait dans le haut de son col. Elle se souvint d’avoir vu l’homme dans la salle quelques instants plus tôt.

— La fin ? La blogueuse a eu son compte, non ?

— Je ne parlais pas de cette pécore. Je me référais à votre cigarette.

Laurette, surprise, regarda sa main droite d’où pendait encore la cigarette entamée.

— Ah, oui. Non, j’y prends pas goût. En fait, je suis super déçue par cette histoire de blogueuse. Ça me gâche tout le reste.

— Je vous comprends très bien. Anatole m’avait recommandé une cybercabale. Il faut croire que la technique n’est pas pour moi. Ou que cette proie était trop facil

— Vous avez aussi trouvé que ça a été trop vite ?

— En effet. J’en viendrais presque à la plaindre, cette pauvrette. Quelle volatilité !

— Chouette mot. Bien dit, ça.

— « Qu’est l’erreur, et son succédané le mensonge… sinon une sorte de Caput Mortuum, une matière inerte sans laquelle la vérité trop volatile ne pourrait se triturer dans les mortiers humains ? »

— Je suis pas sûre de comprendre, mais c’est vachement beau.

— C’est de Marguerite Yourcenar.

— Wow. Vous en savez des choses.

—Pourtant, je ne connais pas votre prénom.

— Excusez-moi. Laurette, enchantée.

— Paul, enchanté de même. Cela vous conviendrait-il de prolonger cette discussion devant un café bien chaud ?

— Pourquoi pas ?

— Parfait, allons-y.

— Tiens, j’y pense. Comme vous avez aussi un petit goût de trop court, ça vous dirait d’aller dans un bar à lynchage ?

— Très bonne initiative. Lequel ?

— Le « Bac à Lynch », par exemple. Vous connaissez ?

— Le « Bac à Lynch ». Évidemment ! Il a une excellente réputation. Un peu trop sage, ceci dit.

— J’y travaille. C’est mon jour off, mais j’aime y traîner. On en a toujours pour son argent.

— Adjugé.

Laurette jeta sa cigarette éteinte et tendit le bras droit à Paul. Elle se sentait étonnamment revigorée. Une fin de soirée au Bac en bonne compagnie, ça ne pouvait être que bien.

Ils firent le trajet dans la luxueuse voiture de Paul, où ils s’assirent tous deux à l’arrière, le chauffeur — wow ! un chauffeur ! — les dispensant des préoccupations de la circulation. Laurette en profita pour essayer de comprendre qui était cet homme classieux qui s’intéressait à elle.

— Je travaille pour le Ministère de la Culture et de l’Opinion Publique.

— Ah, je ne savais pas que ça existait.

— Peu de gens le savent. Cela nous arrange bien, cela dit.

— Et qu’est-ce que vous y faites ?

— Je suis responsable du département « Justice populaire ».

— Justice ? Au Ministère de la Culture ?

— Et de l’Opinion Publique. Oui. C’est un peu compliqué à expliquer en quelques mots. Pour faire bref, je suis chargé de superviser les opérations visant à maintenir au niveau idoine la satisfaction de la population relative à la perception d’autoajustement de la notoriété, dans l’optique d’un maintien de l’équilibre des pouvoirs intra- et extra-organes officiels.

— … Ça en jette !

— Vous savez, c’est un métier peu reconnu ; c’est dans son objet même. Par contre, c’est indéniablement un travail dans lequel je prends un malin plaisir et j’excelle.

— Vu comment vous en causez, ça ne m’étonne pas. Mais en pratique, ça veut dire quoi ?

— Le plus parlant serait d’évoquer des affaires que nous avons traitées. Jean-Claude Van Cauwenberg, ça vous dit quelque chose ?

— Le pourri wallon ?

— Oui, lui-même. C’est mon département qui s’en est chargé.

— À quel niveau ?

— Des histoires de relations publiques.

— Ça n’a pas trop marché, alors ?

— Au contraire, mes équipes ont fait un travail excellent. S’il s’en est bien sorti, c’est pour d’autres raisons.

— Ah bon ? Je ne comprends pas…

— Prenons d’autres cas, plus ou moins couronnés de succès. Lizin, Leterme

— Il tire aussi son épingle du jeu, lui —, Hissel, et tant d’autres… À l’étranger, nous intervenons parfois également, en fonction des besoins du gouvernement. Un soupçon pour Obama, un peu d’huile sur le feu Berlusconi. Le travail est varié ; c’est très agréable.

— Vous faites des articles sur eux ?

— Ça fait partie de notre travail, indirectement.

Laurette réfléchit un instant. Elle n’était pas convaincue de comprendre ce qu’il sous-entendait, et se dit qu’elle préférait ne pas en savoir plus. Elle orienta la conversation sur des sujets d’actualité, à propos desquels l’une et l’autre avaient bien évidemment leur mot à dire.

