Dès mon arrivée à Kerkova, j’ai senti la présence de l’Atlantide. Jusque là je n’y avais pas cru : c’était une lubie de Dogan, une pure hallucination. Je n’avais accepté de venir voir sur place que par goût invincible du mystère, même si ce mystère n’existait que dans les vapeurs d’un cerveau alcoolisé.  A présent, je voyais et je croyais.

Assis au bord du rivage, recroquevillé entre le roc et les tessons, je captais une tension électrique qui me faisait cogner le cœur. Le pressentiment d’un monde perdu irisait cette fin d’après-midi.

L’Atlantide. Elle était là. Sous le lourd couvercle de vagues raides et rapides, elle remuait encore un peu, après des millénaires, comme un animal lent à mourir
Dogan dans sa folie visionnaire n’avait pas menti.

Je me suis arraché à cette contemplation invisible, j’ai regagné l’hôtel. Mes pieds nus s’enfonçaient dans la poudre de roche qui tenait lieu de sable, et scintillait comme du mica.

Kerkova n’est qu’un village de pêcheurs au bord de la méditerranée, tout près de Kas, en terre turque et en face de la côte grecque. Je ne sais pas à quoi il ressemblait avant la catastrophe. Tel quel, il ne payait pas de mine. L’océan, en se gonflant démesurément, n’avait jeté à bas que quelques masures. Mais le tremblement de terre avait effacé les villes voisines, orgueilleuses cités de Babel dont les tours mal bâties s’étaient écroulées comme des blocs de boue. Il faudrait des années avant d’effacer les traces du désastre. Dans la région, on comptait cinquante mille morts.

L’hôtel était modeste, son seul luxe était les balcons en encorbellement du bel étage. Il ne fallait pas lui en demander plus. C’était le dernier hôtel de la région. Seules la saison déjà bien avancée et les craintes d’autres secousses sismiques avaient permis d’y trouver quatre chambres. J’occupais la plus grande, celle qui possédait un lit double ou triple. Un luxe inutile puisque j’étais seul.

Filiz était retournée à Istanbul. Elle n’avait fait la route que pour me déposer. Avant qu’elle ne redémarre, j’avais essayé de l’embrasser en me penchant par la portière. Elle avait écarté la bouche, sans cesser de sourire. Je n’en étais qu’à demi surpris. Elle voyait en moi la sagesse ou Dieu sait – moi qui n’étais tenté que par les folies.

Je me suis assis sur le balcon de ma chambre, face à la mer, en serrant un verre de vin glacé que je ne me décidais pas à boire. A cette heure-là, à Genève, j’allais prendre mon huitième gobelet de café au distributeur Nestlé qui encombrait le couloir,  et il faisait déjà nuit. Faute d’avoir Filiz contre moi, je regardais la mer.

A environ trois milles du rivage, l’île des princes avait été supprimée d’un coup : roulée, ballottée, submergée par les vagues monstrueuses, engloutie avec ses casinos de luxe, ses hôtels en patio, ses villas rutilant de piscines et de marbres. Tout cela gisait à présent par 100 pieds de fond, comme un sous-marin mort. En une seule nuit vingt ou trente milliards de dollars s’étaient retrouvés libérés de leurs légitimes propriétaires. Zurich et Genève en avaient frémi.

Je me trouvais précisément à Genève lors de la catastrophe : pas au cause des banques, à cause de l’obscur département d’histoire où j’enseignais. Mon cœur avait saigné en apprenant le nombre des morts et en voyant à la télé leur visage déformé par l’eau salée et par l’horreur. Mais vous savez ce que c’est : le sang qu’on saigne à distance n’est qu’un liquide insipide et incolore. D’ailleurs en Suisse, rien n’est jamais réel. Le lendemain du jour où Tchernobyl saute ou que Kuala Lumpur est ravagé par les flammes, on peut être assuré que les quotidiens consacreront leur Une à la votation sur l’horaire des messes dans l’Oberland bernois. Je n’étais pas vraiment au courant. C’est Dogan qui m’a tout raconté.

