Pour Eléonore

Je pense que, depuis ma naissance, l’ennui m’a accompagnée. Un ennui qui avait la couleur des ciels de ma Russie natale, un gris blafard, sans grandeur, monotone. On me voyait ensoleillée, plongée dans une activité incessante, mais, au fond de moi, je ne parvenais pas à lutter contre le vide qui m’envahissait. Je m’avançais vers les choses pour mieux me retirer en moi-même ; j’explorais le dehors pour ne pas tomber dans mon désarroi central. Personne, je crois, ne décelait le combat que je menais contre moi-même. Lire la suite


Et la nuit est soumise

Et l’alizé se brise…

J. Brel

L’autre fête, c’était plutôt un entraînement pour aujourd’hui. Tout comme aujourd’hui pouvait être un tremplin pour de plus grandes choses à venir… Mais il ne fallait pas penser trop loin, sinon elle finirait par être déçue, comme cette fois où elle s’était mis en tête l’idée de devenir assistante de saint Nicolas. Ça n’avait finalement pas été possible. Aujourd’hui était de toute façon un événement assez important pour se suffire à lui-même : elle allait danser au mariage de sa tante. Pas seulement danser ! Un play-back ! Elle connaissait tous les mouvements et toutes les paroles par cœur, elle imitait très bien Alizée, tout le monde le lui avait dit. La fête de l’école lui avait fourni son lot de compliments, et même une grande de sixième était venue lui dire que c’était bien. Ce soir, elle demanderait qu’on passe le CD et alors elle danserait devant sa tante et devant ses cousins, ses cousines, peut-être même devant des gens qu’elle ne connaissait pas, avait dit Maman. Lire la suite



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En entrant dans la pâtisserie, c’est à sa mère qu’elle pense, à sa mère enfournée dans la nuit des tissus et des voiles, à sa mère dans le velouté des sucres et des miels, à toute cette masse qui s’attache à ses hanches, à ses seins, à ses fesses et que son père visite encore dans les saveurs conjugales d’après Javel et nettoyages divers.

(Je ne peux lui ressembler ainsi, je ne peux, je ne veux devenir ce tas de graisse qui fait bander un homme, je ne veux pas de cette chair qui tremblote dans le froissé des étoffes, je suis ici, dans la boulangerie, pour choisir, payer et emporter ce que ma mère exige, je suis fille et de bonne volonté, je m’adapte, j’obéis, je souris, je mange, trop, comme les hommes de la maison m’y invitent, mes frères qui veulent me voir grossir pour les débarrasser du souci de me protéger, trop grosse je serai laide et lourde, trop lente pour la cavale, une grosse c’est plus simple à maîtriser, plus malhabile à se défaire des brides, une grasse, ça s’installe, ça pose ses masses, ça étale ses rouleaux de suif, c’est difficile à distraire, c’est tout entier concentré sur sa colonne comme un mât d’abondance, un tas ça ne bouge pas, ça prend place, ça creuse le paysage et ça se tait.) Lire la suite


(voix de l’entraîneur)

tiens-le tiens-le tiens-le / passe / ah non / plus fort / t’es mort ou quoi / à toi Lucas / attaque / passe à Diego / et va et va / shoote / non / trop loin / allez / debout / on repart / faut y aller / à toi Lilou / du cran / fonce

(chœur des parents)

vas-y / cogne / tu l’as / t’en fais pas / il est nul / pas de souffle / regarde / allez Tom / allez Lilou / pression / pression / la feinte / te laisse pas murer / fous-lui une trempe / dégage / gauche / gauche / descends / descends-le / sale gosse le huit / eh l’arbitre / t’as les yeux où / faute / faute / vendu Lire la suite