Elle m’emmerde ! Toujours à geindre, se plaindre qu’il fait trop chaud dans la cuve, que le son est mal réglé, qu’elle a des chatouillis dans les jambes, des crampes au gros orteil. C’est vrai, le technicien n’a pas bien réglé le vocodeur universel, la voix de mémé a des hoquets de souris et il y a quelque chose de moisi qui flotte autour. Faudra que je signale ça au responsable du bunker. Et virer le mec ! Ouais. Le virer ! Tous les virer ! Tous les balancer à la Seine. Je noterai ça plus tard dans mon calepin Idées pour demain. C’est comme ça que je les ai eus, les cons, j’avais toujours une longueur d’avance.

« Chérie, tu m’excuses un instant. Mon portable intégré bipe. Les affaires. Merci. » Lire la suite


César était content.

La République, une et indivisible, était sauvée. L’Empire était à portée de main, les factions adverses avaient rendu les armes et certaines même s’étaient jetées du haut des remparts dans le fleuve. Elles avaient presque disparu. Elles se noyaient dans un silence glacé.

D’autres enragés rejoignaient les forces de César ou le Rang des Amers. On les nommait ainsi tellement leur rage, leurs invectives, leur misère morale, la pauvreté de leurs assauts et la vilenie de leur morale étaient difficiles à supporter. Mais c’était un peu de chacun de nous qui était là et nous en avions honte, des cousins, des frères, des mères, des enfants les avaient rejoints par défi et désespoir.

César était content. Lire la suite


Le détecteur ne m’a pas trompé. Le buste incliné vers l’extérieur, je distingue, entre les jalousies, l’essaim qui tourbillonne par-dessus ma longère normande. Après les drones…

« C’est fini, me dis-je à voix haute, j’aurai tenu dix ans. »

Dix ans. Une vie ! Car oui, tel un chat, dont j’avais le ronronnement et le coup de griffe, j’aurai eu plusieurs vies. Combien ? N’avais-je pas droit à sept vies ?

Je parle au passé. Oubliant mes devises et mon volontarisme. Ne sois pas, deviens. Sois toujours demain plus que ce que tu es aujourd’hui, qui est plus que ce que tu étais hier. Lire la suite


Pour Bernadette Halleux

(Fragments des Annales XXI / 2017 / 5e consignés de sa plus belle plume par Lodovico Buonarroti Simoni)

 

Nous les avions prévenus : les hommes devraient cesser de croire aux dieux et aux fées, de prendre les vessies pour des lanternes et de confondre le micro avec le macro, même s’il s’inscrit dans un plan de com. Un plan de communication n’a jamais remplacé un plan d’action, encore moins une politique. Lire la suite


Il avait dix ans quand une once de chance et quelques années passées à s’observer d’un peu trop près l’avaient amené à faire cet étonnant et prodigieux constat sur lui-même : il avait, à la manière des superhéros, un talent bien à lui. Un truc bizarre, entre le réel et l’irréel. Un don, une capacité, un pouvoir… magique ou mondain. Qui l’emmènerait loin sur le chemin du succès.

À quatorze ans, alors qu’il entrait flottant dans l’adolescence, il savait déjà. Son sourire d’enfant sage. Son visage poupin. L’innocence même, oui. Sans doute aucun. Mesurait sa capacité à plaire, la jaugeait, l’évaluait, forçait ses contours, éprouvait sa résistance, ses limites, ses potentialités. Et comme il était d’un naturel rêveur, il se prenait à concevoir tout ce que son merveilleux pouvoir pourrait lui apporter. Plus tard, quand il serait grand. Ou juste plus tard. Lire la suite


Tout a commencé le jour où, pour la première fois, j’ai entendu à la radio le nom d’Emmanuel Macron.

J’ai sursauté. J’ai d’abord cru qu’il était question de moi, puisque je m’appelle Manuel Macron, avant de me dire que c’était impossible.

Pourquoi parlerait-on de moi à la radio ? Qu’est-ce que je suis ? Je ne suis rien – rien qu’un brave pharmacien de quartier, au nord de Lille, rien qu’un bon mari et qu’un bon père de famille, rien qu’un bon fils soucieux de la santé de sa mère, rien qu’un amateur de tir aux clays ne se débrouillant pas trop mal, mais sans pour autant être capable de briller dans les divers tournois organisés par les clubs du département.

