Pleurer sa mère, c’est pleurer son enfance. L’homme veut son enfance, veut la ravoir et s’il aime davantage sa mère à mesure qu’il avance en âge, c’est parce que sa mère, c’est son enfance. J’ai été un enfant, je ne le suis plus et je n’en reviens pas.

Albert Cohen, le Livre de ma mère

Il était une fois : c’est la manière la plus juste de l’évoquer car il était un homme actif, mobile et ambitieux qui vivait dans l’instant. Nous pourrions l’appeler par son nom mais cela ne simplifierait rien car il en changeait chaque jour. Augerep, Ecwctjy, Gpugomp, Suhfotj. Chaque matin, il recevait une série baptismale de sept lettres générée par le programme du réseau Sui generis. Le réseau conservait en mémoire dans sa base de données le dernier nom officiel de ses affiliés afin de gérer pour eux la totalité de l’interface administrative. Pour le reste, les affiliés papillonnaient dans le monde, libres, conscients d’être des self made persons. Qu’est-ce qui poussait toutes ces personnes à s’affilier ? L’air du temps ? La négation du progrès ? Allez savoir. Allez comprendre pourquoi de plus en plus d’individus se mettaient en tête de se préoccuper de leur autonomie. Pourquoi chacun désirait vivre pour soi dans le hic et le nunc. Lire la suite


Il ne naîtra pas une vie nouvelle

Dans les décombres, les révolutions,

Mais dans les inventions et les appels

D’une âme dévorée par la passion.

Boris Leonidovitch Pasternak, Après l’orage, 1958

Un témoin empressé quoique bienveillant des crises du prince, tel Gabriel Ardalionytch Ivolguine, rapporterait simplement que le pauvre homme tombait brusquement comme si une main invisible le jetait à terre. Interrogé avec insistance, il pourrait encore décrire les secousses violentes qui agitaient tout son corps, le visage gris, presque noir, qui finissait par pâlir, rappelant celui des fantômes qu’aimait peindre Adélaïde Ivanovna Yépanchine, les yeux abominablement fixes et le coma ne différant de la mort que par ce terrible râle stertoreux qui faisait trembler le monde sur sa base. Lire la suite


Explication des versets 3 à 10. C’est ici le procès du matérialisme et du « machinisme » modernes. Tout ce chapitre est d’une clarté parfaite. « La blessure mortelle fut guérie » a trait à la crise économique et financière que subit actuellement le pays en question.

Oscar Vladislas de Lubicz-Milosz, l’Apocalypse de saint Jean déchiffrée (confidentiel, publié en 1933 hors commerce aux dépens de l’auteur)

Ce sera de nouveau la fin d’un monde. Marion viendra d’être rendue redondante, suivant la formule qui prive les gens de leur emploi et du même coup de tout moyen de subsistance. Nous réunirons un conseil de crise sur le toit de l’immeuble de la rue Saint-Jean qui abrite mon studio et l’appartement de Manon. Ainsi, je pourrai la revoir plusieurs heures d’affilée, bercé par les paroles de sagesse de mes amis. Blottis au pied des cheminées, nous scruterons le ciel mais la clarté, plus que les nuages, masquera la configuration des étoiles. Nous martèlerons à l’envi notre détermination à tout changer, encouragés par le semblant d’écho dégagé par le ronflement des voitures égarées dans la langueur du dimanche après-midi. Lire la suite


To cure sometimes, to alleviate often, to support always.

Dr Edward Livingstone Trudeau (1848-1915)

— C’est grave, docteur ?

Il n’a pas répondu tout de suite. Il l’a laissée lever les yeux vers les siens — lac houleux résigné à l’orage, regard moite scintillant d’une espérance timide — mais elle les a brusquement renversés dans le vide. Il a joué avec le silence pour coaguler l’espace entre eux. Puis, il lui a répondu avec bienveillance.

— C’est sérieux.  Lire la suite