Je l’avais connu à Louvain, il étudiait la médecine, moi les convulsions de l’Empire romain. Nous parlions durant de longues heures de Platon, de Lucrèce et des mondes perdus. C’était un pur Stambouliote, mais il avait passé toutes ses vacances de jeune homme à Kas, et il s’était mis dans la tête que si l’Atlantide avec existé, c’était là, au-dessus de la longue fracture qui tous les deux mille et trois mille ans, s’entrouvre et se referme en produisant le Déluge.

Car le village qui porte actuellement le nom de Kerkova est un leurre. Il garde comme un secret  le souvenir d’une autre terre, d’un monde presque entièrement dissout dans le Temps.

La vraie Kerkova n’existe plus depuis cinquante siècles. C’était une vieille cité phrygienne, grosse comme une sous-préfecture. Un séisme l’a engloutie au fond le la mer, environ 3000 av. J.C. Ce fond marin, à un kilomètre des côtes, n’est d’ailleurs pas très profond. On peut aperçoit les ruines du bord d’un bateau. Des statues, des portiques, des enclos, des temples sur deux kilomètres carrés environ. Et tout cela s’arrête d’un coup, en plein corps, coupé net par une mâchoire géante. La terre est un monstre préhistorique.

Pour Dogan, il n’y a jamais eu de doute : Kerkova ne constituait que les faubourgs d’une ville ou d’un empire bien plus vaste, et d’un niveau technique qui écrasait les cités d’Egypte et de Grèce. Il n’allait pas par quatre chemins pour nommer ce monde perdu : l’Atlantide.  Du promontoire de la terre grecque, Platon avait pu regarder de ses yeux d’enfant le vide qu’elle faisait dans la mer. J’étais sceptique. J’imaginais l’Atlantide comme Manhattan ou du moins comme Babylone : bien trop grande pour avoir pu occuper un si frêle espace. Je le laissais dire. Je riais.

Puis la vie avait passé, pas toute la vie, mais un bon morceau et après une suite ininterrompue de triomphes secrets et d’échecs au grand jour, je m’étais retiré à Genève pour y enseigner l’histoire d’autres mondes perdus.

C’est là qu’au lendemain du choc qui avait endeuillé la Turquie, Dogan m’avait retrouvé, après 26 ans. Personne n’est invisible avec Internet. Si vous publiez une plaquette à Perros-Guirec, si vous donnez une conférence à Canberra, vous laissez derrière vous un sillage argenté comme le suc glaireux d’un gastéropode : la première nymphe au cœur fidèle qui tape votre nom sur Google en sait plus sur vous que vos douze meilleurs amis.

Dogan avait forci et pris une espèce de dureté minérale, dans laquelle je ne reconnaissais pas le jeune homme ancien. Il avait rasé sa moustache, qui jadis lui donnait l’air d’un rescapé de la guerre de 14, ou du chauffeur de Marcel Proust.

Nous avons été nous asseoir à l’intérieur d’un café vide, près de l’Académie de musique, et il s’est mis tout de suite à boire sérieusement. Il était sans doute devenu alcoolique, mais je ne me hâtais pas de conclure. Pour vider coup sur coup trois décis de vin rouge vaudois, il faut quand même avoir soif. Il paraissait fort agité.

Dans les semaines qui avaient suivi le séisme, il faisait partie des équipes de secours. Pas comme médecin (il n’avait pas achevé ses études) ni comme terrassier (une lassitude chronique l’empêchait de soulever des montagnes), mais comme traducteur mis à la disposition d’un bataillon de pompiers normands. L’envie de voir la région de son enfance transformée en champ de ruines l’avait grisé, malgré l’ampleur du désastre. Et puis la terre tremblait encore et il y avait un péril qui réveillait en lui, après si longtemps, un vieux fond moral. Mais ce qui l’attendait, rien n’aurait pu l’y préparer, pas même la lucidité surnaturelle que procure quelquefois l’alcool.

  • – Il s’est passé quelque chose d’invraisemblable. C’est pour ça que je suis là.
  • – Qu’est-ce que tu veux dire ?
  • – J’ai retrouvé l’Atlantide.
  • – Oui ? Où ça ?
  • – A Kerkova ! Tu ne te souviens pas ? Je te l’ai toujours dit.

En 1978 et à Louvain, j’avais eu la candeur de consulter quelques encyclopédies pour voir s’il y avait des entrées communes à Atlantide et à Kerkova, mais je n’avais trouvé aucun signe de connexion. Pour les auteurs de ces articles, les ruines de la cité phrygienne semblaient présenter un intérêt plus géologique qu’architectural.

