À l’âge de cinquante ans, le père de Rachel brillait comme directeur à la tête d’un service de pointe dans la Compagnie ferroviaire du pays. Régulièrement, pour le récompenser de son travail exemplaire et parfois de son zèle qui ne lui attirait pas que des amis, on lui remettait discrètement des coupons de chemin de fer. Il revenait alors à la maison, fier et tout excité à l’idée d’emmener bientôt sa petite famille en excursion. On attendrait un dimanche ensoleillé, on préparerait un pique-nique, on délogerait le panier d’osier du débarras de la terrasse, on partirait dès l’aube et l’on chanterait dans le compartiment en espérant le voisinage de convoyeurs sympathiques. Destination ? Un camp romain, une grotte, un parc d’attractions, une plage au bord d’un lac de barrage, un musée de vieilles voitures furieusement chromées. Lire la suite


Comme si durant une petite heure elles avaient encore à poursuivre leur extraction des entrailles de la nuit, les collines sont bleues ici, en cette saison du moins, quand le jour se lève avec une sorte de paresse convalescente. J’aime cette étrange lumière d’aquarium baignant à l’aube tous ces épaulements boisés qui m’entourent et ces cuvettes céréalières où chaque matin je me plais à plonger un regard circulaire depuis la plus grande fenêtre de ma chambre.

Entre la Toscane et l’Ombrie, entre l’ancienne ville étrusque de Cortone et le lac Trasimène à peine plus au sud, je suis à Piazzano, un lieu de haute solitude réparatrice qui n’est même pas un hameau. C’est, au sommet d’une collinette, plantée comme il se doit d’oliviers centenaires et de cyprès pointus, un endroit particulièrement dégagé où l’on ne trouve en somme que quatre constructions : une église basse, à nef unique et pourvue d’un clocher extérieur ; un cimetière que délimite un muret carré s’élevant à la taille d’un adulte ; une maison spacieuse à deux étages, qui fut autrefois celle du chanoine, et enfin, beaucoup plus modeste celle-ci, une bâtisse idéale pour un célibataire ou un couple sans enfants, à vrai dire l’ancienne boulangerie où naguère, après la messe dominicale, la ciabatta se vendait aux nombreux journaliers des environs. Lire la suite



Pour André

 

Je ne puis pas en vouloir à ces enfants goguenards qui régulièrement s’attroupent en demi-cercle à quelques mètres de la statue vivante que je suis pour eux et dont ils attendent ne fût-ce qu’un frémissement, un hoquet, un signe imperceptible qui ne leur serait même pas adressé, mais qui leur permettrait d’espérer davantage : un blocage de nerf ou carrément une crampe, un clin d’œil, un retroussement de narine, une quelconque mimique. Ils sont là, devant moi, constamment à l’affût d’un insecte qui viendrait me démanger, me piquer la carotide ou me bourrer l’oreille. Lire la suite


Pour Simone

Le plus passionnant dans mon métier, ce sont probablement tous ces récits qu’au fil des séances un bon tiers de mes patients me rapportent, comme si j’étais leur psychanalyste, ou simplement leur meilleur ami, alors que je ne suis qu’un modeste kinésithérapeute, mais un homme il est vrai, du moins me le dit-on souvent, apte à écouter, à mettre en confiance, à créer toute une atmosphère de détente, favorable à la confidence, paraît-il, voire au déballage de témoignages intimes dans certains cas, ou même de secrets carrément déroutants, qui deviennent alors comme de sauvages rivières de montagne, dont le débit varie de l’un à l’autre bien sûr, et dont il peut arriver que je doive détourner le cours, cela va de soi, quand certains détails se colorent d’indécence, par exemple, ce que d’ailleurs, sans me flatter, je parviens à obtenir quasi chaque fois en infligeant au corps que je masse une pression un peu plus brutale que les autres sur les hanches ou sur les omoplates, tout dépend de la sensibilité de mon conteur du moment. Lire la suite


On devait être en 1999 lorsque mon grand-père a pris sa retraite. À l’époque, je venais d’avoir douze ans et je me souviens qu’en famille, un dimanche midi, dans un beau restaurant près du Bois de la Cambre, nous avons fêté l’événement qui, en somme, si l’on force un peu, aura coïncidé avec mon entrée au lycée où lui-même avait terminé ses études secondaires tout au début des années 50. Il était très fier de moi, cette école me conviendrait à merveille, l’établissement demeurait de qualité, j’allais m’y épanouir et je puis prétendre à présent qu’il n’a pas eu tort. Lire la suite


La lettre qui suit est un faux maladroitement réalisé au XIXe siècle par un contrefacteur dont je tairai le nom. Je me bornerai à dire qu’il fut suffisamment puni pour avoir humilié le très naïf collectionneur que fut le mathématicien français Michel Chasles en lui vendant à plus d’une reprise, contre de fortes sommes, divers documents pour le moins frauduleux. Je l’ai trouvée ci Delvester, dans les caves du Codex Mundi, cette remarquable librairie où je cherchais un exemplaire des Lettres persanes de Montesquieu.

Zélis à Usbek, à Paris Lire la suite