Tout avait brûlé. L’appartement, les meubles, les livres, les photos, les souvenirs, les raisons de rester. Il était parti. Il avait loué un meublé, faisait ses heures au travail, écoutait la musique du monde se désaccorder. Il venait de quitter l’orchestre, les oreilles vides, le cœur enfin léger, il avait rompu.

Il fallait tenir ses nerfs pour les détendre parfois dans de brèves et laborieuses jouissances et regarder la neige tomber en été sans surprise. Il était devenu un vague salaud à force de se regarder de travers. Il esquivait, mâchait ses frustrations comme une vieille chique et crachait son jus en attendant mieux

Ses amis disparaissaient sans reprendre contact, des femmes traînaient dans sa mémoire et aucune dans son lit. Il avait peu de temps et trop de choses encore à faire. Il regardait la terre comme un endroit familier qu’il oublierait vite. Quelques coins de ciel l’obsédaient. L’océan s’éloignait de lui à chaque nouvelle marée

Il ne se prenait plus pour quoi ni qui que ce soit, un peu de liberté lui avait allégé les épaules et il sentait que son temps commençait à se muer en souvenir. Son médecin lui avait donné sept mois, une éternité. Sept ans, sept jours, sept mois… Ça ne changeait pas grand-chose à l’affaire, l’irrémédiable panne devait arriver alors tant qu’à faire, autant qu’il en connaisse les circonstances. Lire la suite


Les nouvelles tournent en rond ou c’est moi, qui ne comprends plus. Ça visse et ça dévisse tous les jours et des jeunes ont encore incendié Rome, Athènes et Londres hier. Je ne parle pas des villes de province. Ça brûle, ça casse, ça avance, ça recule, ça cogne dur, la farce est terminée, on va bientôt tirer dans le tas. J’ai quitté l’école en juin et me revoilà à pied d’œuvre. Trois collègues manquent à l’appel, ils ont abandonné, terminus, ils rendent leur tablier aux fous qui voudront encore marmonner dans des salles de sauvages égoïstes et peureux. Ils fichent le camp. Ils nous avaient prévenus à la dernière délibération de fin d’année, ça changeait ou ils partaient. Sont partis. Pouvaient plus voir les tas de fatigue de quinze ans attendant la fin du cours en craignant le suivant. Pouvaient plus. Lire la suite


Julia s’est décidée un lundi. Elle venait de passer tout un week-end à répondre à des dizaines de mails en retard. À son lever, sa boîte de réception était à nouveau pleine et un sentiment d’inachèvement la gagna. Elle regardait son écran, hébétée, et s’écroula en sanglots. Elle coupa l’ordinateur et en appuyant sur « Démarrer », elle ressentit une sorte de soulagement, comme si elle avait pris un calmant mais en plus doux, en plus intime, elle ressentait une émotion qu’elle n’avait peut-être ressentie qu’à la naissance de sa fille : les choses allaient comme elles devaient et elle ne pouvait rien faire. C’était ce sentiment qui l’envahissait, une houle qui l’emportait légère loin des pixels et des rayonnements baveux des écrans. Elle sentit en elle se rompre ce souci si douloureux qui la tenait en alerte depuis le lever jusqu’aux heures pâles de la nuit. Elle avait vu la plupart de ses amis et connaissances rompre le cours naturel d’une vie pour la dévider en permanence dans des actions sans véritable intérêt mais qui les occupaient et leur donnaient cette impression d’être encore vivants, c’est-à-dire visibles pour les autres. Ils se défendaient comme ils pouvaient et la minuscule virtualité qu’ils occupaient si vaillamment les renvoyait fugacement au sentiment de l’élevage en batterie. Ils étaient confinés, picoraient et avalaient ce qui coulait pour eux en permanence. Ils étaient grugés mais enfin gavés. Elle pensa à un vieux livre qu’elle avait lu il y a très longtemps, Lost Horizon, et sa mélancolie accompagna la fermeture et le sauvetage de ses données pendant que la musique de fin d’opération tintinnabulait dans la pièce comme un traîneau qui s’en va dans le lointain de la neige et qu’on entend encore légèrement alors qu’il a déjà disparu. Lire la suite


D’un coup de pied, il bascule le brasero. Les braises s’éparpillent sur le tarmac trempé. Il pleut depuis trois jours et la poussière des lieux a vernissé le paysage d’un gris profond. L’usine est adossée à la forêt face à des terrils éteints dans la brume.