Mais avec Dogan, rien n’était jamais réglé. Durant les semaines où il avait participé aux secours, dans la clameur des pelles mécaniques, des veufs éperdus et des talkies-walkies de l’ONU, confronté dix heures par jour à mort et cherchant de temps en temps à échapper à ces images en faisant un peu de bateau avec un plaisancier des environs, il était retourné voir ce qui restait des ruines précieuses de son passé. Il craignait que la main géante qui avait enfoncé l’île des princes sous sa ligne de flottaison n’ait balayé aussi les restes de la cité phrygienne. Or, arrivé au-dessus de Kerkova, il vit que c’était le contraire qui avait eu lieu : l’impossible, l’inespéré.

Les ruines n’avaient pas disparu, elles s’étaient multipliées. D’un repli de l’écorce terrestre, au moment le plus violent de la première réplique (celle qui avait effacé l’île des princes d’un seul coup de gomme), des rues entières avaient surgi, des bribes de passé colossal, des stades, des parlements, des labyrinthes, des forums, des usines : dans la bouche de Dogan, cela devenait une sorte de cauchemar d’Emile Zola, de Germinal  barbouillé de vert et de rouille par la végétation marine. Et ça et là, sous ses yeux exorbités, surgissaient des esplanades rondes, immenses, incompréhensibles.

L’Atlantide gisait la tout entière sous la masse des eaux, rivée au vide par le poids de ses palais et de ses machines.

– Si c’était vrai, comment ça se fait qu’on n’enait pas parlé ?

– J’ai tenu ma gueule, tu penses. J’attends des preuves pour faire éclater la vérité.

– Quel genre de preuves ?

– Des films. Des témoignages sérieux. Des documents scientifiques.

J’ai hoché la tête. Il a bu deux verres de suite d’un air furieux. Il soufflait par le nez comme un enfant.

Tout à coup il m’a demandé, en scrutant de la tête au pied mon corps Néandertal, si je savais encore plonger. Plonger ? Plonger ? Son œil vitreux commençait à virer au charbon de bois.  Pratiquer la plongée sous-marine. Ah ! Heu ! Il y a longtemps que je n’en avais plus fait. Mais ça ne s’oublie pas. La tête, non, mais le corps, oui. C’est à quelle profondeur ? Quatre-vingts pieds. Oh ça va, je pourrai encore. Tu es sûr ? Il m’énervait. J’avais moins d’entraînement que lui, mais aussi moins d’heures d’alcool dans les veines. Bon alors je peux compter sur toi ?

Bien sûr, j’allais venir. Non pas que je le croyais. Mais il y avait dans cette histoire quelque chose à laquelle je ne pouvais résister. Les hommes sont hantés par l’esprit d’aventure. Tous les hommes.

De toute façon ça me faisait une raison de passer par Istanbul, d’y séjourner à l’aller et au retour. J’ai toujours eu pour Istanbul une sorte de passion.

Le rendez-vous a été fixé au 15 octobre suivant, le dernier jour de l’arrière-saison. Nous serions quatre : notre vieil ami Philippe, en poste à Istanbul, et parfait pour le rôle de témoin assermenté. Sélim, le plaisancier, l’homme riche qui financerait l’expédition. Puis lui et moi.

Les bonnes surprises m’attendaient dès mon arrivée. Philippe comme d’habitude vivait des situations sentimentales compliquées et ne pouvait pas m’héberger chez lui, mais il m’avait trouvé un gîte chez de riches banquiers du Bosphore. Il avait surtout déniché pour me véhiculer une jeune fille qu’il qualifiait dans son mail de groopie, car elle avait lu mes livres. Ca me paraissait un peu improbable. Mes livres. On exagère toujours.

La groopie s’appelait Filiz et elle est venue m’attendre à l’aéroport. Avec ravissement, j’ai vu qu’elle était munie d’une Fiat 600 – la plus petite voiture du monde. Me plier là dedans en quatre ou en cinq me confortait dans l’idée que j’avais gardé une certaine souplesse. J’étais prêt à accepter la décadence irrémédiable de mon corps, à condition que ça ne me gêne pas trop dans la vie courante.

