Rien comme le temps pour faire mûrir les rancunes, nées il y a longtemps à l’ombre d’une injustice, engraissées par des offenses répétées et patiemment cultivées pendant des années, jusqu’à éclore – ou dois-je dire éclater ? – dans des colères foudroyantes. Rien comme la haine pour accélérer les temps des vengeances et tuer à bout portant sans remords ni arrière-pensée.

D. Ghazali, Extrait de ses Journaux Lire la suite


Traduit de l’espagnol par Vanessa Bigonzi

Zé Mourinho da Silva, sept ans, se réveilla avec un bourdonnement dans l’oreille. Il avait rêvé une fois de plus de l’eau, de cette eau verte et immense qui venait de partout et prenait ensuite possession de la savane, laissant à son passage de la fraîcheur, des plantes, et de la joie. Il sentait encore dans la bouche sa soif étanchée et sur la peau une sensation rafraîchissante qui le libérait, comme à chaque fois qu’il faisait ce rêve. Le bourdonnement était par contre quelque chose de nouveau, comme si l’eau était entrée dans ses oreilles alors qu’il nageait dans la plaine aqueuse.

Il se redressa. Autour de lui se trouvait la même terre dénudée, douce et légère, sur laquelle il avait l’habitude de dormir seul, près du lit desséché du grand fleuve par lequel s’écoulait à peine, de jour en jour, un filet boueux de couleur grisâtre que les gens buvaient faute de mieux. Les gens : les rares habitants qui réussissaient à survivre en déracinant de ce sol dépeuplé et aride le peu qui lui restait, une mauvaise herbe, quelques graines, un biscuit d’argile. Sans doute sa mère et ses frères se trouvaient, en ce moment même, quelque part, en train de rechercher quelque chose à se mettre sous la dent. Lire la suite


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Crachée par l’immense gueule plantureuse, centrale, qui tremble comme un vagin lors d’un orgasme, moi, infime particule, je suis expulsée vers l’exosphère. La grande gueule couleur de boue en feu se contracte et se dilate, rétrécit à nouveau et se propage en ondes concentriques lentement apaisées, puis reste suspendue d’une grimace geignarde et cruelle à la fois, hargneuse et à l’affût, et pourtant, muette. De loin, j’observe la seconde précise où la paralysie la touche et l’instant suivant où elle reprend, comme si de rien n’était, le mouvement cardiaque qui la soutient, hors d’haleine. Et tu croyais à la justice ? Ha ha ha ! Naïve ! La justice est ce rythme, ce muscle qui se contracte et qui se dilate, en mâchant — mâchonnant —, triturant chaque être jusqu’à ce qu’il devienne poussière, molécule du grand plan infini. Lire la suite


Comme si sur l’Amérique distante, sur ses montagnes,

ses bosquets, ses plaines et ses rivières,

s’étendait une longue pâleur, une bruine cendrée

que les dieux d’or entrevoyaient stupéfiés.

Manuel Mujica Lainez, Bomarzo

La déesse de la rivière se prélassait langoureusement dans les eaux des sources, en se délectant de la sensation de fraîcheur sur sa peau et des doux battements des petits poissons qui se mouvaient sur ses jambes et son ventre. Flottant sur le dos, les yeux mi-clos, elle prenait la mesure de la dimension infinie du ciel azur et limpide. Et au-dessus de tout, régnait le soleil dont les rayons remplissaient de façon éblouissante toute l’étendue de la surface de ce lieu à l’eau tranquille. Lire la suite


Comme chaque fois que nous nous déplacions, le voisin du dessous sortait sur le palier et nous criait dessus dans la cage d’escalier, nous décidâmes d’apprendre à voler.

Nous découvrîmes avec un ravissement enfantin que des ailes nous avaient poussé et que nous pouvions nous déplacer d’une pièce à l’autre sans toucher le sol, sans que résonnent nos chaussures ni que crisse le plancher. Mais, inévitablement les portes grinçaient lorsqu’on les ouvrait ou fermait. Les chaises, lorsqu’on s’asseyait, produisaient un peu de bruit qui devait s’entendre à l’étage du dessous. Toutefois notre déplacement aérien avait éliminé la source principale de bruit et nous pensions de bonne foi que l’époque des récriminations et des plaintes était dorénavant révolue. Lire la suite


Ouverture, tango

 

Une fleur rouge derrière l’oreille, nu, la bouche entrouverte, il l’attend au bar du coin. La robe collée à la peau, elle entre, une démarche de louve, la bouche sèche. Lui, la dévore du regard ; elle, ses jambes tremblent, mais elle feint de ne pas le voir avant de contourner la table par derrière, poser le bras sur le dossier et se pencher, lascive, vers sa bouche. Dans la profondeur du baiser, il se lève, l’assied sur la table, lui baisse la robe et la lèche. Maintenant qu’elle sent la rugosité de sa langue à lui sur les seins, elle laisse aller la sienne vers la fleur et la cueille entre les dents. Il reste un moment à la regarder, puis la fait basculer en arrière, lui retire la robe par en dessous et la jette avec rage par terre. Un murmure se répand dans le bar, un serveur laisse tomber son plateau avec fracas et une dame s’évanouit, tandis que, dressée et rouge, sa verge pointe avec certitude. Une seconde, les respirations s’arrêtent dans l’attente de l’entrée triomphale, une seconde au cours de laquelle l’homme dans sa vanité en oublie presque son objectif. Lorsqu’il entre enfin, elle libère un chant aigu, soulagement et joie, et le public acquiesce en chœur. Au fur et à mesure que le contrepoint se prolonge, la mélodie se fait de plus en plus aiguë et s’achève, juste après la frénésie la plus intense, en un murmure harmonieux. Il s’est allongé sur elle, la fleur est tombée sur un coin de la table, il la cueille de la main et lui caresse la joue avec les pétales. Lire la suite