La première fois que nous nous sommes rencontrés, c’était dans un hôtel bruxellois prestigieux, en plein centre-ville, sur la place De Brouckère. Le Métropole était devenu mon point de chute suite à l’attribution du prix Goncourt, lequel m’avait apporté une aisance financière en plus de la reconnaissance du milieu littéraire et artistique. Et cette récompense avait augmenté mon crédit auprès de mon nouvel éditeur, ce qui me permettait de négocier quelques avantages comme l’accès à une suite de prestige, ce qui me rangeait dans la catégorie des clients auxquels on réserve des faveurs non négligeables, comme la discrétion. Ajoutez à cela mon accession aux Académies de littérature, tant française que belge, excusez du peu. Académie Royale de Langue et de Littérature Françaises de Belgique d’un côté, Académie née de la volonté d’un cardinal de l’autre, les lettres bénéficiaient d’étranges parrainages à mes yeux, mais en un temps où le sport et la chanson détrônaient le roman, je n’allais pas faire la fine bouche. Même si mes revenus, malgré ces titres prestigieux, étaient loin – et ce n’est pas peu dire – d’égaler ceux des champions du ballon rond. Ou de la scène. Lire la suite


Pour Bernadette Halleux

(Fragments des Annales XXI / 2017 / 5e consignés de sa plus belle plume par Lodovico Buonarroti Simoni)

 

Nous les avions prévenus : les hommes devraient cesser de croire aux dieux et aux fées, de prendre les vessies pour des lanternes et de confondre le micro avec le macro, même s’il s’inscrit dans un plan de com. Un plan de communication n’a jamais remplacé un plan d’action, encore moins une politique. Lire la suite


 

Ils sont arrivés à quatre. L’adversité a le don de rapprocher des individus qui se seraient peut-être ignorés dans la monotonie des jours. La guerre, une prise d’otages, un cataclysme naturel poussaient l’un vers l’autre des êtres que peu de choses auraient contribué à se lier. Ces quatre-là avaient été jetés sur les chemins de l’Histoire sans qu’ils aient eu le temps de prendre conscience de ce qui leur arrivait. Seul un instinct de survie irréfragable les avait conduits à mettre leurs pas les uns dans les autres.

Il y avait Aalard, le plus costaud des quatre. Agriculteur, il avait sculpté son corps au contact de la terre et des saisons. Sa terre. Il pensait depuis son enfance ne jamais devoir connaître que celle-là. Il en connaissait tous les caprices. Le travail était son moteur. Les milices avaient déferlé sur ses champs et avaient tout détruit. Sentant le danger pour sa vie et celle des siens, il avait envoyé sa famille en sécurité dans un pays frontalier, chez des amis, et avait poursuivi sa route à la recherche d’un travail pour subsister. La mondialisation était aussi passée sur les chemins de l’exil et il s’était lancé dans la traversée de deux continents. Lire la suite


Le regard sauvage de Kristien s’appuyait contre le hublot. Elle laissait derrière elle un pays immense et vert, où dominait la végétation, dense et impénétrable. Sous ses yeux se déployait désormais un grand vide, celui d’un ciel que seuls rythmaient des vallonnements de nuages. Pareille vue éveillait en elle toute sorte de pensées, comme si elle ne s’appartenait plus. Des montagnes, la mer, un ciel étoilé lui faisaient oublier de la même manière hypnotique ce qu’elle était censée être et faire. Elle songeait éveillée. Dans une autre dimension. Elle aurait pris l’avion dans le seul espoir de passer par-dessus la crête des nuages, d’accomplir ce saut de l’ange pour n’avoir plus que ces murailles neigeuses comme horizon. Elle aurait pu observer sans fin ces architectures audacieuses, ces colonnes translucides, ces canyons de lumières nacrées, ces trouées sur des lacs de ciel bleu pur. S’il n’y avait eu cette carlingue à laquelle elle avait confié sa vie et qui lui rappelait la grandeur ingénieuse et la fragilité de l’aventure humaine, elle se serait bien jetée avec une insouciance enfantine sur ces matelas de douces vapeurs laiteuses, secouée de cris et de rires ingénus. Pourtant elle savait qu’elle ne ferait que passer à travers ces moutonnements dans une chute infinie. Une chute où elle se serait laissée entraîner. Fascinée. Hypnotisée. Désespérée. Lire la suite