Filiz était toute petite, brune, frisée, avec une peau de blonde et des yeux très clairs. Nous avons un peu parlé de mes livres, très peu. Nous avons bu quatre ou cinq verres dans le petit bar du Pera Palace. Elle était aussi moderne que vous et moi.

Les hôtes qui m’hébergeaient étaient absents pour la semaine. Il y avait un concierge impérial, une sorte de doorman comme dans les beaux quartiers à New York. Il m’a ouvert les doubles portes d’une sorte de palais de cauchemar, où la malachite et la nougatine faisaient mauvais ménage. Ce n’était que pour deux jours, je n’avais qu’à fermer les yeux. Je partais à pied dans la ville immense, je me perdais et me retrouvais sans effort, je finissais toujours par rejoindre Taxim, par dériver dans Istiklal Kadesi, par semer mes poursuivants imaginaires en m’engouffrant dans le passage d’Alep, retrouvant le jour dans une ruelle étroite, repartant à l’assaut des falaises lestées par de faux immeubles de Palestine ou de Syrie.

Je n’ai jamais vu dans Istanbul des traces vivantes de l’empire romain : c’est une ville grecque et orientale, odorante et chavirée.  Constantin est mort tout entier.

Le matin du troisième jour je suis parti avec Filiz dans la petite Fiat citrique. Filiz avait mis une jupe courte, je voyais ses genoux à les toucher, mais le changement de vitesse nous séparait comme une épée tragique sépare Tristan et Iseult.

Arrivée à Kerkova, elle restée une heure avec moi, sur la terrasse ouverte de l’hôtel, à me donner des conseils de plongée sous-marine et à rire comme une folle de tout ce que je disais. Maintenant qu’elle allait échapper à mon regard, elle pourrait rêver tranquillement à mes exploits sexuels dans mes livres, si loin de la réalité.

Après son départ, j’ai un peu nagé, pour prendre la mesure de l’eau, puis tout à coup j’ai eu peur de ce que j’allais trouver sous la mer et je me suis réfugié dans ma chambre avec un verre, en attendant les autres.

On a frappé derrière moi, trois coups secs rapides, j’ai reconnu l’emportement nerveux de Dogan !  La porte s’est ouverte. – Qu’est-ce que tu fabriquais, vieille chose turque ? ai-je lancé. – Le raki, mon bon monsieur. Le raki et les embouteillages, a répondu une voix froide et française. Ce n’était pas Dogan, c’était Philippe.

La plus longue silhouette, le visage le plus pâle, lui servaient à simuler une indifférence universelle. Je ne l’ai jamais vu faire un geste ni prononcer une parole sans percevoir en sourdine un à quoi bon généralisé. C’était le comble de la ruse. Il était fou. Fou d’impatience, fou d’angoisse et de regrets. Périodiquement il était saisi par la passion de transmettre à l’espèce humaine les terribles certitudes qui le hantaient.  Entre autres, que la fin du monde avait commencé.

Dans le civil il était premier conseiller au consulat général à Istanbul. Mais il n’attachait pas beaucoup d’importance à cette fonction officielle. La plupart du temps il faisait semblant d’être écrivain. Sous ce masque, il publiait des ouvrages de météorologie tragique : Vingt mille lieux sous la mer,  La fin des îles. Le déluge et l’Occident. Il collectionnait à longueur de journées les petits faits démoralisants sur la montée des eaux, la destruction de l’écosystème, la désagrégation climatique. Seul la bienveillance habituelle du Quai d’Orsay pour les gens de lettres lui épargnait une promotion en Corée du Nord.

Philippe est venu à moi et m’a embrassé froidement : c’était un sentimental glacé.

– Tu bois quoi ?

– Du vin de Kas. Tu en veux ? Il sort du frigo.

– Je veux bien ?

Il s’est allongé à demi sur le lit, le verre à la main, les longues jambes dolentes.

– Qu’est-ce que tu en penses, toi ?

– L’Atlantide ? Bah ! Et toi ?

– Des villes qui montent et qui descendent dans la mer, ce n’est pas nouveau. L’Atlantide ou la cité d’Ys ou le continent Mu. Ce n’est pas l’essentiel.

Je n’ai pas eu besoin de poser la question suivante. Il a mis de lui-même les points sur les i.

