Extrait d’une fiction inédite

La fenêtre donne sur la guerre qui a décimé mon enfance, la fenêtre donne sur les cris de ma mère. Mes mains empoignent la crémone mais, vidées de leurs forces, elles retombent feuilles mortes. Je dois sauter dans le vide pour rejoindre le jadis. Peut-être suis-je au rez-de-chaussée car des massifs de roses et des sapins maigres me font face. J’ai l’âge de la pluie qui se met à tomber, j’ai cent fois l’âge du pigeon qui débusque des vers de terre entre les dalles de la cour, entre les dalles de ma mémoire. Un pas me coûte une vie. De la table au lit s’étend le désert du Sahara. Le plus têtu, c’est mon pied gauche qui fait mine de se diriger vers la droite puis suspend son vol. Certains de mes membres sont caractériels, surtout à l’approche du soir. Voulez-vous vous distraire, Sarah, prendre un bain d’images télévisuelles ? Comment expliquer à l’aide soignante que je ne veux plus du dehors ? Que plus rien ne filtre du monde, voilà mon souhait, que rien ne contrarie mon grand retrait. Je travaille à faire le vide en moi, à me dépeupler de tout. L’actualité politique, les faits divers, la météo, les livres, les connaissances, le genre humain, tout passe par-dessus le parapet. Lire la suite


Je suis un dieu qui n’a pas besoin de l’Olympe. À l’affût des mortels qui voient en moi une force ignée, je ne contrarie pas les esprits bornés qui me rangent au nombre des divinités ailées. Désireux de combattre mes pouvoirs, on a voulu me chasser de mes terres, limiter mon royaume. C’est oublier qu’à l’instar de la gravité qui vaut pour tous les espaces et tous les temps, mon action n’a ni frontière dans l’étendue ni borne dans la durée. Sans moi, les ébats de la fleur et du soleil, de la pluie et des racines d’arbres céderaient la place à une tragique indifférence. Sans moi, la bouche du nouveau-né vomirait le sein de sa mère, Roméo couvrirait Juliette de son mépris, épandant ses crachats en lieu et place de baisers, Rodin laisserait le marbre à sa solitude, Beethoven jouerait à la marelle avec les sons tandis que la musique se noierait dans la rivière… Sans moi, les pays, leurs frontières au tracé mystérieux, leurs lois, leurs institutions retomberaient en poussière. C’est ce drame que j’ai évité de justesse il y a peu, sauvant in extremis la Belgique de la faillite. On ne me perçoit nulle part ailleurs que dans mes œuvres : comme tout créateur, je tais ma présence au profit de celle de mes créatures et m’impose silence pour exploser dans les corps en fête. Lire la suite


Une nuit insolite, impromptue, vient de surgir au cœur du jour. La lune, qui un instant avant se tenait invisible, a jailli en plein ciel, toute de noir, de hâte et de puissance armée. La mer était si paisiblement lisse qu’à peine ourlait-elle les falaises d’un friselis d’écume. Dans la brume, au large, les navires lointains devenaient noirs. Tonalités du paysage : du brun au bronze, ciel abrupt, nuages bas, sol de perle aux ombres nacrées et aux reflets mauves. La silhouette d’un homme se profila ; simultanément des milliers. Il y en avait bien des milliers. La lune émergeait de la mer : c’était la vieille lune que la brume vêtait mi de soie noire et mi de blanche. La mer jusqu’à l’approche de ses limites est une chose simple qui se répète flot par flot. Le vent strie la grande vague de petites vagues obliques. La peau de la grande houle fondamentale est ridée régulièrement par la cause superficielle de la brise, qui irrite légèrement la surface ; et la puissante forme de provenance lointaine se complique, devient une masse à facettes, une figure solide cristalline en transformation incessante, d’où émane la rumeur d’une matière en ébullition par l’infinie quantité de cris intimes, de déchirements et froissements, de plissements et de mélanges entre les eaux. La mer est une épée innombrable et une plénitude de pauvreté. Au-dessus du cap stérile et sablonneux, à l’endroit où la rivière se jette dans la mer, un promontoire, ou falaise, se dresse à pic à des centaines de pieds pour former le dernier avant-poste de terre. Lire la suite


