L’autre jour, juste pour le fun, comme on dit aujourd’hui, j’ai pointé ma pomme, comme on disait autrefois, au Cygne, Grand Place. Clientèle select, additions purgatives, personnel faussement stylé, cuisine or et oripeaux. Pour l’arrivant inconnu, Dieu se transforme en maître d’hôtel. Constatation immédiate : il ne peut que vous regarder de haut. Toiser avec une feinte indifférence. L’œil évalue : longueur réglementaire du cheveu shampooiné, rasage de près et de frais, distinction stricte de la cravate, repassage imparfait de la chemise, origine chinoise ou italienne de sa popeline, le pli du pantalon, la qualité du cuir de chaussure. Les mains : ongles manucurés, dos lissé aux savons à l’huile d’argan, nourri aux huiles essentielles – le tout noyé dans un Niagara de points d’interrogation. Lire la suite


Je fête aujourd’hui mes 100 ans. Mais je ne l’avoue pas. Non par coquetterie, mais parce qu’il est d’usage de réclamer l’euthanasie à 80 ans, le jour où l’on quitte la vie active. Que de souvenirs accumulés depuis 1946 ! L’âge aidant, les souvenirs chaleureux submergent tout ce qui fut contraire ou affligeant. En ce moment, assis à la terrasse de « La Cyberauberge du Cheval blanc », je vois défiler des images de l’Expo 58. Il n’est pourtant pas si loin ce temps où nous ne portions pas de puce, résumant notre personnalité. Il y avait encore des serveuses prenant les commandes, passant un torchon sur la table, ramassant l’argent (encore une victime collatérale du progrès), l’amabilité généreuse. Aujourd’hui, il suffit de s’asseoir pour qu’un robot japonais vous apporte votre bière, après analyse de vos données, de vos préférences et de votre état d’esprit. Je n’ai jamais aimé la bière. Je le dis à la serveuse de plastique, de rouages et de clés USB et commande un jus d’orange. Elle se met en mode « perplexité », lance le programme « alternatives », cligne des yeux (comment s’habituer à ce ronflement suivi d’un clac, au moment du clin d’œil ?), dit « bien enregistré », emporte la bière et revient, porteuse d’un verre de jus d’oranges garanties bio et MAO (Mise À l’Orangeraie). Elle semble grogner, mais ce n’est que la mise en route de sa fonction vocale : Lire la suite


— C’est ici !

Tout visiteur de la ville de Prague se doit de parcourir l’ancien quartier juif, en quête des vestiges du ghetto, d’un personnage légendaire (Mordechaï Meisel, le généreux, ou Schime, le martyr silencieux, dont l’ombre rôde encore dans le fantôme de la ruelle Beleles) ou plus prosaïquement à la recherche d’une synagogue transformée en salle de concert.

À l’ombre de l’église hussite Saint-Nicolas, le café Kafka apparaît comme la guérite de Josefov, le secteur réservé autrefois aux Israélites. La rue Parizska vous mène tout droit à la synagogue Vieille-Nouvelle, repérable aux vertigineux versants de son toit.

— C’est bien ici ! Lire la suite


En avons-nous passé d’inoubliables moments, mon gentil lama, sur ce sommet pelé des Andes, au-dessus des nuages languissant dans les vallées, emprisonnés par les cirques montagneux…

Curieux de tout, tu es venu vers moi, au moment où je déboulais sur un sol rocailleux, chiche en végétation, le ciel glacé, le vent fantasque. Tu m’as dévisagé, tes longs cils papillonnant, puis tu as pris le galop. Désirais-tu une vue d’ensemble ? Lire la suite


Le 1er mars 2016 parut le numéro 351 de « Mickey Parade Géant », célébrant les 50 ans de ce périodique pour la jeunesse américanisée à la sauce Disney.

Ils étaient tous présents à la Une : Mickey Mouse, bien sûr, Donald Duck, Donald Junior et même le Fantôme Noir ! À la page 6 débutait la rétrospective du cinquantenaire, avec la reproduction de la première couverture, datée du 3 avril 1966. On y voit Mickey éclater d’un rire franc et joyeux, se découvrant dans un miroir, affublé d’une couronne sortie d’un conte de fées, sous le regard admiratif de son neveu Mitsou.

