La chute des anges rebelles

Michel Torrekens,

Ville vide. Totalement vide. Iblis n’avait jamais connu sa ville sous ce jour. Agoraphobe, solitaire limite misanthrope, asthmatique, Iblis respirait cette atmosphère nouvelle avec gourmandise. Certes avec une pointe de culpabilité, lorsqu’il pensait aux nombreuses victimes de tous âges, de tous rangs, de toutes appartenances, mais son corps ne pouvait tricher. Il revivait. Finis ses parcours matinaux et vespéraux dans une rame de métro bondé de navetteurs, finis les bousculades et les regards vides ou méfiants, finis ces relents de kérosène et de malbouffe. Du jour au lendemain, le monde s’était mis au ralenti. Le vacarme des hommes avait disparu au profit des chants d’oiseaux, en particulier dans les artères où les embouteillages paralysaient la circulation. À l’arrêt, les courses précipitées de ces urbains qui vivaient une urgence quotidienne et permanente, apparemment nécessaire à leur équilibre. La ville, tout à coup, soupirait d’aise au point que la qualité de l’air en tirait les bénéfices. Le prix à payer était élevé, mais ne l’était-il pas davantage encore auparavant, sauf que les médias, les politiques, les industriels en taisaient ou en minimisaient l’impact ? Les réflexes capitalistes et ultra-libéraux n’étaient pas annihilés pour autant et, en pleine crise, une entreprise nationale de télécommunications avait lancé l’implantation de la téléphonie cinquième génération, malgré une innocuité non avérée. À quelque chose, malheur est bon, croyait-on. Comme la priorité était à la mobilisation face à la pandémie, cette décision avait occupé subrepticement les canaux d’information. Iblis se tenait éloigné de ces bras de fer entre les uns et les autres. Seules lui manquaient ses chères œuvres, auxquelles il avait consacré sa vie, et dont il ne savait ce qu’il adviendrait. Dès l’enfance, ses parents l’avaient emmené dans les musées bruxellois. Ils partageaient avec leur fils unique leur enthousiasme du beau et de l’inattendu. Iblis avait hérité de leur passion, tant et si bien qu’il acquit la conviction que la beauté sauverait l’homme de ses égarements. Dès qu’il fut en âge de s’y inscrire, il fréquenta l’académie locale. De l’admiration, il passa à l’action. Malheureusement, ses parents lui avaient inculqué une idée telle de l’art que toute tentative créative lui sembla en dessous de ce qu’il visait. Dès lors, il se contenta de contempler, dans les livres ou les institutions muséales, les œuvres des autres. Il y trouvait un bonheur parfait et ses études en histoire de l’art comblèrent ses vœux. Tant et si bien qu’après avoir été gardien de musée comme étudiant jobiste, il fut presque automatiquement engagé comme guide, une fois détenteur du diplôme, dans un des plus grands musées de la capitale, si pas le plus grand. Il vivait un bonheur complet. Peu lui importait une existence calquée sur celle des autres, selon des codes souvent identiques. Les œuvres au milieu desquelles il évoluait lui procuraient de nombreuses satisfactions et apportaient des réponses à ses questions. Face à elles, il vivait quantité d’émotions qui l’exaltaient : les génies, il n’y avait pas d’autre mot, à l’origine de ces chefs-d’œuvre l’invitaient à ressentir toute la palette des sensations et des sentiments que la vie aurait pu lui apporter sans atteindre leur perfection. Il traversait l’existence, habité d’un sentiment de plénitude.

