– Les mythes sont faits pour que l’imagination les anime.

– Sisyphe, prolétaire des dieux, impuissant et révolté, connaît toute l’étendue de sa misérable condition : c’est à elle qu’il pense pendant sa descente. La clairvoyance qui devait faire son tourment consomme du même coup sa victoire. Il n’est pas de destin qui ne se surmonte par le mépris. Si la descente ainsi se fait certains jours dans la douleur, elle peut se faire aussi dans la joie. Ce mot n’est pas de trop.

– Toute la joie silencieuse de Sisyphe est là. Son destin lui appartient.

Le mythe de Sisyphe, Albert Camus

C’est indigne, vous comprenez ? L’infirmière répétait qu’elle était seule pour vingt-huit patients, que ce n’était pas la peine puisque j’avais des changes pour me soulager, et qu’elle ne pouvait tout de même pas et cætera. Pourtant, c’est un droit humain, vous savez, au moins la libre circulation. Lire la suite


Amoebas are very small

Oh ah ee oo there’s absolutely no strife

Living the timeless life

I don’t need a wife

Living the timeless life

If I need a friend I just give a wriggle

Split right down the middle

And when I look there’s two of me

Both as handsome as can be

Oh here we go slithering, here we go slithering and squelching on

Oh here we go slithering, here we go slithering and squelching on

Oh ah ee oo there’s absolutely no strife

Living the timeless life

A Very Cellular Song, Mike Heron, 1968

Il est des créatures minuscules, en tout et pour tout formées d’une unique cellule, qui pourtant quand la terre se change en un cachot humide, s’agrègent par cent mille en un organisme accompli pour se mettre en marche en quête de lumière. Cette capacité à se transformer, à répéter pour soi l’évolution depuis la vie égoïste de l’unicellulaire jusqu’à l’union orientée vers un destin commun des êtres pluricellulaires intrigue les savants comme elle nous fascine. Les premiers ont baptisé ces créatures Dictyostelium discoideum, des mycétozoaires à la croisée entre les animaux et les champignons ancestraux. Pensant qu’ils nous inspireront mieux, ils disent parfois simplement des protistes, comme si les Dd. vénéraient Protée, le vieux dieu maritime doté du pouvoir de se métamorphoser. Mais pour nous qui ne possédons ni latin ni grec, qui n’avons conservé que les débris des vers décadents de Baudelaire et Verlaine, pour nous qui nous amusons déjà de tout qui grouille ou qui rampe, ces petites vies peuvent bien être des amibes sociables. Lire la suite


Si toutes les mères coupent l’index droit de leur fils, les armées de l’univers se feront la guerre sans index… Et si elles lui coupent la jambe droite, les armées seront unijambistes… Et si elles lui crèvent les yeux, les armées seront aveugles, mais il y aura des armées, et dans la mêlée elles se chercheront le défaut de l’aine, ou la gorge, à tâtons…

La guerre de Troie n’aura pas lieu, Jean Giraudoux

J’ai revu Gerhard comme au tout premier jour et ce sentiment qui n’existe pas en français m’a retrouvée. Sehnsucht. Une sérénité pesante, une douleur sourde à l’arrière-goût plaisant. Cette nostalgie sans nom au parfum d’éternité gagnait à nouveau les fibres de mon âme. Le visage angélique de Gerhard baigné de l’humble soleil des Marolles réfléchissait celui de mon bébé au temps de la Heinrich-Heine-Gasse. Alors, Frau Helga l’avait emmailloté, maintenant il portait son épaisse chemise de pionnier. Quelle différence ? Dix-neuf ans de bonheur, de projets, d’espoir, de déceptions, d’angoisse, de larmes, de violence et de cruauté, d’amour, d’exil, d’exaltation et de résignation. Le souvenir de la romance en do majeur de Joseph Joachim s’étirait ici juste comme là-bas. Il animait les ombres de la chambre de la même langueur. Dors, mon enfant, Schlaf, mein liebes Kind. Laisse la vanité de ce monde et sa clameur immonde. Dors paisiblement. Lire la suite


Je ne veux pas finir par me dire que la vie c’était mieux avant
Je ne suis personne, aucun être sur terre ne me fera taire
Sur ma feuille s’étalent toutes les raisons de ma colère
Quand on se tue à la tâche pour rien dans la récolte
Normal que les vents portent la révolte
Que la terre où l’on marche est labourée par des molaires
Comprenez-vous au moins les raisons de la colère ?
IAM, Arts Martiens, 2013 Lire la suite


Kinderjoeren, zisse kinderjoeren

Eibik blijbt ir wach in mijn ziekoeren

Wen ich tracht voen ajer tsijt

Wert mir azoj bang ‘n lijd

Les années de l’enfance, les douces années de l’enfance

À jamais vous veillerez dans ma mémoire

Quand je pense à votre époque

Il me vient de tels remords, une telle souffrance

Mordechaj Gebirtig, Kinderjoeren Lire la suite


“And we could solve this by having capitalist luxuries?” Putin sneered.