La catastrophe avait commencé il y a de longues années, mais depuis quelques mois elle s’accélérait. La fracture se déplaçait à un rythme croissant, les plaies de la planète s’ouvraient et se refermaient de plus en plus vite, elle ne parvenait plus à cicatriser. Il ne fallait pas être Haroun Tazieff pour constater que chaque coup était plus violent que le précédent, et que la croûte terrestre craquait comme une biscotte sous la pression des forces souterraines.

Entre Philippe qui rayonnait d’angoisse à la pensée de la poudrière sur laquelle nous étions assis et Dogan qui est arrivé peu après et que l’hallucination faisait répéter le mot Atlantide tous les trois phrases, je me sentais bien parti. Au total j’étais fatigué et le vin froid de Kas était lourd. Je les ai mis gentiment à la porte tous les deux. Ils allaient aller dîner en refaisant le monde ou plutôt en le défaisant. Ils semblaient être devenus très complices, depuis que Philippe était installé à Istanbul.

Dans le lit j’ai choisi la place du milieu. Le sommeil montait sans se presser, par grandes vagues blanches qui me passaient sur les yeux.

Et une fois endormi, j’ai vu les grandes fourmis rouges qui sortaient du Temps et se mettait à grouiller sur des statues grimaçantes. Je me rendais compte que je grinçais des dents.

Le lendemain, le quatrième homme était là. Il prenait son café tout seul sur la terrasse, on s’est reconnu d’instinct, on s’est présenté. Sélim. Il parlait mal français mais il était bavard. Il avait surtout pour lui d’être riche et d’avoir un bateau. C’était un jeune érudit, un chercheur financé par son père. Il travaillait beaucoup, tout le temps, le visage bouleversé par un esprit de sérieux. Il était frappant qu’il se soit lié avec un farfelu comme Dogan et un désespéré nonchalant comme Philippe. Encore dans le cas de Philippe, ses fonctions d’attaché diplomatique et les bonnes manières un peu gourmées qui lui étaient venues avec le poivre et le sel des cheveux pouvaient faire contrepoids. Mais dans le cas de Dogan, qui n’avait d’autres passions dans la vie que la poésie des cabarets et le lyrisme atlante, et qui n’avait jamais été à jeun un seul jour de sa vie, l’amitié qui lui portait Sélim était tout à fait incompréhensible et selon moi, faisait l’honneur de l’âme turque. Peut-être aussi, comme jadis les jeunes gandins de la cour d’Atatürk entretenaient une actrice, Sélim tirait-il vanité d’entretenir un poète. J’ai bien connu des avares qui jouaient aux courses.

Il consacrait une thèse de sociologie à l’invention du micro-onde.

Il a été ravagé d’apprendre que je n’avais pas de micro-ondes et que je ne connaissais même personne qui en avait un, sauf peut-être des vieilles personnes que je ne fréquentais pas et dont j’avais traversé par hasard la cuisine comme on traverse Lourdes en voiture, sans s’arrêter.

Quand Dogan nous a rejoint, j’ai été surpris de constater que Sélim et lui avaient l’air montés l’un contre l’autre, comme un jeune sanglier contre un vieux. Ils parlaient turc, mais leurs gestes et leurs mimiques étaient si expressifs que je comprenais l’essentiel. Dogan faisait remarquer à Sélim  que le parfum dont il s’était inondé à cette heure matinale gâchait l’odeur de la mer. Que ce n’était pas parce qu’il avait un père riche qu’il devait se croire permis de sentir trop bon. Que pour ses études, le temps qu’il les termine, les micro-ondes auraient été remplacés par autre chose depuis longtemps.

Sélim regimbait. Il reprochait à Dogan d’être vieilli avant l’âge, épave par le manque d’hygiène et abus d’alcool. C’était excessif. Dogan se contentait d’user du droit dévolu à toutes les créatures de vieillir et de mourir. Il vieillissait d’ailleurs assez bien, malgré tout le vin rouge qu’il buvait.

