Le hêtre rouge

André Delcourt,

Life went on, and the erosion of democracy and constitutional rights was slow and hardly noticed.

Howard Fast, Being Red

À JeF et Athena, Cleveland OH, qui nont pas de pétrole À Issa Ait Belize, Tilff BE, qui n’en a pas plus

L’Arbre du Ténéré est mort. Au même instant naquit l’Empereur qui venait du pétrole.

L’Arbre du Ténéré est mort. Le vieil acacia solitaire, qui avait vécu plus de trois siècles en allant puiser des traces d’eau à cent coudées de profondeur dans le sable de l’oued desséché, a été heurté par un camion. Phare du désert, il était le point de ralliement des caravanes, le trait d’union entre les hommes qui marchent. Et lorsque ceux-ci ont préféré rouler, son sort fut scellé. Le feuillage de l’ancêtre avait offert une ombre bleutée et apaisante à de nombreuses souffrances. Il n’en reste aujourd’hui que grises poussières invisibles dans l’erg infini. Ses branches discrètes avaient recueilli les bavardages de générations de caravaniers, et cette mémoire fut condamnée. Son tronc avait inscrit au centre des cartes de l’Afrique un repère infaillible qu’un monument métallique prétend aujourd’hui remplacer. Mais les racines de notre arbre, plongeant au cœur de la matière, s’étaient mêlées à celles des premiers arbres du monde pour assurer la pérennité de la grande fraternité des Êtres.

L’Arbre du Ténéré est mort. Au même instant naquit l’Empereur qui venait du pétrole.

L’Arbre du Ténéré est mort. De solitude aussi. L’arbre n’est-il pas fait pour vivre avec ses congénères, en pleine forêt, par futaies entières génératrices de vie : la mort d’un arbre ne s’accompagne-t-elle pas de la naissance d’un humain, la mort d’un homme n’entraîne-t-elle pas la naissance d’un arbre ? Ce grand cycle de vie s’est poursuivi ainsi depuis l’aube des temps, assurant l’immortalité des créatures : Tous mes enfants sont égaux à mes yeux, dit le Père-Forêt d’Anatoli Kim, qu’ils soient conifères, feuillus, mathématiciens, turkmènes ou surréalistes.

L’Arbre du Ténéré est mort. Au même instant naquit l’Empereur qui venait du pétrole.

L’Arbre du Ténéré est mort. De visionnaire désespérance aussi. Car il n’ignorait pas que quelques décennies plus tard parlerait l’Empereur qui venait du pétrole et, Dieu à ses côtés, proclamerait de sa lourde rhétorique que tous les -isme qu’avait connus l’Histoire n’étaient rien au regard du nouveau Mal. Dans sa volonté de dominer l’univers et d’en accaparer toutes les richesses, l’Empereur qui venait du pétrole détruirait la planète. L’environnement – la vie – serait le cadavre qu’il aurait recelé dans son placard.

Et il advint en effet que l’Empereur qui venait du pétrole prit la parole. Et l’huile de pierre fut partout. Opaque, elle recouvrit la transparence cristalline de l’eau. Sa couleur dans toutes ses nuances s’étendit à la vie entière pour tuer. Sa noirceur masqua le vert des billets qu’elle permettait d’accumuler à l’infini, dissimula le rouge du sang des millions de victimes des conflits qu’elle engendrait, camoufla la corruption des gouvernements et des élites dans les pays qui la produisaient, fit oublier le vide culturel qu’elle y avait établi. Mais l’huile de pierre sut également se parer du fallacieux masque arc-en-ciel des marques dont elle jalonnait les routes du monde. Tant qu’il y aurait des clients…

L’Empereur qui venait du pétrole avait parlé. Il avait dit des statistiques qui ne mentent jamais, mais en bon menteur il en avait abusé pour tromper les naïfs. Il avait étalé des preuves irréfutables, mais en bon manipulateur il les avait forgées sous les yeux d’un monde hypnotisé. Et donc la vie peu à peu s’était éteinte. Les rivières, les lacs, les paysages furent lentement défigurés, puis détruits. L’immensité noirâtre étendit partout son linceul de mares grasses, de croûtes craquelées, de déjections délétères, de ruisseaux visqueux, de vapeurs nauséabondes, de pellicules contaminées. Et dans cette profanation de la nature, dans cette désolation universelle, lorsque le dernier caillou eut versé sa dernière larme sur le dernier enfant assassiné, l’acteur précaire qu’était l’homme disparut, et l’Empereur qui venait du pétrole, sourd aux ultimes cris de Not in my name !, Not in our name !, fut à son tour englouti dans son formidable cercueil d’orgueil. Lorsque repoussa une herbe grise, ce fut dans les cimetières.