“A true Marxist is objective, Comrade Political Officer.” Ramius chided, savoring this last argument with Putin.

“Objectively, that which aids us in carrying out our misson is good, that which hinders us is bad. Adversity is supposed to hone one’s spirit and skill, not dull them.”

Tom Clancy, The Hunt for Red October, 1984

« Et nous pourrions résoudre ce problème en ayant du luxe capitaliste ?, ricana Poutine.

— Un vrai marxiste est objectif, camarade commissaire politique, le réprimanda Ramius, savourant cette dernière discussion avec Poutine.

— Objectivement, ce qui nous aide dans la réalisation de notre mission est bon et ce qui nous gêne nous est mauvais. L’adversité est censée affûter l’esprit et l’habileté, pas les émousser. »

Tom Clancy, Octobre rouge, 1984 Lire la suite


Le vicomte conta fort agréablement l’anecdote qui circulait sur le duc d’Enghien ; il s’était, disait-on, rendu secrètement à Paris pour voir Mlle Georges, et il y avait rencontré Bonaparte, que l’éminente artiste favorisait également. La conséquence de ce hasard malheureux avait été pour Napoléon un de ces évanouissements prolongés auxquels il était sujet et qui l’avait mis au pouvoir de son ennemi. Le duc n’en avait pas profité ; mais Bonaparte s’était vengé plus tard de cette généreuse conduite en le faisant assassiner. Ce récit, plein d’intérêt, devenait surtout émouvant au moment de la rencontre des deux rivaux, et les dames s’en montrèrent émues.

« C’est charmant, murmura Anna Pavlovna en interrogeant des yeux la petite princesse.

— Charmant ! » reprit la petite princesse en piquant son aiguille dans son ouvrage pour faire voir que l’intérêt et le charme de l’histoire interrompaient son travail.

Léon Tolstoï, Guerre et Paix

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Observó que para un hombre así facultado el acto de viajar era inútil; nuestro siglo XX había transformado la fábula de Mahoma y de la montaña; las montañas, ahora, convergían sobre el moderno Mahoma.

Jorge Luis Borges, El Aleph, 1949

[Il faisait observer que pour un homme ainsi équipé, l’acte de voyager était inutile ; notre XXe siècle avait transformé la fable de Mahomet et de la montagne : les montagnes, maintenant, convergeaient sur le Mahomet moderne.

Jorge Luis Borges, L’Aleph, 1949]

 

Métastasis, Iannis Xenakis Lire la suite


Pleurer sa mère, c’est pleurer son enfance. L’homme veut son enfance, veut la ravoir et s’il aime davantage sa mère à mesure qu’il avance en âge, c’est parce que sa mère, c’est son enfance. J’ai été un enfant, je ne le suis plus et je n’en reviens pas.

Albert Cohen, le Livre de ma mère

Il était une fois : c’est la manière la plus juste de l’évoquer car il était un homme actif, mobile et ambitieux qui vivait dans l’instant. Nous pourrions l’appeler par son nom mais cela ne simplifierait rien car il en changeait chaque jour. Augerep, Ecwctjy, Gpugomp, Suhfotj. Chaque matin, il recevait une série baptismale de sept lettres générée par le programme du réseau Sui generis. Le réseau conservait en mémoire dans sa base de données le dernier nom officiel de ses affiliés afin de gérer pour eux la totalité de l’interface administrative. Pour le reste, les affiliés papillonnaient dans le monde, libres, conscients d’être des self made persons. Qu’est-ce qui poussait toutes ces personnes à s’affilier ? L’air du temps ? La négation du progrès ? Allez savoir. Allez comprendre pourquoi de plus en plus d’individus se mettaient en tête de se préoccuper de leur autonomie. Pourquoi chacun désirait vivre pour soi dans le hic et le nunc. Lire la suite


Il ne naîtra pas une vie nouvelle

Dans les décombres, les révolutions,

Mais dans les inventions et les appels

D’une âme dévorée par la passion.

Boris Leonidovitch Pasternak, Après l’orage, 1958

Un témoin empressé quoique bienveillant des crises du prince, tel Gabriel Ardalionytch Ivolguine, rapporterait simplement que le pauvre homme tombait brusquement comme si une main invisible le jetait à terre. Interrogé avec insistance, il pourrait encore décrire les secousses violentes qui agitaient tout son corps, le visage gris, presque noir, qui finissait par pâlir, rappelant celui des fantômes qu’aimait peindre Adélaïde Ivanovna Yépanchine, les yeux abominablement fixes et le coma ne différant de la mort que par ce terrible râle stertoreux qui faisait trembler le monde sur sa base. Lire la suite