J’ai tendu l’oreille. La journaliste présentait Emmanuel Macron comme un des plus jeunes et des plus brillants conseillers de François Hollande, très calé en économie et ayant quelques excellentes idées pour assainir les finances de l’État. Lire la suite


…erde, j’ai oublié de liker le selfie du jour ! Je suis partie comme une balle après le texto surprenant d’Hélène. J’essaie de respirer profondément pour ralentir les battements désordonnés de mon cœur et moduler la conduite stressée de mon véhicule. Il ne fallait surtout pas se faire arrêter, niveau 13 de Vigipicrate oblige… Pas le temps de faire demi-tour. J’espère être la seule distraite ce matin-là, sinon tout le district allait subir la sanction. Il ne s’est toujours pas remis de celle de 2028, quand l’Ostracisme a été décrété durant 40 jours parce que les 98 % de clics obligatoires n’avaient pas été atteints à 8 heures tapantes. Les émeutes qui ont suivi, ont précipité des milliers de citoyens dans la banqueroute sociale. Oui, nous sommes tous des heureux autoentrepreneurs interconnectés. La deuxième sanction, inconnue et angoissante, serait sans aucun doute encore plus dévastatrice. Je ne voulais pas être la cause de ce second désastre. Il y a cinq ans, mon voisin a mis un terme à sa culpabilité à 0,3 %, en se jetant de la falaise. Point final. La leçon sur la responsabilité appliquée à la lettre. Lire la suite


Une volute de fumée s’échappa dans l’air, un ovale presque parfait qui le ravit. Il aspira avec force la dernière bouffée de sa cigarette consumée jusqu’au filtre. Puis il referma la fenêtre. On ne pourrait rien lui reprocher. Bien malin celui qui s’apercevrait qu’il avait fumé. C’est toujours la même chose, songea-t-il, qu’on ait dix ans ou soixante-quinze de plus.

À pas mesurés, il s’approcha de la glace qui occupait une partie d’un mur de la chambre. Dès son arrivée dans la maison – qui ressemblait davantage à un château qu’à une habitation ordinaire – il avait exigé un miroir suffisamment haut pour se voir en pied. Lire la suite


(Rappelons-nous que le Président Macron fut élu au printemps 2017 par quelque 30 % des électeurs français. La presse et les médias audiovisuels célébrèrent de manière dithyrambique cette victoire d’un homme tout neuf, on oublia le passage en qualité de ministre de François Hollande –, de trente-neuf ans seulement – un gamin, en quelque sorte, porteur de l’innocence de la gaminerie – bardé de diplômes qui font de vous des gendres idéaux, dans ce cas-ci orné du prestige d’avoir fait ses armes chez Rothschild – flanqué d’une femme, Brigitte, de vingt-quatre ans son aînée, ce qui fit pas mal jaser dans les chaumières, les HLM et les hôtels de maître, en dépit du fait d’être, comme on ne devrait pas dire, « bien conservée pour son âge ». On glosera avec empathie sur sa décision de n’être « ni de droite ni de gauche », et on s’émerveille de ses déterminations à refonder le et la politique sur des bases morales, avec l’aide des quelque trois cents et des députés envoyés par le parti tout neuf qu’il dirigeait, intitulé La République en marche – avant évidemment. Le système électoral français lui fut à cet égard d’un grand secours, comme il l’avait été à d’autres postulants à la « magistrature suprême », comme on dit à d’autres époques.)

Nous le surprenons dans le Salon doré, où Brigitte a fait porter un énorme bouquet d’amaryllis roses. Il vient de convoquer son premier ministre, Edouard Philippe, qui entre sur la pointe des pieds, pour ne pas perturber les réflexions de celui qui s’est lui-même baptisé Jupiter. Au bout d’un certain temps, le Président s’aperçoit de la présence de son collaborateur. Lire la suite


— C’est ici !

Tout visiteur de la ville de Prague se doit de parcourir l’ancien quartier juif, en quête des vestiges du ghetto, d’un personnage légendaire (Mordechaï Meisel, le généreux, ou Schime, le martyr silencieux, dont l’ombre rôde encore dans le fantôme de la ruelle Beleles) ou plus prosaïquement à la recherche d’une synagogue transformée en salle de concert.

À l’ombre de l’église hussite Saint-Nicolas, le café Kafka apparaît comme la guérite de Josefov, le secteur réservé autrefois aux Israélites. La rue Parizska vous mène tout droit à la synagogue Vieille-Nouvelle, repérable aux vertigineux versants de son toit.

— C’est bien ici ! Lire la suite