Quand la pandémie se répandit en prenant les puissants de court, Iblis ne changea rien à ses habitudes. Il avait toujours vécu en retrait du monde, confiné dans son musée, protégé par les cimaises auxquelles il se consacrait et qui le lui rendaient bien. Bien qu’il tentât de se tenir à distance des événements, Iblis consultait chaque jour les statistiques communiquées en fin de matinée sur les décès, nouvelles hospitalisations et infections. Il essayait de s’en prémunir, mais ces chiffres anxiogènes devenaient affolants. Les actualités en négligeaient d’autres menaces. Le danger nucléaire, les incendies gigantesques dus aux dérèglements climatiques, l’effondrement des écosystèmes, les famines incessantes… Notre monde brûle, pensa-t-il. Les problèmes se succédaient comme un jeu de dominos. Plus personne n’avait envie de jouer. Les mesures de précaution imposées par les autorités aggravaient les risques d’une pénurie alimentaire mondiale. Les prix flambaient, les ruptures de stock croissaient, les commandes aux producteurs augmentaient, les camionneurs protestaient, les saisonniers interdits de déplacement se raréfiaient, les consommateurs organisaient des razzias dans les grandes surfaces… Les maisons de repos se transformaient en mouroirs, les hôpitaux se concentraient sur des soins intensifs qui débordaient de partout. La réalité mondiale ressemblait au scénario d’un film catastrophe ou d’une dystopie romanesque. L’épidémie tuait moins que la faim, chaque jour et depuis toujours, songeait Iblis, mais, pour la première fois, le monde paniquait. Le malheur sortait des écrans et s’invitait à la table des familles, sans y avoir été invité. Un microscopique virus était devenu le grain de sable infiltré dans l’engrenage du système agro-industriel et mondialisé. Organisé sur la base de flux tendus, celui-ci s’enrayait. Les populations habituées à être gavées accumulaient des réserves et se cloîtraient chez elles, désarçonnées par la fragilité du système dont les puissants avaient vanté la suprématie. Rien n’annonçait un retour à la normale. L’espèce humaine survivrait-elle à cette catastrophe ? Tout, même et peut-être surtout le pire, ramenait Iblis à ses chères œuvres. Quand les musées rouvriraient-ils ? Quel sens une peinture ou une sculpture avait-elle s’il n’y avait plus personne pour l’admirer ? Les artistes créeraient-ils encore sans possibilité d’exposer leurs réalisations ? Façonnaient-ils leurs œuvres pour eux-mêmes ou pour un public ? Pourquoi, sinon, signaient-ils leur production ? Peut-être la réponse viendrait-elle de cette désertion imposée des lieux publics ? Depuis plusieurs mois, les musées ressemblaient à des sous-marins sans équipage. Immergés dans des abysses sombres et silencieux. Iblis adorait ce sentiment d’être seul à bord. À chaque fois qu’il avait fréquenté des endroits plébiscités par les foules, il s’était régalé des fenêtres de solitude offertes à son agoraphobie : une plage d’été au lever du soleil, une foire d’art avant l’ouverture au public, l’esplanade d’un festival rendu au murmure du vent après le spectacle… Mais sans retour à la normale, n’était-ce pas un luxe dont il devrait apprendre à se priver pour permettre à chacun de se consacrer à sa survie ? Les humains étaient rendus à la vérité de leurs existences, à leur matérialité, à leur fragilité. Pour Iblis, les hommes étaient des animaux comme les autres et, cette fois, plus menacés que les autres membres de la biodiversité. L’orgueil avait atteint ses limites.