Ils arrivèrent enfin au Bac à Lynch. Laurette précéda Paul vers un coin du bar qu’elle savait bien chauffé et placé idéalement pour assister au démarrage d’une altercation. Quand la serveuse vint prendre leur commande, Laurette lui présenta, non sans fierté, un Paul souriant. Ils prirent tous les deux un café, qu’ils burent en discutant. Laurette était sur sa lancée.

— Et cet abruti de Benoît XIV !

Elle partit d’un rire clair, innocent.

— Benoît XVI, vous voulez dire ?

Le rire stoppa net.

— Oui, Benoît XIV ou XVI, peu importe. De quoi il se mêle ? Il a déjà baisé qu’il cause de capotes ?

— Ma bonne Laurette, vous vous emportez. C’est son rôle, n’est-ce pas ? Il est le porte-parole d’une institution religieuse multimillénaire.

— C’est pas une raison pour faire la leçon !

— Justement, si.

Laurette ne comprenait pas qu’on puisse défendre un épouvantail tel que Benoît XIV Ou XVI. Elle ne comprenait pas pourquoi Paul le défendait, surtout. Lors de la conversation dans la voiture, ils avaient toujours été sur la même longueur d’onde, à critiquer à tout va celui-ci ou celle-là. Ça l’énervait de ne pas comprendre.

— Oh, Paul, où voulez-vous en venir ?

Elle fit un geste vif, balayant l’air. Elle sentit sa main heurter un objet avant de poursuivre sa course. Puis tout s’enchaîna. Elle vit et entendit sa tasse tournoyer en un vacarme embarrassant. Lorsque le mouvement commença à s’amenuiser, Laurette crut ressentir une secousse parcourir la table. Le tournoiement reprit de plus belle ; la tasse finit par verser. Le café gicla, maculant la table et la veste de Paul. Quand elle se rappellerait l’événement plus tard, Laurette jurerait avoir vu à cet instant précis un sourire traverser furtivement le visage de Paul ; elle assurerait par ailleurs que cela n’avait aucun sens. Paul se leva brusquement, furibond. Et il entama ce que tous les clients du Bac attendaient. Ils affluèrent aussitôt, squales ayant reniflé le sang d’une proie blessée. Paul fut excellent. Laurette se dit qu’il se ferait facilement embaucher au Bac, si seulement ils embauchaient des mecs. Il lança des invectives on ne peut plus judicieuses, comme s’il connaissait Laurette depuis toujours. Ses collègues firent leur boulot. Elles huèrent, en rajoutèrent une couche, interpellèrent les clients, charcutèrent Laurette, usant et abusant des moindres secrets qu’elle leur avait confiés durant les longues soirées de travail. Bientôt, quelques verres et tasses se mirent à voler, Laurette à crier et sangloter, son front à saigner. Laurette n’en put plus. Elle sortit en courant, sous les hurlements, les jets de salive et les coulées de bière tiède. Elle parcourut quelques dizaines de mètres avant de s’effondrer en pleurs, dans l’encadrement d’une porte cochère. Elle laissa alors libre cours à son chagrin, sa rage et sa déception. De chaudes larmes continuèrent à couler, longtemps, une éternité. Mais pourquoi elle ? Qu’est-ce qu’elle avait fait, bon sang ? Et ses salopes de collègues ! Et Paul, putain, le salaud ! C’était toujours la même chose ; tous pires les uns que les autres !

— Laurette ?

Elle se retourna. Elle reconnut immédiatement la voix. C’était Paul, qui se penchait au-dessus d’elle, l’air bienveillant. Elle en était sans voix.

— Je suis désolé pour ce qu’il s’est passé. Il y a dû y avoir un malentendu. Laurette hésitait entre l’incrédulité et l’espoir.

— J’ai eu une journée de travail particulièrement ardue. J’ai été surpris par la chute de votre café et je me suis emporté. Veuillez accepter mes plus plates excuses.

Elle opta pour l’espoir. Ou plutôt la crédulité.

— Je… Merci.

— Oserais-je vous proposer de venir boire un café à la maison, pour remplacer celui qui se retrouve sur ma veste ?

Il souriait. Laurette se mit à sourire aussi.

— Avec plaisir. Si vous n’êtes pas choqué par ma tenue.

— Laurette, avec votre joli petit minois, vous pouvez porter n’importe quelle tenue.

— Oh, Paul, vous savez parler aux femmes, vous.

Elle tendit le bras droit à Paul. Elle se sentait étonnamment revigorée. Une fin de soirée au Bac en bonne compagnie, ça ne pouvait être que bien.

 

(1) Wikipédia — http://fr. wikipedia.org/wiki/Lynchage

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