Le petit Louis, que tout son entourage appelait ‘tit Louis, était beau comme un ange. Du soleil plein les yeux, un teint de pêche, un sourire qui, chaque minute, accentuait des fossettes. On aimait beaucoup ‘tit Louis. À l’école maternelle qu’il devait quitter cet été, on lui faisait fête car il inventait sans cesse de nouveaux jeux. Boute-en-train, lors des récrés, on l’entourait beaucoup. Mais, en classe, il était d’une sagesse exemplaire, ce qui ravissait Madame Monique, son institutrice. Celle-ci le regretterait quand il passerait en primaire.

Employée de banque, sa maman avait dû le confier dès son plus jeune âge à sa grand-mère, ‘tit Louis adorait son aïeule. Après les repas, elle le prenait souvent sur ses genoux et lui lisait l’un ou l’autre album d’Hergé. L’enfant suivait avec passion les aventures de Tintin et, à peine la lectrice qui se serait volontiers assoupie se fourvoyait-elle dans ses propos, que ‘tit Louis la reprenait aussitôt. Connaissait-il par cœur ou lisait-il déjà, malgré son jeune âge, les bulles accompagnant les dessins ? Lire la suite


Il pleuvait à seaux depuis des semaines. La rivière charriait des masses d’eau boueuse entraînant des branches et des paquets d’herbes arrachés aux berges. Vers l’amont, on avait dû coucher les barrages. Et ici, on était en alerte, nuit et jour. La navigation était interrompue, les bateaux, lèges ou chargés, étaient à l’arrêt un peu partout.

Au chantier naval que dirigeait Ducoffre, un ancien marinier, la pluie et la boue contrariaient beaucoup le travail. Dans la cale de radoub, une mélasse gluante entourait les quatre péniches soutenues hors de l’eau par des étançons. Les ouvriers, vêtus de cirés pleins de cambouis, pataugeaient, des heures durant, dans la gadoue. Ils se protégeaient tant bien que mal sous les coques inclinées. Lire la suite


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Burg Weiser adorait la vie. On pouvait expliquer cet amour par les événements tragiques qu’on avait souvent évoqués devant lui. Presque tous les membres de sa famille avaient disparu dans les camps de la mort, victimes de la barbarie nazie, durant la guerre de 40-45. Seule, sa mère, toute jeune fillette, avait échappé aux rafles, ayant été cachée, au péril de leur vie, par des gens du voisinage. À la libération, l’enfant, avec une tante, miraculeusement rescapée, elle aussi, à l’holocauste, n’avait pas tardé à gagner Israël. Devenue femme, la fillette avait épousé un kibboutznik. Sur le tard, Burg était né de cette union.

Ces récits avaient beaucoup marqué le jeune garçon. Ils avaient éveillé chez lui un irrépressible besoin de se consacrer aux autres. Cela s’était développé durant son adolescence. Très doué, il avait fait de brillantes études de médecine. Soigner ses semblables était sa passion. Il s’intéressa à la cardiologie, devenant vite un chirurgien reconnu, spécialiste des interventions à cœur ouvert, perfectionnant sans cesse les techniques et les prothèses, ce qui lui permettait de réussir des opérations très délicates. Lire la suite


À Jean-M. Horemans

Trompé par sa femme, très aguichante, M. Rousseau, professeur du Collège, se consolait au mieux en se donnant corps et âme à son métier. Chaque année, il s’efforçait d’intéresser les potaches en prospectant, hors du programme habituel, les œuvres des auteurs qu’il aimait. Un des premiers retenus avait été Gustave Flaubert. Il y revenait souvent. Connaissant ses déboires conjugaux, les élèves l’avaient, bien sûr, affublé du surnom de Bovary. Pourtant, les jeunes l’aimaient. Cela leur plaisait beaucoup d’abandonner la grammaire pour découvrir l’un ou l’autre écrivain de haut lignage. À la suite de Bovary, ils parcouraient de la sorte des pages, voire des œuvres entières, choisies avec discernement. On leur en conseillait ensuite la relecture. Lire la suite


Ce 11 septembre 2001, comme chaque jour, bien qu’il frisât les quatre-vingts ans, il avait marché plusieurs kilomètres, obéissant ainsi aux conseils de son médecin estimant qu’une promenade accomplie par tous les temps est le meilleur des traitements. Guère de soleil cet après-midi-là. Un peu de brouillasse assombrissait le ciel. Cette grisaille pesait sur lui. Une certaine lassitude alentissait son pas.