Pour Eléonore

Je pense que, depuis ma naissance, l’ennui m’a accompagnée. Un ennui qui avait la couleur des ciels de ma Russie natale, un gris blafard, sans grandeur, monotone. On me voyait ensoleillée, plongée dans une activité incessante, mais, au fond de moi, je ne parvenais pas à lutter contre le vide qui m’envahissait. Je m’avançais vers les choses pour mieux me retirer en moi-même ; j’explorais le dehors pour ne pas tomber dans mon désarroi central. Personne, je crois, ne décelait le combat que je menais contre moi-même. Lire la suite


Pourquoi Isa ?

Car, à la voir, j’intuitionnai la nuit d’opium, un pont d’absolu, connaissant un fracas sans nom, butant sur son corps sculptural. Tout fut sans hasard aucun. Sa voix frôlant l’aria soprano m’annonçait un visa pour la salsa du nu. Talons balançant dans l’air austral, irradiant un pur saphir du plaisir, Isa braqua ma narration, mon joyau, signa l’apparition du vrai. Son aura, son corps parfait, foudroyant, son parfum subtil coulant au finish, son cri kaki qui ricocha sur moi : tout indiquait mon sud, mon infini azur. Isa parut, jaguar sur moi bondissant, chuchotant « vingt ans d’amour pur, promis ». Moi qui captai son cristal vif, aigu, son tsunami qui charma mon la, moi qui pour Isa conçus mon oblation à l’optatif, lui soufflai « toi-moi pour un trip navigation jusqu’aux paradis à gogo, au fil d’un grand art marin. Tous nos sous-bois jouiront, hors Chronos, dans l’Orion natal ». Mais Isa n’avait pas lu Char.  Lire la suite


Exhumation d’une scène d’un Quarto pirate de Macbeth

Lande déserte ravagée par l’orage

Fléance, apostrophant les sorcières : Vous qui êtes plus que des femmes, moins que des déesses, vous qui vous emparez de l’esprit des hommes pour en diriger le cours, vous qui montez jusqu’à la lune pour parler aux étoiles, rendez-moi ce que vous m’avez ôté, celui qui m’a donné vie sans avoir eu le temps de m’apprendre l’usage du monde. Je ne suis plus celui que j’étais ; de n’avoir plus de père, je ne suis plus rien. Un fils sans père tombe hors des mains de la Fortune. Un fils sans père s’effarouche devant l’action et retourne aux mots qui creusent un berceau dans le bruit des siècles. Un fils sans père vous implore de faire revenir le jour où j’étais ce que j’étais. En ce moment, mon âme est plus noire que le ciel qui se déchire.

Première sorcière : Si Paddock s’appelle en réalité Graymalkin, le port du deuil, les lamentations d’un fils tournent au grotesque. Lire la suite