Voir un chef-d’œuvre en photo dans un bel album ou en vidéo lors d’une visite virtuelle n’avait jamais satisfait Iblis. Il ne pouvait concevoir sa journée sans accomplir son rituel contemplatif. Il lui fallait approcher au plus près l’objet de son désir, créer avec lui une relation physique, sentir cette vibration de l’air entre l’œuvre et lui. Iblis ne pouvait s’empêcher de se rendre quotidiennement au musée, bien que sa hiérarchie encourageât le travail à domicile en ces circonstances exceptionnelles. Certes, il ne poussait pas l’audace jusqu’à y pénétrer par l’entrée principale et son escalier gardé par deux statues monumentales : à gauche, une femme ailée ciselée par Charles Van der Stappen symbolisait l’inspiration de l’art, à droite un homme tout aussi ailé, œuvre de Paul De Vigne, personnifiait l’art recevant une palme et une couronne de la main de la Gloire, tandis que Renommée claironnait au loin son nom immortel. Cette grandiloquence amusait Iblis. À vrai dire, plus personne ne s’attardait sur ses statues. Elles faisaient partie des meubles. Iblis, lui, les saluait comme des collègues. Il devait désormais entrer par une porte annexe, interdite au public. L’entrée des artistes, se prit-il à rêver. Quel bonheur cela eût été de croiser la cohorte de peintres et sculpteurs qui, depuis des siècles, faisaient la réputation de l’établissement. À l’intérieur, les couloirs et les salles lui parurent démesurés. Le vide dilatait l’espace. Ainsi que le silence. Sa présence en ces lieux en acquérait un sens qu’elle n’avait pas en temps normal. Il entra dans un dialogue nouveau avec les œuvres. Réservées à sa seule attention, elles le pénétraient avec une force inédite. Il en ressentait un trouble étrange. Son corps tremblait d’un frisson inhabituel, comme saisi d’un froid cavernicole. Ses jambes frémissaient d’un spasme incontrôlable. Les mains moites et la tête tourbillonnante, il se sentait fiévreux, comme à chaque fois qu’une insolation le saisissait sous un soleil torride. Sauf qu’il se tenait à l’ombre et que l’air était frais. Toutes ces œuvres rien que pour lui. Il en était fasciné, groggy. Obligé en temps normal de sélectionner la peinture ou la sculpture délaissée momentanément par la foule cosmopolite des visiteurs, il était cette fois happé par toutes et ne savait où porter son attention. La tête lui tournait. Pauvre Iblis, confronté à ce trop-plein. Il serait resté cloué sur place, indécis et tétanisé, sans l’appel du tableau qu’il considérait comme l’Œuvre absolue : La Chute des anges rebelles, de Pieter Bruegel l’Ancien.

Ah, la première fois qu’il avait vu ce tableau, comme il aimerait la revivre. Ressentir à nouveau ce coup de foudre, cet ébranlement de tout son être. Un éclair éblouissant l’avait secoué ce jour-là de la tête aux pieds. Son monde intérieur avait été bouleversé par une éruption de joie brûlante. Il avait vibré sous un tonnerre d’émotions. Pour supporter cette secousse sismique, il s’était assis sur la banquette renforcée de coussins bleus. Ses yeux pétillaient, ses oreilles bourdonnaient, sa respiration s’arrêtait. Il était en pâmoison. Quelles turbulences, quel festoiement de couleurs, quels mouvements désordonnés, quel chaos ! Tout y inspirait le vertige, tant l’attraction pousse les différents éléments vers les gouffres. Au mitan, les ailes largement déployées, vêtu d’une armure en or scintillante peu angélique, la chevelure rousse ébouriffée retenue par une cordelette de perles, l’archange Michel dresse une épée effilée et se protège d’un bouclier frappé de la croix latine rouge sang sur fond blanc. Le long drapé de sa cape bleue flotte dans les airs… Son visage si féminin demeure serein malgré le drame qui se noue et dont il est l’acteur central. Il presse de son pied le ventre de l’hydre à sept têtes, monstre dérisoire à côté de la spirale infernale de personnages démoniaques qui déboulent dans la toile : pêche miraculeuse de poissons aux gueules béantes et suffocantes, batraciens et reptiles éventrés ou bedonnants, mollusques et crustacés, êtres -mi-humains, mi-lézards, le cul à l’air et flatulant, gueules béantes, pattes griffues, figures grimaçantes édentées, des ailes à la géométrie raffinée d’un machaon, greffées sur un corps pustuleux, un charivari de créatures hétéroclites qui rivalisent avec celles du Nouveau Monde, tout cela au son d’une vielle à roue et à tête de homard, d’olifants courbés et de tocsins effilés célébrant l’illusoire victoire du bien sur le mal. Iblis avait su, sans pouvoir se l’expliquer, qu’il venait de vivre une expérience dont les effets le poursuivraient jusqu’à la fin de ses jours. Dans ce tableau, c’était sa vie, mais aussi sa mort qu’il entrevit, ainsi que celles du genre humain. Jamais il n’avait revécu cette émotion première. Chaque fois que l’occasion se présentait (et quand elle ne se présentait pas, il la provoquait), il retournait à cette peinture globale, primale, traversée par la révélation de ce qui attendait le genre humain et qui était peut-être, probablement même, en train de se réaliser. Iblis ne se faisait guère d’illusion à cet égard. L’enfer est pavé de bonnes intentions, se souvint-il et surtout, l’enfer me ment. Cet entremêlement d’ailes angéliques, loin de totaliser les 133 306 668 paires officiellement et dérisoirement recensées au panthéon céleste, en disait long sur l’âpreté de la lutte pour le pouvoir, la discorde née de l’orgueil et de l’envie de domination, le destin belliqueux de l’humanité. Oui, tous s’y brûleraient les ailes, se détournant de celui qui a l’être en soi, pour se tourner vers eux-mêmes qui ne l’ont pas. Oui, tous sombreraient noyés, rejoignant Icare dans sa folie.

