…erde, j’ai oublié de liker le selfie du jour ! Je suis partie comme une balle après le texto surprenant d’Hélène. J’essaie de respirer profondément pour ralentir les battements désordonnés de mon cœur et moduler la conduite stressée de mon véhicule. Il ne fallait surtout pas se faire arrêter, niveau 13 de Vigipicrate oblige… Pas le temps de faire demi-tour. J’espère être la seule distraite ce matin-là, sinon tout le district allait subir la sanction. Il ne s’est toujours pas remis de celle de 2028, quand l’Ostracisme a été décrété durant 40 jours parce que les 98 % de clics obligatoires n’avaient pas été atteints à 8 heures tapantes. Les émeutes qui ont suivi, ont précipité des milliers de citoyens dans la banqueroute sociale. Oui, nous sommes tous des heureux autoentrepreneurs interconnectés. La deuxième sanction, inconnue et angoissante, serait sans aucun doute encore plus dévastatrice. Je ne voulais pas être la cause de ce second désastre. Il y a cinq ans, mon voisin a mis un terme à sa culpabilité à 0,3 %, en se jetant de la falaise. Point final. La leçon sur la responsabilité appliquée à la lettre. Lire la suite


Cela s’est passé quand j’étais ministre de l’Emploi, dans un gouvernement communautaire de centre-centre, pour le parti du Citoyen. Je ne me souviens pas de la date exacte mais cela s’est déroulé juste après le deuxième mandat de Trump et avant l’installation du 46e Président des États-Unis. Son élection sur Koh-Lanta m’avait tenu éveillé des nuits durant, décalage horaire oblige. Son nom m’échappe, mais je me souviens de son audimat : 45 % de parts de marché. Cette procédure de désignation avait été instaurée par l’administration trumpienne afin d’assurer la participation maximale du peuple américain au processus démocratique. Et cela semblait fonctionner : le plus futé avait survécu et pouvait dès lors chausser les charentaises présidentielles pour arbitrer, en direct, les combats de lobbyistes dans la boue. Lire la suite


Je m’appelle Gustave. J’ai dix ans. Je n’aime pas mon prénom Gustave. Et encore moins depuis qu’on est allés visiter la ferme avec l’école. Il y avait là un cochon qu’ils avaient appelé comme ça. Un gros machin rose tout dégueulasse qui pataugeait dans la boue et le caca. Du coup, en classe, dès que la maîtresse prononce mon prénom, ils se mettent tous à grogner. Mais ce n’est pas pour ça que je raconte cette histoire. Ce truc-là, c’est juste pour me mettre en rogne un peu plus. Depuis deux semaines, je dois aller voir un psychologue. Il s’agit d’un monsieur qui pue le cigare froid, qui porte d’énormes lunettes et qui pose plein de questions comme les flics dans les séries télévisées. Sauf que c’est nettement moins drôle. Maman m’a dit que le monsieur est une sorte de docteur qui va m’aider à surmonter mon « traumatisme ». Ils en ont discuté ensemble avant que le monsieur ne commence à m’interroger. Ils parlaient entre adultes, comme si je n’étais pas là. Je déteste ça. Apparemment, c’est l’école qui veut que je vienne le voir parce que j’ai des problèmes de comportement. À cause du « traumatisme », justement.

traumatisme : n.m. (1855 ; gr. traumatismos). Méd. Ensemble des troubles provoqués par le trauma dans l’organisme, choc traumatique (plus courant que Trauma). Traumatisme crânien, chocs violents avec ou sans plaie. Lire la suite


Je pourrais même publier cette histoire sur ma page Facebook, de toute manière, personne ne me croirait. Je suis invisible et mon récit est énorme. Incroyable.

Qu’est ce qu’elle raconte cette souris ? Comment elle s’appelait déjà ? Oui, elle avait des fesses rebondies et des cheveux blonds, mais je n’ai pas vraiment fait attention à elle. Je me concentrais pour mon passage à l’antenne.

Ben oui, je ne suis qu’une petite maquilleuse dans les studios de la RTCF. La prolongation naturelle de la houppette et du pinceau de maquillage en poils de martre. Celle qui empêche les invités de briller littéralement. Le figuré, je le leur laisse. Je contribue cependant à polir leur estime d’eux-mêmes, à chouchouter leurs ego, à estomper leurs failles. Parce qu’ils le valent bien !

Croient-ils. Lire la suite


J’adore faire mon petit tour dans les couloirs le matin, vrai dédale en marbre que je connais comme ma poche à présent. J’aime croiser la délégation roumaine avec leurs petites mallettes de cuir, les attachés parlementaires irlandais affichant des airs affairés, les journalistes italiens en grande discussion gestuelle, les visiteurs autrichiens un peu raides sous leurs imperméables de marque… Invariablement, ils me gratifient d’un vibrant « Excellente journée, Madame Grüssgott ! » ou d’un cordial « Bon petit-déjeuner, Madame Grüssgott ! ». J’en ronronnerais de plaisir. S’ils savaient !

Cela fait cinq ans que j’habite le Caprice des dieux, sous la cloche à fromage bien sécurisée du Parlement européen. Je ne m’appelle pas réellement Madame Grüssgott. Je vais vous raconter mon histoire si vous me promettez de l’inclure dans votre livre.

Jetzt geht die Chose loss ! Lire la suite


Il m’a dit : « Je serai aux Postiers entre 14 heures et 14 h 15. Vous me reconnaîtrez. Je suis un quinqua anonyme en train de lire Bizniz-Blé. Ne vous faites pas repérer ! » Je pousse la porte du café situé rue Fossé aux Loups, intriguée. Un petit homme tout vêtu de gris aux cheveux ternes me jette un regard angoissé. Il est installé à côté d’une colonne. Devant lui s’étalent les pages criardes du magazine d’affaires. C’est lui. Mon mystérieux informateur baisse les yeux alors que je m’installe face à lui. Il me souffle :

— Vous êtes sûre de vouloir faire paraître cet article sous votre nom ?

— Bien sûr ! J’assume toujours ce que j’écris. Lire la suite


Jacques soupira. Dehors, les corneilles entamaient une nouvelle journée de protestations avec des croassements éloquents. Sinistre. L’aube s’était levée depuis vingt-deux minutes dans une explosion de rouges sanguinolents. L’écran de l’ordinateur projetait sa lumière blafarde, froide sur le visage inexpressif de Jacques. Il avait pianoté « Hasard, HASARD, hasard, ZAZAR ZUT . »  sur le clavier. Panne d’inspiration. Delete. Comme à chacune de ses tentatives romanesques. C’était la septième fois qu’il essayait de participer au concours ‘Fureur de Lire’. Il rêvait d’écrire un livre depuis l’âge de dix ans, depuis le moment où il s’était assis devant sa feuille blanche et avait tracé la première phrase :

« Ses bottes de cuir noir s’enfonçaient dans la poussière. Le cow-boy se sentait fort… » Lire la suite