Chapitre premier

Quand Mimi rencontre Popol

Mimi en avait déjà vu des petits, des moyens ou des grands, des rabougris temporaires, des joufflus énigmatiques, des petits futés et des grandes molles, elle pensait avoir tout vu, tout tout tout, des durs de durs qui ne savent pas comment s’y prendre, des gros tristes ou des longs dépressifs qui se croient romantiques, des faméliques joyeux, des distraits qui s’égarent, des intellos qui s’oublient mais aussi des tout doux qui s’enfuient, des malotrus qui tentent de s’imposer, des soldats cavalant au garde-à-vous, oui, elle en avait vu, des verges et des pas mûrs, à tel point pensait-elle, que tout ce qu’il y avait à voir était vu, tout ce qui pouvait grandir avait rapetissé et tout ce qui pouvait la faire rêver, c’était de trouver le temps de lire Henry Miller. Avait-elle réellement tout essayé ? Avait-elle été jusqu’à mouiller de larmes son âme pour y faire coulisser un espoir ? Non. Il restait le petit clic, allons-y se dit-elle, merci Steve et son Mac, et que le grand clic me claque mais je ne lirai pas Miller sans avoir tenté ma chance du bout des doigts. Lire la suite


Pour Lucienne, la journée commençait mal. Elle venait de passer la nuit à pleurer, ce qui n’est pas dans ses habitudes. Marc n’était pas rentré. Depuis qu’il avait une maîtresse, il rentrait tard, mais hier, il n’était pas rentré. D’un coup, tout devenait fragile. Elle avait à peine essuyé ses yeux que Boris vomissait son bol de corn-flakes sur sa blouse, inondant, sur la lancée, le soutien gorge rembourré qu’elle venait de s’acheter pour compenser les effets secondaires du régime, qui, elle l’avait espéré, réveillerait les ardeurs de son homme. Marc aime les femmes plates. Les maigres. Elles peuvent avoir des rides, chanter faux et ne plus se souvenir des tables de multiplication, mais il a besoin de sentir leur crête iliaque lui transpercer le gras pour bander. Et Lucienne aime Marc. Elle est presque à point. Encore un ou deux kilos et elle lui gratte une sérénade sur ses propres côtes. En attendant, elle voulait une transition. Quelque chose, pour s’habituer à ses petits seins de rien du tout. Le temps de rincer son nouveau soutien, de se changer sans prendre la peine d’en remettre un (les anciens sont trop grands, mais de toute façon, il n’y a plus grand-chose à soutenir), Boris avait sa mallette sur le dos. Sans vouloir en remettre une couche sur ce début de journée, il faut signaler que sa voiture n’a pas démarré, que sa mère ne savait pas garder le petit, alors elle l’a mis chez la voisine qui de toute façon avait une gastro, elle aussi. Elle a donc pris le bus, ravie de voir que les événements du matin lui avaient permis d’arrêter de pleurer. C’est en souriant devant la pointeuse, elle n’avait que trois minutes de retard, qu’elle a remarqué que deux boutons manquaient à son tablier. Autant dire qu’après ces dernières heures, cela comptait pour tripette dans ses états d’âme. Lire la suite


Pour Michel V.

 

Le 12 août

 

Carnet de bord : 10h. Tu es partie depuis une heure. Tout se passe bien. Gwen est un peu inquiète, elle dit qu’elle a un mauvais pressentiment. Rien de neuf de ce côté-là. Lucie veut déjà inviter Lola. Je lui ai dit que nous devions d’abord nous organiser entre nous. Je ne tiens pas à me taper tout le boulot pendant que mademoiselle joue les stars avec sa copine. Nous avons décidé que je m’occuperai des repas. Gwen mettra la table, Lucie débarrassera. Toutes les deux feront la vaisselle. Nos chambres sont rangées. Lire la suite


Je me sens étrangement bien, ce soir. Allongée au bout d’une journée torride. Engourdie et légère à la fois, je flotte sur le radeau de coton où Luc m’a déposée avec tant de douceur que je me suis sentie précieuse et rare. Dans mon demi sommeil, des chiffres s’écrivent sur un tableau noir, et un homme, un petit homme gras et hilare, les lit à voix haute en pointant sa règle sur moi. Un enfant sur cinq souffre d’obésité. C’est tombé sur les voisins. Mes enfants sont maigres à se demander comment leurs os tiennent ensemble, et Grégory a les chips qui lui sortent par les oreilles dès qu’il vient chez nous pour une bataille d’eau perdue d’avance. Une italienne sur trois n’a pas d’orgasme. Je ne suis pas italienne. Un homme sur cinq souffrira du cancer de la prostate après 40 ans. Luc en a quarante trois. Le petit homme me regarde fixement, dès qu’il se détourne du tableau. Il n’arrive pas à me coller. Un couple sur trois finit par divorcer. Cela ne nous arrivera pas. Il veut me coincer dans ses statistiques forcément truquées, me mettre dans la colonne de ceux qui confirment les règles. Il rit, persuadé qu’il va y arriver. C’est juste une question de patience. Il dit j’ai des chiffres, j’en ai pour tous les goûts. Je préférerais qu’il trouve. Sans trop tarder. J’ai un peu peur qu’il s’énerve. Deux politiciens sur quatre ont commencé leur carrière dans l’alcool. Selon une autre source, deux sur quatre profitent de leur position pour s’envoyer en l’air. Luc ne croit plus à la politique, il côtoie le secteur culturel depuis suffisamment longtemps, il a fait le tour de la question. Lire la suite