Surtout, j’ai toujours assez bien discerné chez les gens l’état d’avancement de la mort et la forme qu’elle prendrait. En regardant les paupières lourdes de Sélim, son sourire triomphal, j’avais envie de lui dire que ça ne servait à rien de tant travailler, qu’il ne soutiendrait jamais sa thèse. J’aurais aimé aussi lui dire d’arrêter de fumer. Mais on ne peut rien pour les gens, à moins de les aimer par esprit de jouissance, égoïstement. Si on désire leurs caresses, ou leur admiration ou leur chaleur humaine, on a  une petite chance de leur être utile, dans la mesure de nos faibles forces. Autrement, on les regarde mourir sans  parvenir à ébranler la plaque de verre entre nous. L’amour désintéressé est un désastre.

A dix heures Philippe nous a rejoints. Il a attendu d’être à deux pas pour dire «je t’embrasse, ma chérie »  et coupé son téléphone portable. Philippe. Un désespoir toujours violemment sexuel.

Dogan a déployé ses cartes. Les nuances de couleurs indiquaient les différentes profondeurs du fond marin à proximité de la côte. Il parlait par saccades, en faisant rouler entre ses joues sa première gorgée de vin. Pour la circonstance il avait pris une sorte d’accent créole inattendu.

– Vous voyez ces trois taches presque violettes ? C’est ce qui reste de trois petites îles qui se sont enfoncées il y a cinq mille ans. Leur total constituent le chiffre exact de l’Atlantide.

Sa manière précieuse de parler survivait à la sagesse cosmopolite qu’il avait acquise  au hasard des bouteilles.

Quand Philippe a eu achevé son café, le soleil d’automne était encore bas et nous avons été sans nous presser vérifier le matériel. Il était rangé dans un hangar dont la porte arrière donnait sur la mer. En voyant les gestes précis dont les trois autres palpaient les combinaisons, vérifiaient la pression des bouteilles, j’ai compris qu’ils étaient restés dans le coup, tandis que vingt ans passaient et que je m’engonçais dans les bureaux surchauffés des villes du Nord.  Enfin, ce n’était pas un exploit sportif qui nous attendait. Et 80 pieds en douceur, je pouvais encore.

Chacun portant son attirail, nous avons gagné le bateau.

Une jetée en ciment un peu effrité, de l’eau stagnante chargée d’huile de vidange, des bouts de bois qui cognaient contre les marches, des poissons morts, et tout au bout, un bateau et deux barques qui se balançaient : c’était le port. Le bateau appartenait à Sélim. Il état petit et bien cambré. C’est à son bord que nous allions survoler les ruines. Un capitaine à casquette plate nous y attendait en se curant le nez et en scrutant les nuages. A première vue je l’ai trouvé charmant, mais il ne l’était pas. Aussitôt en mer, il s’est mis à grommeler et à cracher de façon ininterrompue, avec de temps à autre, sur moi surtout, des regards de haine. Il ressemblait à Paul Valéry à la fin de sa vie, fripé, amer, floconneux. Nous avons pris le parti de l’ignorer.

Le bateau était petit, mais une fois à bord, cinq hommes, avec le matériel et les paniers en paille, tout tenait à peu près. Il y avait assez même assez de place pour étendre les jambes et se rouler de rire quand Dogan essayait de chanter dans ce qu’il croyait de l’allemand les chansons de Marlène Dietrich. Il était fou. Fou.

Soudain il s’est tu, il a tiré de son caban une bouteille de liquide clair et il a bu.

La mer tanguait, le bateau s’accrochait, ses deux moteurs mordaient dans l’eau comme des dogues. Une odeur de varech, de pétrole et de fiente bouillonnait autour de nous.

Je me suis mis tout nu dans un coin et j’ai commencé à me tortiller pour enfiler ma tenue ; comme j’étais le plus lent il fallait que je sois le plus prompt ? C’était une combinaison X large mais pas tout à fait assez large. Philippe est venu m’aider ; il avait une cigarette aux lèvres ; la cendre s’est détacher et à frétiller dans mon cou ; et Philippe me soufflait : « Tu ne touches à Filiz, compris ; elle est avec moi ». Comme ça au moins c’était clair. Je transpirais et j’étais furieux. J’avais hâte de plonger. J’ai été prendre mes bouteilles d’air comprimé et je les ai dressées contre la cloison. J’ai bien serti le détendeur. Philippe revenait déjà, flegmatique, confus : «  Au fond je n’ai rien dit. Nique-là si tu peux ». Connard. Il a projeté son mégot par-dessus bord.