Entre-temps, la brousse avait tout envahi. Épineuse, dense, hostile et stérile, elle avait tapissé les landes huileuses, les grises toundras et les marais gluants de vagues mousses, de lichens crustacés, de fourrés difformes et de taillis impénétrables. Des ronciers flétris empêchaient toute progression – mais quel vivant aurait remué désormais, sinon les nécrophores qui pullulaient ? Quelques dolines arides recevaient parfois encore l’un ou l’autre ruisselet saumâtre.

Se turent les tempêtes humaines, celles qui étaient peuplées de tant de labeurs et d’émotions, d’héroïsmes quotidiens et de petites joies personnelles. Sur les eaux asphyxiées déferlèrent des bourrasques hurlantes, des moussons dévastatrices, toutes sortes de vents qu’Éole n’avait jamais enfantés. L’anticyclone du Baikal força sur la moitié de la Terre coups de bise, de burle et de bora inconnus de la météorologie de 1re humaine. Des grands lacs nord-américains se déchaînèrent des galernes de fin du monde, les Andes furent aplanies par une tourmente de chubasco, tandis qu’entre Appalaches et Rocheuses couraient des foehns catabatiques colossaux. Une dispute du khamzin et du chamal que le Maître des vents n’avait jusque-là réservée à aucune caravane secoua les déserts du monde.

Car les ailes de ces vents portaient avec rage le souvenir des victimes de l’Empire, le souffle puissant du dernier Bison du Colorado, le murmure trop modeste des Premières Nations décimées, les soupirs d’agonie des Mexicains insurgés, les silences des résistants napalmés du Tonkin, les résignations des encagés de Guantanamo, les gémissements plaintifs de millions de Mésopotamiens bombardés et les lamentations de tous les humains sacrifiés dans un grand élan de jusqu’au-boutisme sur l’autel de l’huile de pierre.

Cependant, des monts Aravalli miraculeusement préservés descendaient triomphants les cantiques de Mira Baï, la sainte poétesse hindoue d’Udaïpur, pour la plus douce consolation des âmes affligées. Tombèrent alors les étoiles de Patagonie, et lorsque la brise séculaire de la Cordillère du Vent chanta sa chanson secrète, il apparut qu’au cours de la catastrophe la Mère-Terre avait néanmoins perpétué son œuvre de vie.

Un vieux Hêtre rouge résistait encore, au cœur du Nevada, et déjà il prenait le relais du long chant de résistance de l’humanité qui autrefois marchait. Je suis le Rouge très rouge, chanta le Hêtre, tantôt carmin et tantôt pourpre, rouge-adom ou rouge-hmer, rouge-krasny ou rouge-kyzyl, rouge-rosso ou même rouge-red, mais toujours de gueules, telle est ma raison d’être.

Son écorce lisse et cendrée l’avait dissimulé aux assauts mortels. Sa ramure et ses frondaisons avaient déjoué tous les pièges de l’asphyxie. Ses feuilles cuivrées et mordorées avaient perpétué le témoignage de la beauté, leurs ondulations portant témoignage du nécessaire mouvement. Sa cime étalée avait préservé dans un cercle de fraîcheur un coin de terre d’où repartirait la vie. Déjà s’y étalait un parterre printanier d’anémones étoilées, de primevères jaunes et vertes, de violettes en touffes, de pulmonaires roses et bleues, d’aspérules odorantes. Enfin, lorsque l’arbre eut assuré sa nouvelle vigueur, la première faînée eut lieu. Rougeâtres, triangulaires, hérissées de pointes, les faînes du Hêtre rouge se laissèrent disperser à la surface de la Terre entière, préludant à la reconquête de la brousse, murmurant décidées dans le vent de l’avenir : Just like a tree that’s standing by the water, We shall not be moved.

L’Arbre du Ténéré est mort à l’apparition de l’Empereur qui venait du pétrole. Et dans le grand silence qui recouvrait toutes choses il a parlé par le truchement d’un lointain congénère résistant à l’autre bout du monde. Arbres et fleuves ne parlent jamais pour ne rien dire, avait-il été signifié à l’ombre de l’Ombu de Patagonie, l’arbre insaisissable consubstantiel à l’aède, l’arbre étendant les antennes de sa ramure au cœur de la constellation des Pléiades.

L’Arbre du Ténéré est mort. Mais le Hêtre rouge vaincra la brousse.

L’Empereur qui venait du pétrole a parlé. À ses sujets de reconquérir la parole. À ses sujets de choisir la désobéissance.

P.-S. Many thanks to Matthew Rothschild, The Progressive, http://www.progressive.org

Partager