Quand il fut rentré, il s’installa dans son relax pour se reposer un peu. Puis, il alluma sa télévision. Il se mit à zapper afin de trouver une émission à son goût. Aussitôt, une image apparut. Un film d’horreur sans doute car il vit deux gros avions plonger successivement vers d’énormes tours, s’y encastrer et exploser. Comment un cinéaste parvenait-il à réaliser de tels truquages ? Les deux tours s’écroulèrent dans des geysers de fumée et de feu. Cela le réveilla complètement. Les commentaires qu’il entendait modifièrent instantanément sa vision des choses. Il fut abasourdi. Il ne s’agissait nullement d’un film, mais d’une affreuse réalité. Un double attentat venait d’abattre les deux buildings du World Trade Center, au cœur de New York. Alors, durant des heures, bouleversé, il regarda l’incessant défilé des images. Cela finit par l’atterrer, puis par le déstabiliser complètement. Lire la suite


La vérité c’est liberté

Paul Éluard, Poésie ininterrompue

Il aimait et pratiquait la poésie. Quand il se plaignait du peu d’intérêt que les gens d’ici témoignent aux poètes, des amis, aux sourires entendus et un rien goguenards lui répétaient souvent : « Pars donc en Hongrie, c’est un pays où les gens de ton espèce trouvent leur place, mieux que chez nous. » Il avait d’abord cru à un canular, puis, s’étant renseigné auprès de membres du P.E.N. Club, notamment, il avait dû l’admettre : la Hongrie était terre de poésie.

Cependant, pendant plusieurs années, il eut peur de partir dans ce pays de l’Est, un pays qui avait beaucoup souffert et qui devait garder, visibles, les séquelles des événements de 1956 et des années d’autoritarisme répressif. Finalement, pourtant, il décida de passer ses congés à Budapest et dans le pays. Il avait l’habitude de prendre ses jours de liberté à l’automne. Les matins et les soirs marqués par le violet des premiers brouillards lui plaisaient beaucoup. Les mêmes amis qui l’avaient engagé à voir le Danube lui dirent : « Aller en Hongrie en octobre, c’est folie ! À cette époque, là-bas, c’est déjà presque l’hiver. » Lire la suite


Il était instituteur de campagne. Son fief ? Un village perdu parmi les terres nourricières. Une classe proche d’un ruisseau bordé de trembles, une cour de récréation entourée de haies, près d’un grand jardin. Il aimait son métier et les enfants, mais souffrait beaucoup d’un manque de contacts, de rencontres plus formatives qu’avec des cultivateurs et des artisans du coin.

Il était jeune, non dépourvu d’ambition. Dès la fin des vacances, sur les conseils de son inspecteur, il décida de s’inscrire à l’Institut supérieur de pédagogie de sa province. Plein de dynamisme, avide de savoir, il trouverait là programme de choix. Lire la suite


À cinquante-six ans, la santé de Paul Tumelaire était bien chancelante. Il souffrait du cœur. Son médecin lui avait conseillé d’arrêter ses activités… « Remettez vos affaires, le temps est venu pour vous de vous la couler douce ! » Voici deux ans, il avait perdu Irène lors d’un accident de roulage. Dérapant sur le verglas, sa voiture avait dévalé un talus et fait plusieurs tonneaux avant de s’écraser contre un arbre. Il aimait beaucoup sa femme et il ne s’était jamais remis de cette épreuve. Il avait perdu le goût de vivre et, si quelques amis ne l’avaient pas entouré de leur sollicitude, il n’aurait sans doute pas tardé à rejoindre la morte dans sa tombe. Lire la suite


Dans la petite république de Kouibylovsk, proche du Kirghizistan et du Tadjikistan, existe, depuis longtemps, une université réputée pour la formation de ses interprètes. L’anglais, le français, le russe, le chinois, le japonais y sont enseignés avec beaucoup d’à-propos et de succès. Les meilleurs diplômés trouvent aussitôt un emploi dans les rouages du régime en place, qui tient à avoir une vision claire et rapide des événements du monde lui permettant de développer au mieux ses relations économiques et politiques avec la terre entière. Lire la suite