À la mémoire d’André Cauvin

Loup,

Ce matin, alors que je m’emportais en rêve dans le premier concerto de Prokofiev, j’ai senti qu’une corde de mon violon lâchait, je continuai un moment avec les trois autres puis me rendis compte qu’elles sautaient une à une. Bien qu’adepte d’une rationalité sans faille, je suis ouvert à la réception des signes : je compris. Je me mis à trembler sous le coup de la douleur, un grand vide s’installa en moi, l’univers poursuivait sa course mais s’était fissuré. Je m’étais préparé à l’advenue du choc, pas au déferlement de ses mille et un points d’impact. J’en avais anticipé le schéma, pas les couleurs et les sonorités. Instinctivement, j’ai repris mon violon et, un instant, j’ai cru que mes doigts m’étaient rendus : ils signèrent une brève mais éclatante chorégraphie avant de retomber dans ce qu’ils étaient devenus. Ta mère entra dans la pièce et me dit ce que je savais déjà. Ton grand-père n’était plus. Elle m’a dit que tu tenais sa main dans la tienne, ton visage penché sur le sien, observant les dernières paroles, l’ultime regard lorsqu’il sombra dans la nuit définitive et que ta tendresse l’a accompagné jusqu’à son dernier pas. Je n’ai modifié en rien cette lettre écrite avant l’événement. J’ose espérer qu’elle adoucira un peu ta peine. Ton grand-père a presque traversé un siècle, comme l’ont fait ou le font Pablo Casais, Wilhelm Kempff, Leni Riefenstahl, Martha Graham, Jünger, Blanchot, Gracq, Lévi-Strauss, Balthus, Gadamer… La disparition d’un Titan, c’est l’engloutissement d’un monde, parfois la débandade du tout du monde. Ma petite Loup, il te faut veiller à ce qu’une part de lui reste en toi plutôt qu’une part de toi ne parte avec lui… Il n’y a pas d’épreuves sans qu’il n’y ait passages. Sache qu’en quittant la scène, il avait dans ses bagages son panthéon de guerriers et de déesses et surtout ton sourire de lumière qui l’accompagne désormais où qu’il aille… La question n’est pas que l’heure vienne au bon moment, car aucun n’est le bon : l’essentiel est que, quelles que soient les régions où il chemine dès à présent, ton grand-père porte en lui ce soleil que tu étais pour lui. La vie n’est pas un métier même si, un jour, elle nous met au chômage, elle est une passion qui se reconduit au fil de la foi qu’on a en elle et, même parfois, à son insu. Et, cette passion, ton grand-père l’a portée à des sommets que peu d’hommes ont cultivés. Lire la suite



Si on observait la femme de loin, on aurait dit un fragment de vie tombé dans la vacance de l’attente, arborant la posture de qui se retient d’exister pour vivre au futur, suspendant le présent de ses gestes, de ses intérêts, de ses emportements pour les magnifier dans l’avenir ; elle était semblable à un animal tapi dans l’ombre qui refrène ses élans, retient d’amener le mouvement à son terme et fige dans une pause ce qui ne demande qu’à jaillir. De près, on eût dit une boule de cristal illuminant le palimpseste de tous les possibles, n’excommuniant aucune piste, mais sous cette apparente égalité des perspectives, un œil attentif aurait pu déceler un infléchissement vers le pays de la plus grande chance, vers la chanson à la plus haute note, tant et si bien que l’accueil généreux de tous les alluvions se mobilisait en réalité pour l’advenue de festivités bien délimitées. Comme une geisha experte dans le maniement de l’éventail, elle écartait, comprimait ce qui faisait obstacle à ses rêves de noces équatoriales tandis qu’elle ramenait dans les plis de son axe toute une palette d’événements et de sentiments qui amplifiaient la voie de son désir. En raison de ce tri incessant, l’appartement ressemblait à une gare s’activant à sélectionner les aiguillages fastes et à écarter les voyageurs hostiles. Usine à rêves à la performance assurée par la sûreté et la promptitude du partage entre ingrédients salvateurs et ingrédients inhibiteurs, suractivité paradoxale d’une vie qui s’est faite attente, d’une attente qui a occupé tout le terrain de la vie, bruits de hauts fourneaux qui travaillent à précipiter la fin des prodromes… la femme était tout à la fois une mendiante qui s’en remettait aux diktats de l’ange, une charmeuse même pas mondaine qui lustrait la courbe des événements, la martyre consentante d’une cause amoureuse cultivant l’inouï, une aristocrate qui se faisait forgeron pour vaincre l’épreuve du feu, une soupirante éconduite qui s’accrochait aux vertus du temps de la patience. C’est d’être envoûtée sans être convoitée qu’elle se soumettait, docile, à toutes les rudesses, c’est d’être allée au-devant de toutes les déceptions, de toutes les violences qu’elle sentait poindre l’aurore de toutes les aurores. Lire la suite