Premier tableau

De l’autre côté du bras de mer, pépiaient les oiseaux ; je t’attendais sur l’embarcadère crinière au vent.

Viens sur mon confetti de sable, le homard est sur la table, du plus loin qu’il m’en souvienne, tu en pinçais pour lui.

Pas de quatre ni même deux roues, ici les habitants n’ont que deux pieds suspendus sur l’eau.

Parfumé dans l’air, bulles champagne Dior, je cours en zigzag après les cerfs-volants.

Ici il n’y a rien il faut tout inventer, si je creuse un trou c’est pour m’y lover.

Les battants du bahut de grand-mère gémissent quelquefois la nuit, les secrets bien gardés sous les nappes en crochet dorment dans les coquelicots fanés.

Les abeilles ont envahi le cœur des trémières, j’ai mis les ruches face au continent.

Je m’en vais il fait soleil, recharge ta pile avant de traverser. Lire la suite


… tant que l’on peut prendre un bain, cela vaut la peine de vivre. Un bain et une cigarette. Tout en fumant, la main à fleur d’eau, Laurette comparait le clapotement qui la berçait aux jours agités qu’elle avait connus, au tumulte de tant de paroles, à ses extravagances, aux projets qu’elle avait toujours réalisés et qui, pourtant, ce soir, se réduisaient à cette baignoire et à cette tiédeur.

Avait-elle été ambitieuse ? Elle revit les visages des ambitieux : des visages pâles, marqués, crispés, y en avait-il un seul d’entre eux qui ait connu la détente d’une heure de paix ?

Même au moment de mourir, cette passion ne se ralentit pas. Il lui semblait que pas un instant elle ne s’était relâchée. Peut-être, il y a vingt ans, quand elle était encore gosse, qu’elle attendait, le cœur battant, la saison des confettis, des baraques et des masques, alors peut-être elle avait pu se laisser aller… Lire la suite


Les mots sont fatigués. Je suis le plus petit souverain du monde, le plus entravé par la constitution d’un peuple qui nous a choisies, nous les porcelaines de Saxe dans la vitrine du Gotha. Depuis presque deux cents jours, je reçois la visite ininterrompue de linguistes.

Mardi, 8 mai

Dans mon périmètre national et familial, un premier linguiste est venu mettre à plat son texte sur la table après une consultation populaire, j’ai immédiatement nommé un premier traducteur de cette prose pour qu’il me délivre un sens premier, universel, qui parle à l’inconscient de mon peuple, quelque chose de déjà-vu par un maximum d’individus, un premier cliché originel, simple, compréhensible. J’espérais un résultat rapide, hélas il m’a fallu déchanter, le texte était pipé. J’ai fait bonne figure et commandé un banquet de bonne avoine, en espérant garder bon teint. Lire la suite


Des années d’évolution pour en arriver là, pensez donc, entre la pensée caca-pouêt-pouêt déversée à haute dose sur les écrans de télé et le rot bien gras jusqu’à la couenne des fins de repas trop arrosés où les blagues fétides et malsaines se veulent seules pensées et seule subversion, la pensée s’avachit dans ses vieilles charentaises, ces malodorantes charentaises qu’on répugne cependant à porter quand on sort ; elle s’y répand et s’y étire avec le soulagement et la béatitude d’une pensée crapuleuse libérée du carcan de l’exigence. Voici à quoi doit ressembler le visage de cette fameuse « identité nationale », celle qui obsède depuis des années jusqu’à la nausée nos Le Pen, de Villiers, Sarkozy, on sait ce qu’il advint en ce pays lorsque le faciès des citoyens fut sans cesse contrôlé.

France.

Intérim. Lire la suite




Un meunier hollandais, sentant sa fin prochaine, fit venir ses huit enfants, leur parla sans détour.

— Vous ne pourrez pas tous vivre de notre pauvre ferme, le cours du malt hélas a bien chuté, et les florins se font rares.