Vous, les hommes, avez tendance à voir les réalités de votre seul point de vue et, notamment, que les anges évoluent uniquement dans les cieux, les espaces aériens, des lieux infinis que nous disputerions aux dieux. Assange leur préférait les caves, les souterrains, les bunkers. Il sortait de vos schémas mentaux, raison pour laquelle il échapperait à vos capacités de compréhension. C’était un être de la nuit, obscur, secret, replié sur lui-même. Le sculpteur Joseph Geefs en avait donné, dans un marbre de la salle des statues du xixe siècle, une représentation assez fidèle en lui collant les ailes aux épaules et le long du corps qu’il avait longiligne et diaphane. Des ailes de chauve-souris qui disaient sa nature nocturne. Son corps d’éphèbe, sa chevelure blanche qui captait les rares lumières auxquelles il s’exposait et ses sourcils d’albinos qui augmentaient son étrangéité rappelaient l’essence angélique d’Assange. Il avait un regard perçant, mais furtif, en particulier quand il devait plonger dans celui des femmes, de sorte qu’il n’avait jamais eu la joie de le laisser errer plus de trente secondes dans les yeux d’une belle qui l’aurait regardé avec une même intensité complice. Assange était seul, bien que connecté à des réseaux multiples. Lire la suite


Je vous dois d’emblée une explication. Pour reprendre une expression qui vous est chère, à vous les humains, personne n’a intérêt à porter un masque pour le sujet qui nous préoccupe, vous autant que nous. Trop de lois du silence, d’agendas cachés, de réunions en des lieux tenus secrets, de forces occultes ont fini par rendre la situation illisible. Oui, illisible. Autant jouer cartes sur table. Moi le premier. Celui qui écrit n’est pas celui que vous croyez. Nous, les anges, pour nous manifester à vous les humains, devons coloniser les esprits les plus réceptifs. Les mystiques, les artistes, les enfants, les contemplatifs, les rêveurs, nocturnes ou diurnes, se prêtent volontiers à nos manifestations angéliques. Et, plus que tout autre, sans que nous puissions en donner d’explications rationnelles, les peintres et les sculpteurs. Des êtres ouverts d’esprit, perméables aux réalités qui échappent aux codes connus, dont le cartésianisme n’est pas devenu un carcan, pour lesquels la gentillesse n’est pas une plaie, et surtout dont l’ego reste perméable aux autres formes de vie que la leur. Autant vous le dire, cela devient des perles rares en ces temps d’égoïsmes. J’ajouterai que les hommes d’Église nous ont souvent fait jouer un rôle dont nous nous serions volontiers passés : ils n’ont pas toujours contribué à donner de nous l’image la plus crédible qui soit. Ils nous ont manipulés comme des marionnettes et parasité notre présence au monde. Lire la suite


Je viens d’arrêter la voiture sur le parking du personnel. Pour la rentrée, j’aurais préféré un vrai temps de demi-saison, entre bruine et pluie, au lieu de quoi nous bénéficions d’un superbe été indien, du jamais vu. Je dis « nous » et je le regrette déjà. J’ai du mal avec ce « nous », car je pense aussitôt à Claire et la boule gonfle aussitôt au fond de ma gorge, un poids de plomb en fusion me déchire l’estomac. Au même instant, mon esprit se vide, je n’ose pas sortir de la voiture, tous les gens qui marchent autour, parlent, rient, avancent d’un pas décidé, flottent sur la toile d’un film où je n’ai plus aucun rôle. Et pourtant, moi, je suis encore au générique.

