La corde à linge se maintenait dans les caprices du printemps.

La table était mise, en contrebas, une carafe d’eau, une mouche dedans voletait, prenait l’eau, se cognait au goulot, cherchait la sortie.

Le son égrillard d’un écran plat, épelait des articles de télé shopping, des bruits de portes de commissariat de quartier, des génériques de « Plus belle la vie ». Lire la suite


D’îles en îles, au gré de mes envies sinueuses, j’enfourchais tantôt une motocyclette, tantôt je grimpais dans une embarcation ou un aigle d’acier.

C’était le temps irréel où la France sentait la lavande et le myosotis, avec des réminiscences de réséda, voire de glaïeuls. Lire la suite


Lentement dans le ciel se défaisaient les nœuds illogiques des pulsions humaines.

Il était entré dans le parc semé de roses, il avait pris un verre dans une guinguette en province et quelque part sur un bord herbeux de l’autoroute, il relisait des pages au hasard d’un roman de John Fante.

Il s’était pris d’amitié pour un chien, une sorte de cocker malade qu’il traînait dans son sillage aventurier, le poil doré, un peu fade, la bave coulant par intermittence en souvenir d’une quelconque gratification alimentaire ou sensuelle, nul ne savait très bien.

Ludwig répétait, musant une cantate de Bach, une mélodie d’Éric Satie. Lire la suite


Tu es rentré las par devant, dans la machine à mémoire.

Épars dans ton cortex, les souvenirs.

Le silence des couloirs d’interrogatoire, la fin d’un condamné.

Cliquetis de résonance magnétique, bruit de tambour. Lire la suite


Les habitués du zinc, parloteurs en paletots poches béantes, refaisaient le monde et l’histoire à la mode tonkinoise autour d’un muscadet ; peut-être bien un entre-deux mers.

Une sorte de géant – brosse blonde du front à la nuque – fit irruption. Porte cintre d’une récente campagne publicitaire limonadière qui lui avait valu l’estime et l’envie régionale pour quelques passages télévisuels dans lesquels il s’exhibait – le torse glabre, bouche élastique – mordant les bulles chimiques fruitées de ses dents blanches et saines. Lire la suite


Débrouille land

La nuit est triste, je n’ai pas de contrat ce soir. D’habitude je danse, je danse nue. Ce soir je suis triste. Quand je ne danse pas, je suis triste. Toujours aimé danser. Ne voulaient pas de moi sur les scènes d’Opéra, fini par danser dans les bars…

Me suis fait larguer, supportait pas mon métier, le jaloux. C’est pas si courant stripteaseuse. J’adore me montrer, rien à expliquer. « Clara, tu manges la glace », dit maman. Ma mère est prof, prof de danse. En rythme, dans la tradition ballets russes. Elle n’adore pas ce je fais ma mère, elle vient jamais me voir. Papa non plus, il ne dit rien. Il regarde ses godasses. Pourtant je laisse traîner mes cartes de visite, mes dépliants d’animatrice, enchaînée, le cul en fonction poster, les extensions en dégringolade jusqu’aux reins. Papa regarde le vide, ou son Sacré-Cœur en tilleul. Parfois il grimpe au grenier, je l’entends chanter quelques portées de grégorien, un ou deux airs de Schubert… Lire la suite


Madame achevait de bâiller dans les draps, elle était ronde d’un héritage, elle se caressait le ventre en babillant : petit masque, les grands sont à la guerre, reste en moi, j’ai si peur que n’éclate cette bulle.

Derrière les tentures du palais, des émissaires, gens de turbans et de cartes, financiers, stratèges, Grand Philosophe d’Arabie ; croisaient leurs silhouettes, hors caméra, faisant fi des lois et des peuples. Lire la suite


Parfois, quand ils avaient des congés, tel un vol de gerfauts hors du charnier natal, les vacanciers anonymes traversaient les champs de blé couchés, au-delà du cordon impassible de la frontière.

Ils embarquaient le plus souvent dans de grandes familiales, après une nuit fébrile à choisir avec parcimonie le contenu de leurs bagages. Ainsi dans les débuts d’aurores, les enfants endormis se laissaient glisser comme des petits sacs de sable aux paupières lourdes sur les sièges en similicuir d’une GS moka, d’une CX bleue aux reflets de métal. Les derniers kilomètres du côté de Quiévrain, le long d’une espèce de gazoduc, ou la forêt si dense qui précède Charleville-Mézières, quand ce n’était pas les parents qui chuchotaient : « Cette fois-ci on passe par le Luxembourg ou la Champagne. »

Parfois. Lire la suite


Premier tableau

De l’autre côté du bras de mer, pépiaient les oiseaux ; je t’attendais sur l’embarcadère crinière au vent.

Viens sur mon confetti de sable, le homard est sur la table, du plus loin qu’il m’en souvienne, tu en pinçais pour lui.

Pas de quatre ni même deux roues, ici les habitants n’ont que deux pieds suspendus sur l’eau.

Parfumé dans l’air, bulles champagne Dior, je cours en zigzag après les cerfs-volants.

Ici il n’y a rien il faut tout inventer, si je creuse un trou c’est pour m’y lover.

Les battants du bahut de grand-mère gémissent quelquefois la nuit, les secrets bien gardés sous les nappes en crochet dorment dans les coquelicots fanés.

Les abeilles ont envahi le cœur des trémières, j’ai mis les ruches face au continent.

Je m’en vais il fait soleil, recharge ta pile avant de traverser. Lire la suite


… tant que l’on peut prendre un bain, cela vaut la peine de vivre. Un bain et une cigarette. Tout en fumant, la main à fleur d’eau, Laurette comparait le clapotement qui la berçait aux jours agités qu’elle avait connus, au tumulte de tant de paroles, à ses extravagances, aux projets qu’elle avait toujours réalisés et qui, pourtant, ce soir, se réduisaient à cette baignoire et à cette tiédeur.

Avait-elle été ambitieuse ? Elle revit les visages des ambitieux : des visages pâles, marqués, crispés, y en avait-il un seul d’entre eux qui ait connu la détente d’une heure de paix ?

Même au moment de mourir, cette passion ne se ralentit pas. Il lui semblait que pas un instant elle ne s’était relâchée. Peut-être, il y a vingt ans, quand elle était encore gosse, qu’elle attendait, le cœur battant, la saison des confettis, des baraques et des masques, alors peut-être elle avait pu se laisser aller… Lire la suite