— Toi, dit-il à l’aîné, tu reprendras la meule et le moulin à malt, c’est patrimoine de famille, tâche de transmettre notre art de la bière à tes enfants. Lire la suite


Ma Grande Chérie, ce n’est pas grave, pas grave du tout, je vais m’occuper de toi, maintenant que ces méchants, ces sans vergogne, et j’en passe, ne t’ont pas renouvelé ton CDD, ce contrat dur et déterminé, que tu mérites, et ce n’est pas faute d’avoir essayé de travailler, je le sais moi personnellement, tu as tout fait, tout fait, pour continuer à supporter la face de rat de notre patron, le Méchant Loup de la tour Madou, et l’ombre de son ombre, le Nain Lourd du Boulevard Jacquemain, cet escroc du quatrième étage, ce pinceur de croupion des madames-café à la sortie des ascenseurs, je suis écœurée…

Conseil n°l : Regarder un snuff movie : « torture d’un sexe déshumanisé en silicone », puis sortir dans le brouillard s’acheter un vibromasseur. Lire la suite


Je ne pouvais rien y faire, je ne voulais pas me mêler d’une affaire que je ne comprenais pas !

J.-M. Coetzee, En attendant les barbares

Un matin, la boîte aux lettres de Théodore Tsaganos, traducteur de son état, contenait une enveloppe avec un timbre à l’effigie d’une tortue.

Antwerpen, 1er septembre 2005

Bedrijf Troubleyn

Seefhoek

Beste vriend,

(Traduction en français)

Notre collectif Troubleyn désire offrir à son Maître incontestable J an Fabre en remerciement pour sa performance éreintante en Avignon trois phrases du chef-d’œuvre de Vladimir Nabokov, Lolita, qui fêtera prochainement ses cinquante ans en librairie.

Le mieux serait que vous traduisiez trois phrases au hasard.

Nous espérons que vous aurez la main heureuse, et la Lingue réservée.

C’est un projet top secret pour notre Maître Fabre qui voudrait privilégier l’aspect papillonnant du texte de Nabokov.

Après les virulentes critiques sur les pots de pipi, les giclures d’hémoglobine et l’ensemencement au sperme des spectateurs dans la cour d’honneur du Palais des Papes, il a décidé en brainstorming ultra-confidentiel de retourner à ses premières amours, les insectes.

Nous avons eu vent de votre habileté à traduire Goethe, Botho Strauss et Shakespeare dans notre unique langue flamande et vous confions la mission les yeux fermés.

Pour vous rassurer totalement, Nabokov est mort, sa veuve aussi et vous n’êtes pas obligé de traduire les trois phrases en entier, juste des mots, piqués au hasard des pages que vous prendriez au vol comme des papillons.

Nous vous demandons juste de remplir le filet en suffisance.

Choisissez ceux qui vous semblent les plus mélodieux à traduire, notre langue est rude et difficile à faire passer h l’étranger.

Si vous vous sentez suivi, n’hésitez pas à nous le faire savoir, notre Maître a beaucoup d’ennemis.

Un dernier conseil : ne vous attardez pas dans les bibliothèques de la Communauté française.

Le chèque qui accompagnait la proposition alignait les euros. Lire la suite


François Piquet n’en peut plus de cette ambiance de ni oui, ni non à la Konstitution.

Notre rendez-vous quotidien, cher auditeur de Fréquence Spatiale, vous a révélé hier que son collègue grec Tsaganos de la division 8 de la spatiale des Kommunautés casse du Turc toute la journée avec le très catholique Comte de Mâchicoulis.

Nous vous rappelons que, François, fils d’un instituteur des Cévennes et de la République a pagayé dur pour décrocher ce poste à Bruxelles.

Il voit d’un mauvais œil les critiques constantes que s’autorisent ses collègues pistonnées par leurs relations sociales ou la rareté de leur langue.

Il parle impeccablement le français, point. Lire la suite