À partir de ce moment unique, il était revenu aussi souvent qu’il l’avait pu devant cette chute des rebelles pour se ressourcer et se confronter à cette représentation de l’univers mêlant passé, présent et futur. Cette fois encore, face à la fantasmagorie du génie pictural de l’artiste flamand, dont le musée déserté amplifiait la puissance visionnaire, Iblis se laissa entraîner dans cette vision d’un monde apocalyptique dû à la folie des hommes, un monde qui émergeait sous ses yeux avec sa cohorte de morts et de dérèglements généralisés. Il assistait, impuissant, à la fin d’une civilisation comme tant d’autres avant celle-ci, bouffies de leur orgueil et de leur omnipotence illusoire, rivées à des besoins d’enfants gâtés égocentrés. La course au pouvoir, à la rentabilité, à la croissance avait accouché d’un monde sens dessus dessous, à l’image de ce tableau traversé par une angoisse paroxystique. Cette angoisse qui étreint la majorité des hommes à l’approche de leur mort. La fin d’un homme, c’est la fin d’un monde et pour lui, la fin du monde.

Iblis ferma les yeux. La peinture lui avait livré son ultime vérité. Une fatigue immense l’envahit. Il s’endormit sur place. Au petit matin, encore suffocant, il se dirigea vers une fenêtre qu’il s’empressa d’ouvrir. Il aspira une grande goulée d’air frais, chargé de parfums printaniers. Des taches de couleur jaune attirèrent son regard. Forsythias et jonquilles brillaient dans la brume matinale. Vite délesté du poids qui le retenait encore prisonnier de sa nuit, la légèreté le gagna. Au centre de la pelouse du petit parc en contrebas, se dressait fièrement un jeune hêtre dont les bourgeons débourraient subrepticement. Un hêtre droit comme un piquet, tel un être humain au garde-à-vous, prêt à en découdre avec l’invisible ennemi. À son sommet, une grive musicienne répétait deux, trois fois ses trilles et autres combinaisons sonores. Celles-ci occupaient l’espace aérien. Iblis n’en avait plus entendu dans le centre-ville depuis des décennies. Plus haut dans le ciel, les choucas des tours avoisinantes lançaient leurs croassements tonitruants. Des papillons voletaient autour des fleurs des parterres. Leur vulnérabilité n’avait rien de comparable à celle qui s’était rappelée aux hommes et aux femmes de cette décennie. Le peuple ailé, lui, reprenait ses droits sur la ville. Iblis songea que bientôt, de ce sinistre anthropocène qui s’achevait, ne resteraient que faune et flore. Il en conçut une sérénité inattendue. Finie l’espèce humaine, prédatrice un siècle durant de la biodiversité. Se retournant vers le tableau de Pieter Bruegel l’Ancien, Iblis se dit que tout cela était écrit de longue date, mais que les hommes avaient désappris à lire.

Partager