« C’est grève. Ces temps-ci on fait grève aussi souvent qu’on travaille. Un jour pour, un jour contre. On sait rien faire d’autre. Alors on le fait bien. Aujourd’hui, ça fait deux semaines qu’on bloque les grilles d’entrée. Personne ne sort, personne ne rentre. Tout un boulot. Un sale boulot. On sait qu’on va dérouiller un jour, que ça va finir en compote, mais qu’est-ce qu’on peut faire ? » Lire la suite


La mer monte. Marée furieuse même, moutons galopants et écume baveuse. Ostende vit dans la marmaille du mois d’août des semaines infinies. Bains de mer, crèmes glacées et gaufres en terrasse, jeux de plage et ennui flottant. C’est ça que j’aime, cet ennui familial qui me console souvent de ma furieuse solitude. Le soleil se couche, les appareils photo se réveillent, c’est bête et beau, ce sont les vacances.

Chez Le Basque, nous mangeons des moules, à la provençale pour elle, au vin blanc pour moi. Les frites sont délicieuses, la mayonnaise parfaite si ce n’est que je m’ennuie. Manger des moules, c’est recommencer le même geste pour une fine bouchée sans surprise, c’est juteux et pesant, les moules. Alors je bois. Avec les moules, il faut boire. On s’ennuie moins. Lire la suite



Mamy n’allait pas bien.

Ses jambes. Sa hanche. Et sa tête quelques fois. Mais surtout les jambes.

Ça faisait un an qu’elle ne sortait que rarement. Le temps, la pluie, le soleil, le vent, tout était bon pour qu’elle reste chez elle. À force, ça a empiré. Elle n’est plus sortie. Alors on allait chez elle et on faisait le tour de l’appartement pendant des heures. On lui tenait le bras, elle s’appuyait sur sa canne et on tournait en rond. On parlait du temps qu’il faisait, des changements dans le quartier, des nouveaux qui s’installaient, du boucher qui avait fermé, de la boutique Allô maman qui attirait tous les immigrés du coin et qui parlaient si fort en téléphonant au pays que ça s’entendait jusque sur le seuil. Ça l’amusait, ces histoires de nouvelles patries qui se croisaient d’un trottoir à l’autre. Elle les voyait de la fenêtre du salon et en été elle les entendait, surtout les enfants. Elle aimait ça, tout ce charivari qui lui donnait l’impression d’avoir déménagé, d’être ailleurs sans avoir bougé d’un pouce. Ça l’amusait, ces cabrioles de langues qui montaient jusqu’à elle et qui faisaient une belle cohue, disait-elle. Toutes les langues sont belles quand on ne les comprend pas, c’est juste de la musique, ajoutait-elle en servant son café trop cuit… Lire la suite


Maintenant que le soir tombe, que les affaires se calment, je peux reprendre mon récit là où je l’ai laissé hier. Voilà des jours que je ne suis rentré chez moi, que j’abandonne mes intérêts au profit de cette avalanche de notes, de mémos et de mémoires sans fin.

Voilà des mois que je griffonne, tapote, téléphone, envoie des mails, rappelle mes correspondants, leur soulignant tel ou tel point de la loi. Des mois qu’ils me répondent que la loi n’est pas une, mais territoriale, que le droit est une affaire de mœurs, une coutume annoncée et qu’il faut alors le respecter comme une divine bavure du sacré sur les hommes.

Je suis peintre, aquarelliste, je passe mon temps à guetter la lumière et à la saisir dans l’eau perlant de mon pinceau mouillé d’un peu de couleur. Je lisse le temps dans des lavis et je me protège des intempéries et des coups de vent fréquents dans la région en me coiffant d’un chapeau de pêcheur un peu ridicule mais qui me donnait l’air de quelqu’un qui va couper ses rosiers un dimanche. Je passe dans la vie en laissant derrière moi les vagues traces de ce que j’ai émondé. Mais je ne vois rien dans mon horizon qui m’empêcherait ou m’ordonnerait d’avancer. La vie est calme, un peu bête, c’est vrai mais suffisante. Lire la suite


Il était assis à la terrasse du Café Belga, place Flagey. Il n’aimait pas particulièrement cet endroit convenu mais il y campait de temps à autre pour observer les jeunes bâiller bouche ouverte sur le vide, mâchoire décrochée pendant que les esprits des morts s’engouffraient dans leur gosier dilaté.

