L’église résonne. Presque vide. La voix chevrotante du prêtre retentit. L’assemblée est assise une chaise sur deux. Chacun reste loin l’un de l’autre pour ne pas s’effleurer. Ce sont les consignes sanitaires afin d’endiguer la pandémie du coronavirus. Jean a gardé ses garçons près de lui. Sa mère a pris place deux rangées derrière eux. Il n’a pu la serrer dans ses bras. Malgré la chaleur qu’offre cette semaine de mai, elle est emmitouflée dans son châle noir, dont elle a couvert sa bouche. Elle se demande si elle aurait osé porter un masque chirurgical dans une église. De toute façon, il n’y en avait plus à la pharmacie. Le cercueil de Madeleine est posé devant le chœur. Seule une gerbe de tulipes jaunes que Jean a achetée au supermarché est posée sur le bois clair. C’est le dernier bouquet qu’il offrira à sa femme. Les fleuristes, eux aussi, ont fermé leur boutique. Ses collègues n’ont pas pu venir parce que seule la famille proche est autorisée. C’est seul qu’il vivra cette ultime séparation. Il se devra d’être fort pour ses garçons. La famille de Madeleine est là : ses parents, ses quatre frères et sœurs, et leurs conjoints, pas leurs enfants. Avec la maladie, contre laquelle Madeleine se battait depuis deux ans, tous savaient que cette issue était probable. Mais ce que personne n’avait pu anticiper, c’était qu’un virus fulgurant vienne anéantir son combat ni la cruauté qu’il y avait dans le fait de lui dire au revoir à distance sans étreinte. La ville brisée et l’église déserte rendaient la résignation plus douloureuse encore et le moment glaçant. Personne à qui serrer la main. Il n’aura que celles de ses fils. La lumière a du mal à percer à travers les vitraux. Pourtant, c’est le printemps. Lire la suite


Il joue du violon au bas de l’escalier, à l’abri des courants d’air et de la pluie. Il sent encore, dans ses doigts, le périple parcouru de Hongrie pour arriver jusqu’à Bruxelles. Peu de passage ce dimanche dans le métro. Alors, il pince les cordes pour son plaisir, pas pour les petites pièces de monnaie qui seront jetées dans son bol aux motifs usés. Il choisit des morceaux de chez lui, parmi ceux qui font danser, et des comptines de son enfance qui lui serrent les tripes. Peut-être tentera-t-il cette chanson, censurée dans son pays parce qu’elle pousse au suicide. L’air maudit de Sombre dimanche a fait des dizaines de victimes : un mélomane, une vendeuse, un adolescent, une secrétaire, un pianiste new-yorkais, le compositeur lui-même et sa fiancée… Tous sont allés humer les vapeurs de l’enfer. Pourtant Sombre dimanche chante un jour comme celui-ci. Il y a si peu de monde qu’il pourrait interpréter discrètement la mélodie déchue sans créer de nouvelles victimes. Si un passant venait, il s’interrompra. Il n’a pas vocation à tuer. Lire la suite


Ils sont attablés face à face. Entre eux, une bouteille de vin. Autour, le bistrot où ils viennent clôturer chaque semaine, tous les vendredis depuis que Ghislaine est retraitée. Cela fait plus de vingt ans. Même leur chien n’a pas survécu à cette habitude. Ghislaine et Paul ne se posent plus la question. À midi, ils passent la porte de leur appartement et se rendent à pied au restaurant. Ils font un détour par la rue centrale pour regarder les vitrines et se rendre chez le marchand de journaux. Avant qu’ils n’aient à le demander, il leur tend le programme de télévision du week-end. Chaque vendredi, au bistro, ils commandent la formule qui propose invariablement un menu à trois services. Et déjeunent en silence, comme ils passent leurs jours. Le dos de Paul accuse les années. Ghislaine se tient droite, les deux mains sur la table. Dans le cou, un grain de beauté saillant que la chaîne de son pendentif vient chatouiller depuis d’innombrables printemps sans le détacher et ses boucles qu’elle n’a jamais pu dompter et qui aujourd’hui sont grasses. La nappe est immaculée. Pas même une miette de pain pour indiquer leur présence. Aussi blanche que leur ennui. Ils ne se regardent pas. Le nez pointé vers leur assiette, ils mangent avec application. Parfois, ils redressent la tête pour commenter le plat qui arrive ou un client qui entre, puis retombent dans le silence que leurs mastications scandent. Lire la suite