Comme ils ont l’air heureux, l’oncle et le souriceau ! Souriants, joyeux et naïfs. Quelle différence avec le Mickey, version 2016, moue batailleuse, rictus sans équivoque « Attends un peu que je m’occupe de toi, mon salaud, ça va être ta fête ». Le Fantôme Noir déroule la même hilarité grinçante et cynique, revenu de tout et prêt à tout. Présageant le pire. Lire la suite


« Attraper un chat noir dans l’obscurité est la chose la plus difficile qui soit. Surtout s’il n’est pas là ». À l’inverse de tout ce que nous consommons (sauf les kiwis, bien sûr, qui viennent du sud de la France), les proverbes chinois ne peuvent pas porter le label « made in China ». Souvent. À peu près tous les peuples de la terre ont inventé des proverbes chinois qui ont l’air presque chinois. Je ne connais pas l’origine de celui-ci, mais admettons qu’il remonte à Lao-Tseu, prodigieusement disert depuis son décès, six siècles avant l’ère commune.

Il se fait que je suis l’heureux compagnon d’un chat noir – on ne dit pas « propriétaire », les amateurs de félins me comprendront. Félix, son nom. J’ai voulu vérifier la pertinence de la maxime susmentionnée, d’autant plus qu’en plein jour Félix s’entend comme pas deux pour fuir les effusions et les tentatives de l’attraper. Lire la suite


C’était il y a longtemps et loin d’ici. Quelque part dans les pas de l’Inca, entre Cajamarca, la ville où Atahualpa rencontra son destin espagnol, et Chiclayo, dont la seule gloire moderne est de se trouver en bordure de l’océan Pacifique.

Nous avions loué un de ces collectivos, antiques paquebots à quatre roues, survivants de l’industrie automobile yankee des années soixante, assurant les liaisons routières à condition de rassembler cinq voyageurs, chèvres et poules en sus. Ah, nous en avons vu du paysage ! Du beau, du grandiose, du sauvage, du tellurique, du désespéré, du prodigieux. Lire la suite


Amélie entre dans la pièce. Sa démarche serait presque sexy, ne serait-ce cette détestable et ostensible habitude de traîner les pieds. Elle salue d’un hochement sec les messieurs assis autour de la table ovale. Tasses de café, bouteilles d’eau plate. Celui qui préside sourit vaguement à la jeune femme. Les autres, sur le quant à soi. Ils sont de noir vêtus, chemise blanche impeccablement repassée.

Ils pensent : « Et c’est cette bonne femme, habillée comme Fifi Brindacier, qui va nous pondre notre campagne ? »

Reconnaissons que l’allure d’Amélie (ah, ce prénom précieusement désuet, qui trahit des parents nés à la fin des sixties !) peut chambouler le confort intellectuel de quadragénaires dont le souffle culturel n’a jamais franchi les portes des Conrad, Hilton et Marriott que dans le sens limousine-lobby. Lire la suite


Chez nous, on parlait peu des guerres. Mes parents avaient connu mille neuf cent quatorze et quarante. Ils en étaient sortis pavloviens. Bruit de bottes (Corée, Budapest…) : stockage de sucre et de pâtes. « Pour le reste, on se débrouillera. Comme en 14 et comme en 40, décrétait ma mère. Après tout, nous sommes toujours vivants, non ? ».

Vivants ? Pas tous. Il y avait François De Baerdemaeker, un des frères de ma grand-mère maternelle.

C’était en août 1954. Ostende. Les quarante ans du début de la Grande Guerre — en ce temps-là, il était très mal vu de dire la Grande Saloperie ; le Déserteur, réduit au silence, et Jacques Brel n’avait pas encore écrit Jaurès. Lire la suite


Je devrais commencer par l’histoire d’un homme jeune. Beau, évidemment. Apollon l’emporte toujours sur Quasimodo. La grâce d’un personnage tout juste post-adolescent séduit d’emblée le lecteur, me dit-on. Et je désire être lu.

Un peu de sueur perle sur sa poitrine. Subtilement hagard, comme on peut l’être après les délicieuses joutes de l’amour. Le délice partagé est chavirant. Épuisant. La femme soupire et gémit d’un souffle. « M’aimes-tu vraiment ? » Elle retrouve les accents précieux et minauderies du cinéma français, années trente — Suzy Delair, Micheline Presle, Danielle Darrieux. « M’aimes-tu vraiment ? », comme si cela induisait une réponse ! Lire la suite