Maintenant, le capitaine avait rejeté sa casquette en arrière et barrait des deux mains, les lèvres luisantes de salive.

Maintenant, nous étions tous assis entre les paniers en paille et nous agitions lentement en l’air nos pieds palmés.

Maintenant, Dogan s’était mis à respirer fort et à trembler : «  La faille est là » a-t-il hurlé. Il a tracé au-dessus du plancher des eaux une longue ligne un peu tremblante. Peut-être pour indiquer que la faille était ondulée. Peut-être aussi à cause de la fatigue due au raki. De toute façon lui ne plongeait pas. L’Atlantide il l’avait déjà vue, il restait à bord pour surveiller la manœuvre.

Le moteur s’est mis à ronronner au ralenti. Lentement, il s’éloignait de ses propres remous. Le capitaine nous a fait un petit signe. Nous avons sauté tous les trois ensemble dans la plaque blanche de la mer. J’ai reconnu le froid, le choc.

Miracle de notre combinaison amphibie, nous franchissions les sas.

Au bout de six ou sept mètres, j’ai fait passer mes jambes au-dessus de ma tête, d’un coup de rein. Déjà j’étais à la traîne. Les autres, en triangle, descendaient devant moi.

Mes faibles jambes n’avaient plus battu à ce rythme fossile depuis la nuit de temps. J’étais concentré, lucide, décalé. Les palmes étaient dans mon ventre, dans mon sexe. Lentement je filais vers les sombres cités.

Elles ont surgi d’un coup.  Des blocs branlants, mes gigantesques. Des empilements de blocs avec des yeux et des oreilles. Mes camarades avaient disparu. J’étais seul dans la demeure des cyclopes.

Ca ressemblait un peu à des vieux immeubles de quartiers pauvres, de Naples ou de Smyrne, des vieux immeubles ouverts en deux comme des coques, avec plaqués contre leurs pans des frises et quelques mascarons. A tous les étages je discernais les vestiges d’un culte de la peur, la cruauté des dieux, leur masques ravagés, leurs âmes tragiques, les ruines de leurs sarcophages grotesques et de leurs portiques ouvrant sur un vide monumental.

J’ai vu autour de moi le vide, le froid, le néant accrochés par lambeaux à ma torche.

Au total, j’avais dérivais parmi quelques colonnades, des chaînes rouillées comme des chaînes de montre des géants, des monumentales fusées de basalte prêtes à décoller pour toujours.

Les plaques tectoniques qui s’étaient un moment écartées n’avaient régurgité que des rêves de statue.

D’une brusque détente, je me suis arraché à ces mirages. Mes palmes battaient d’un mouvement électrique. Je remontais. Je m’arrêtais. Trois paliers suffisaient. Je ne reviendrais pas en arrière. Le plafond liquide s’est irisé et a pétillé, juste avant que je ne le crève de la tête et des épaules.

Le capitaine tenait l’échelle plaquée contre le flanc du bateau en appuyant à contresens avec les genoux. Il m’a tendu la main. Je me suis hissé. J’ai recraché l’embout, l’ai relevé ma visière. Il m’a regardé droit dans les yeux. J’ai secoué la tête. Non.

Un à un, les autres ont réapparu. Le moins qu’on puisse dire est que personne ne riait. Le témoignage des yeux n’avait rien donné. La déception prédominait.

Sélim était le plus furieux. Il avait l’impression d’avoir été dupé, promené dans une reconstitution de ruines disposées spécialement pour lui. Finalement son français appris au lycée d’Ankara n’était pas si mauvais.

Philippe a explosé : « Vous êtes aveugles ! Vous ne comprenez pas ce que ça signifie ? Ce qui s’est arrivé reviendra. La fin du monde. » Le plus joyeux prophète du désastre qu’on ait vu depuis Jérémie. Sous sa casquette renversée, Paul Valéry se suçotait la langue pour en extraire les dernières gouttes de salive.

Dogan n’avait pas bougé. Il prenait des notes frénétiques, comparait les cartes. Il se demandait s’il allait en référer à l’agence Reuters ou garder cela pour un film.

Moi, je n’avais pas d’avis tranché. Je me tairais sans doute. Pas forcément.

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