Et ça bâillait ferme dans le brouhaha des conversations de ce bel îlot branché. Ça roucoulait et prenait des poses, ça bruissait et ça se voulait original et différent. C’était joyeux comme le sont les rencontres familiales à la clôture des enterrements : sans entrain au début mais le diesel chauffe vite et les relations passent sans peine à l’intime. Lire la suite


— Mais que faites-vous donc ici, Monsieur ? demanda l’employée en avançant le dossier épais devant elle. Nous nous sommes vus plusieurs fois et chaque fois votre récit est différent. Un jour, attendez, je vérifie (elle ouvre le dossier en saisissant une fiche), c’est en janvier, vous dites que vous êtes parti seul, une autre fois, attendez, je vérifie encore, vous affirmez que votre famille vous accompagnait, une autre encore, c’est noté, je vous l’affirme, vous réaffirmez que vous êtes sans votre famille, qu’elle est chez vous au pays, dans le plus grand danger, et encore une autre fois autre chose. Je ne sais ce que vous me racontez mais ce dont je suis sûre c’est que votre récit est confus. Vous devriez vous mettre d’accord avec vous-même d’abord, Monsieur, être au moins cohérent, savoir ce que vous me racontez, comprendre que je ne suis ici pour vous croire même si une obligation de ma tâche est de vous écouter dans la plus grande impartialité. Je ne peux ignorer à quel point nous sommes dans un dialogue presque impossible, rien ne semble tenir, sauf votre vivacité à changer d’histoires et je ne peux m’y fier, je ne peux vous entendre sans me demander si vous n’êtes pas dans une illusion sans bornes, vous êtes rompu aux recoupements incongrus, vous ne comprenez que quand cela vous arrange et je ne vous suis plus sur aucune des pistes que vous me déclarez être votre récit de vie. Comment voulez-vous que votre dossier tienne la route si je suis à ce point en panne de vérité vous concernant ? Je sais, votre pays est sens dessus dessous mais monsieur, soyons francs, quels sont les pays qui ne sont pas chahutés aujourd’hui ? Nous sommes ici dans une des régions du monde la plus riche et la plus pacifiée et disant cela, je suis déjà en train d’en douter. Vous avez lu la presse ? Non… Je m’en doute, avez-vous entendu les nouvelles ? Des troubles montent un peu partout, des femmes et des hommes tombent, la misère grignote le paysage, des enfants se blessent dans des familles contondantes, c’est cela, je peux vraiment vous le dire aujourd’hui, Monsieur, si vous m’écoutez encore, nous construisons des familles acérées et dangereuses, des pères méprisés et des mères pressées, parents sans autre avenir que leurs besoins à satisfaire, craintifs devant leurs enfants et effarés de n’être plus rien que la vague image d’une tribu dispersée qui se lamente au pied de ses petits. Et vous, vous Monsieur, vous arrivez sans rien connaître de nous, si ce n’est nos frigos remplis à ras bord, vous nous rappelez que nous sommes terre d’accueil et d’exil, que nos lumières sont généreuses et que la compassion nous transporte. C’est de cela que vous rêvez probablement loin dans le désastre de votre monde ? Eh bien vous avez tort, Monsieur, nous croupissons dans nos illusions, nous nous rêvions fiers et solides dans les meilleures tribunes du stade, regardant le match avec la volupté de ceux qui se savent éternellement gagnants et soudain, l’arbitre siffle, nous nous réveillons nus sur le terrain, sans maillots et nous n’avons plus la balle. Voilà notre destin, Monsieur, qui est celui de nous réveiller et de vous forcer à écouter cette histoire avant que vous ne vous décidiez à établir de vous un portrait, un récit ou une vérité qui nous arrange, vous et moi. Lire la suite