20 septembre, le temps ressemble plus à celui d’une session d’examens de juin qu’à celui d’une rentrée universitaire. La vingt-deuxième pour le professeur Renson, climatologue de réputation internationale. Dans son pays, on prononce son nom : « Renne-son » ; en France, « Rançon ». Il n’a jamais cherché à comprendre cette différence. Cela le faisait plutôt sourire, cette image d’une somme à monnayer en échange d’une libération quand il se trouve à l’étranger ou celle du cri d’un fier animal du Grand Nord canadien quand il est chez lui. La rançon du renne, cela pourrait faire un beau titre de film, songe-t-il, sans trop savoir pourquoi. Désormais, le professeur Renson n’a plus le goût de sourire. Il se demande plutôt comment il va pouvoir sortir de cette voiture, comment il va pouvoir se retrouver devant son auditoire. Lire la suite


Cette fois-ci, je vais gagner. Je vois bien qu’il fatigue. Il prend plus de temps pour ramasser ses balles. Il essaie de récupérer. Je vais enfin remporter un match contre lui. Après cinq ans… Comme elle est étrange, cette importance que nous accordons à la possibilité de vaincre dans le jeu. Qu’est-ce que j’ai pu en rêver de cette victoire! Il m’est souvent arrivé de passer à côté. De peu. Ma rage était telle que j’imaginais envoyer une balle d’une force inhabituelle, en plein cœur, qui le terrasserait sur place. De telles pensées m’effrayaient et me donnaient une étrange satisfaction. Mais une main invisible freinait mon bras au moment de frapper. A la façon dont il me regarde aujourd’hui, mélange de hargne, de désespoir et d’incompréhension, je me demande si les mêmes pensées ne l’effleurent pas. Bon, j’ai mieux à faire que de m’arrêter à ces supputations: j’ai la partie en mains, continuons sur ma trajectoire et profitons du moment. Lire la suite


Quand j’étais petit, je passais des heures, affalé dans le divan élimé du salon. Je me serrais contre mon père. Il avait la tête enfoncée dans le cou, le corps tassé sur les coussins, il demeurait à demi endormi. Parfois, je me demandais qui, de l’enfant ou de l’adulte, protégeait l’autre. Nous étions bien, détendus, silencieux comme un vieux couple auquel le monde aurait appartenu. Ou plutôt, comme s’il ne devait rien y avoir au-delà de la pièce où nous passions nos soirées, au-delà de la pénombre qui nous enveloppait jusque tard dans la nuit. Mon père était rivé à l’écran de télévision où il regardait à s’en saouler les films de guerre. Il ne se privait pas non plus de boire son verre de bière à ces occasions. Et quand il n’y avait pas d’épisodes guerriers programmés, il compensait son manque en revisionnant ses cassettes vidéos favorites: Le jour le plus long, Apocalypse Now, Les sentiers de la gloire, La grande illusion, Le pont de la rivière Kwaï, Les canons de Navarone, Platoon, Il faut sauver le soldat Ryan, Full Metal Jacket… Le Vietnam n’avait plus de secret pour moi. Je crois que je n’ai rien connu d’autres comme films de toute ma vie et ce n’était pas pour me déplaire. Il y avait dans ces histoires une logique qui me rassurait et me distrayait de tous les tracas et de toutes les peurs de la vie quotidienne. J’avais peur de tout : peur d’oublier ma boîte à tartines avant de partir à l’école, peur de rater mon bus, peur de me faire décapiter par un camion en traversant la Nationale, peur des sourires entendus de Madame l’institutrice, peur du chien que papa enfermait dans la cave pour mieux regarder ses films… et peur que mon père ne découvre toutes mes peurs. Pourtant, de lui, je n’avais pas peur. Il me protégeait et je le trouvais plutôt bonhomme. Sans lui, je ne savais pas trop comment j’aurais pu vivre. Lire la suite


«Il est fini le temps où des saisonniers flamands venaient engrosser des filles de ferme un peu naïves et wallonnes (non, ce n’est pas un pléonasme), mais au tempérament jamais décrié. Elles n’avaient des choses du sexe aucune connaissance, mais déjà une sensualité exacerbée et un talent fou pour éveiller les ardeurs de juvéniles gamins. Leur coup tiré, ceux-ci disparaissaient dans leurs plaines nordiques et laissaient l’opprobre et la honte se repaître de ces fraîches filles mères. Ces époques barbares pourtant si peu éloignées de nous et dont l’inconscient collectif garde encore quelques traces sont heureusement révolues. Il y eut d’autres métissages, moins sauvages et moins clandestins, dont je suis un des fruits involontaires.» Lire la suite