Elle le regardait avec cet air méfiant qu’il connaissait bien, et qui s’intensifiait à chacune de ses réponses. Il fallait qu’elle dise oui. Tout en dépendait. Il suffisait d’un infime acquiescement pour que les choses reprennent. Mais il n’avait rien pour la convaincre, juste sa volonté et sa bonne foi. En arrière-plan, il voyait le regard que son père avait eu quand il s’était éloigné de la maison. Les plis à la commissure des yeux figés, ce même regard absent, hypnotisé par le vide, qu’il avait eu à la mort de sa mère. Il était resté immobile, comme s’il le perdait.

C’est à Mersin, petite ville portuaire de Turquie, qu’avait débuté l’attente. Il y patientait avec des centaines de migrants, dont beaucoup de Syriens comme lui. En payant la dîme au passeur, il pensait que c’était l’affaire de vingt-quatre heures. Mais vingt-quatre autres heures s’étaient ajoutées aux précédentes. Puis d’autres, et d’autres encore. Elles semblaient ne plus s’arrêter. Lire la suite


Elle avait fini par accepter. La vie offrait peu de circonstances de prouver son amitié. Porter des cartons pour un déménagement ou héberger le chat pendant les vacances ne constituaient pas, pour elle, de profonds gestes d’affection, juste un service rendu. Cette fois-ci, il sollicitait une véritable preuve. Elle, si empreinte d’idéal, ne voulait pas rater l’occasion qui lui était donnée de poser un geste noble. Même s’il devait lui en coûter. Elle le ferait pour lui, au nom de toutes ces années passées ensemble. Lui aussi l’avait soutenue quand elle s’était installée comme naturopathe. Il l’avait aidée avec les démarches administratives, la recherche de locaux, la définition de son plan marketing… Il avait été si présent. Elle se devait d’être à la hauteur.

Comme beaucoup, elle avait grandi en rêvant du prince charmant avec lequel elle se marierait et aurait beaucoup d’enfants. Mais grandir, n’est-ce pas aussi comprendre que sa vie ressemble peu à celle que l’on a rêvée ? Et quelle plus belle façon d’honorer la vie que de la donner ? Fût-ce pour un autre ? Lire la suite


Il doit donner ses affaires personnelles. Il est pieds nus. Il est d’ailleurs gêné que les autres voient l’état de ses pieds. Ici, pas de temps pour les états d’âme, il doit passer à la fouille physique, après le détecteur. « Écartez plus ! », lui lance le vigile qui palpe sa cuisse. Edmond-Jean essaie l’humour pour établir un contact. Sans succès. L’inspection n’a rien donné. Il est donc autorisé à remettre ses chaussures et à boucler sa ceinture. Il est embarrassé d’attacher la ceinture de son pantalon au milieu de tant d’yeux. D’habitude, il réserve ces gestes à lui-même ou à la femme à qui il vient de rendre un charnel hommage. Une légère nervosité l’oblige à s’y reprendre à deux fois. Il se sent rougir. Il rejoint les autres qui marchent en file pour attendre plus loin alignés en rangs. Ils sont des dizaines. Les lumières crues les rendent blafards. Tout le monde obéit aux gardes sans se poser de question. Edmond-Jean appréhende un peu le transport. Mais, il se plie à ce qui lui est demandé. Il est obéissant. Cela lui paraît même normal. C’est une question de sécurité. Lire la suite


Elle est debout. Aujourd’hui, comme hier, comme demain. Ses yeux commencent à brûler. Cela fait quelques semaines qu’elle ressent des picotements dans les yeux et que sa vue se trouble. Elle enchaîne méthodiquement les gestes, les mouvements devenus siens. Comme ses pensées, ça tourne. Tout finit par tourner. Debout. Aujourd’hui, comme hier, comme demain mardi. Elle tente d’enfoncer, en quelques secondes, les deux tiges de métal d’une pastille dans une carte graphique. Lire la suite