Les bicyclettes ou les vélos ont évolué depuis leur enfance : plus légers, plus rapides, changements de vitesse et dérailleurs s’accordent à l’effort. Des cadres profilés, des secrets de fabrication quant au métal, de la selle au guidon, de la roue aux pédales, chaque élément est objet d’attention, de mise au point. Tout est sur mesure pour affronter le terrain et l’adversaire, pour gagner en force et en souplesse une épreuve. Bientôt le grand périple en France et déjà celui d’Italie, la chaleur saisit les tendons et les muscles. Les paysages défilent, les étapes se succèdent.

Au matin, le journal attend son lecteur. En première page, deux titres frappent. Une interrogation : « Libérable pour bonne conduite ? » et une affirmation : « Cyclisme. Weylandt se tue au Giro ». Lire la suite


ON A 80 ANS, ON RÈGNE DEPUIS 35 ANS, VOULONS LA LIBERTÉ !

Juan eut un recul. Avant de partir au boulot, il ouvrait toujours son portable. L’écran lui révèle ce message. Il en est effrayé. La tension était forte depuis trois ou quatre mois, mais ceci est inattendu. Il n’aimait pas le régime, mais il est fonctionnaire.

— Des nouvelles ? demande sa femme en s’appuyant légèrement sur son dos.

— Regarde, c’est inconcevable. Lire la suite


— Bonjour, Monsieur le directeur, que la journée soit bonne !

— Merci, Frédéric.

Il se redresse. Ne pas se laisser aller. La cinquantaine déjà. Chaque matin, devant la glace, il s’observe de haut en bas avant de se raser. Les cheveux grisonnent-ils encore ? Oui, un rinçage est nécessaire. Les poches sous les yeux se sont-elles stabilisées ? La crème au collagène est efficace. Les rides faciales doivent être observées, le double menton se relâche légèrement. Il devrait prendre rendez-vous pour un massage. Il gonfle la poitrine, mobilise ses hanches. Le sexe ? Il ressent une certaine fatigue ces derniers temps. Trop de tennis, trop de déjeuners ? Et puis Jenny, sa nouvelle amie, est à la fois pleine de séduction et d’exigences… Lire la suite


C’était la douane, la douane pour les lapins blancs et les lapins noirs. Les lapins noirs avaient, pour l’instant, un gros cou. Ils avaient, les uns et les autres, depuis longtemps déjà, les mêmes pâtures et les mêmes envies. Si les noirs étaient devenus les plus nombreux, ayant trouvé des carottes plus énergétiques, nulle entrave aux amours, aux liaisons, même aux ébats les plus libres.

Le Sud séduit, le Nord surprend, mordillant les oreilles. Lisbeth et Balkamin faisaient chacun la file, presque côte à côte. Ils s’échappèrent dans un bosquet. « Sniff, sniff », dit-elle. « Tchouk, tchouk », répondit-il. La lapinade est un bon moyen de s’en tirer et l’on sait que les lapins sont vifs. Vite fait, bien fait, et Liserin naquit. Lire la suite


Ils étaient cinq ou six au départ, une brique à la main. Le sol n’était pas stable, mais inégal, accidenté, or il s’agissait d’empiler les briques par rangs, les unes sur les autres, chacun à son tour et de les faire tenir sans mortier.

— C’est à toi, Raphaël… alors tu viens, tu joues ou tu ne joues pas ?

Raphaël paraissait absent, le GSM collé à l’oreille et branché sur ailleurs. Il était jeune, une quinzaine d’années, et animait le groupe. Lire la suite



Il pleut ou il ne pleut pas… pluit aut non pluit, pluit ergo non pluit… Un sophisme ? En français, il tiendrait d’un accent grave sur la notion de l’alternative, un accent sur le u, qui deviendrait alors un lieu d’ambiguïté. La bonne orthographe permet donc d’échapper au piège du sens, de couper les ailes à une errance de l’esprit. Il aime ou il n’aime pas…

Cette idée s’est imposée lors de sa visite au Centre des Affaires Civiles. Il devait prendre part à une cérémonie et s’était fait déposer devant le bâtiment central. Il pleuvait, la double porte s’ouvre devant lui, une autre double porte s’écarte, la première s’étant fermée sans bruit dans son dos. Lire la suite


« Plus blanc que blanc, plus net que net, plus blanc que net, plus net que blanc, plus blanc que… »

La pub passait et repassait sous ses yeux, mêlant tout, déformant tout, contredisant tout, informant, infirmant, trompant. La machine est folle, elle bat la campagne… C’était le début de la prise en main. Lire la suite


Rembrandt est tout entier dans ses eaux-fortes […],
difficultés de rendre l’impossible, réalités dans le rien…

Eugène Fromentin

Noir et blanc, le blanc, le noir, et toutes les nuances, tous les indices, qui les séparent et, dès lors, les réunissent. Le jour, la nuit, et les heures d’existence entre l’être et l’inconscient. Il puisait, dans les souvenirs et la découverte de la chose vue ou de l’événement imaginé, une vision de même esprit et de même langage. Guidé par une même volonté de dire, que ce soit le Golgotha ou Bethsabée.

Toute forme est vie si elle naît du désir. Tout son est vital s’il répond à l’urgence. Il hésitait entre la représentation, le signe visible de la tache et du trait, et l’évocation scandée, voire modulée, la dictée d’une mélodie comme une note que l’on tient et qui vibre en plénitude. Dans l’obscur où un escalier s’enroule vers la hauteur à la recherche d’un intemporel, dans l’étreinte qui saisit l’adéquation de deux corps. Lire la suite


Le paysage était loin derrière elle, maintenant. Le jeans au niveau de sa taille boudinait. Lolita, elle le fut. Lo li ta, jo li tas, elle le fut. N’avait-elle pas écrit : « là, à demi-nue sur une natte inondée de soleil, s’agenouillant et pivotant sur ses jarrets, je vis mon amour… » ?

Le livre qui porte ce nom, relu cinquante ans plus tard, garde-t-il le piment corrosif de sa jeunesse ? N’est-il pas devenu, plus simplement, la sinistre aventure du narrateur ? Le roman d’un pédophile, le rêve détaillé et pervers d’un névrosé qui se raconte jusqu’à la cour d’assises, peut-être pour se justifier ? Depuis lors, les tribunaux en ont jugé d’autres, dans le réel et le sanglant, provoquant le public et les marches blanches.

La confession romancée, qui s’intitule Lolita, échappe à la seule licence par la narration même de son héros, si l’on peut appeler ainsi Humbert Humbert. L’obsession lui donne du lyrisme, mais l’obsession demeure répétitive lorsque les pages succèdent aux pages. Nabokov atteint-il son but : « fixer à tout jamais la magie périlleuse des nymphettes » ? Lire la suite