Pour Michel André

Renaud construit un garage en Lego qui monte vers le ciel. Oriane agite entre ses jambes potelées une livre d’images en tissu. Christine lit Pickwik’spapers. La cheminée fait crépiter le bois sec. L’après-midi est froide et très claire. Le salon donne sur un grand jardin en proie aux rayons.

Chacun a pris son rythme du dimanche : une vibration de silence studieux, sans école, sans bureau, sans téléphone, sans heure précise pour les repas. De la cuisine parvient une sorte de faux concerto brandebourgeois broyé par l’asthme. Je me lève pour l’éteindre et j’entre tête baissée dans un couloir du temps, je vois ressurgir ma première radio à piles, minuscule, en bakélite rose et noire. En chauffant elle dégageait une aigre odeur de vomis. Tonton Joseph, qui me l’avait offerte, aimait les gadgets mais estropiait souvent les mots ; il l’appelait un translitor. Elle crachotait pour la musique, mais les journaux parlés en ressortaient avec une extrême netteté. Des voix très joyeuses, des accents rassurants, des nouvelles locales. Ma mère traversait la salle à manger pour baisser les persiennes et coupait la radio au passage, sans y penser. Lire la suite


En arrivant au cabinet du ministre de la culture wallonne, un mardi matin, j’ai croisé deux policiers postés sur le perron. Ils m’ont salué en flamand, ce qui m’a paru bizarre. A l’accueil, la préposée, que je connaissais de vue depuis longtemps, m’a demandé mes papiers. Je me suis mis à rire : Lire la suite


J’avais pris place au centre du wagon, là où deux banquettes se font face – quand il n’y a pas trop de monde, on peut allonger les jambes. Les TGV de la première génération sont rapides, bien suspendus, bien oxygénés, mais si on a quinze centimètres de trop, c’est l’enfer de Dante, l’ankylose comme supplice éternel.

Je redoutais le temps immobile du voyage. J’avais emporté du travail : un carnet toilé aux pages couvertes de chiffres, la newsletter du Crédit Suisse. Je me donnais comme consigne d’établir exactement l’état des lieux. Tâche fastidieuse, mais nécessaire. Je devais remonter la piste d’un très ancien héritage. Lire la suite


Je viens d’enterrer ma mère. Dix mois plus tôt, dans le même cimetière, c’est mon père qu’on enterrait. Je pourrais écrire cette phrase, aujourd’hui : Je n’ai plus mes parents. Je pourrais la penser, avec une douceur ou une peine profonde. Ce serait faux. Leur absence n’a aucun effet sur leur présence. Ils n’occupent pas la place qui leur est échue, sous une mince épaisseur de terre. Ils sont toujours là, mes parents, en moi et hors de moi, dans leur terrifiant naturel. Lire la suite


Des années durant, j’ai essayé de vivre sans métier et sans image de moi. J’étais conscient de n’avoir aucune place dans la société qui m’entourait. J’écrivais des livres mais je n’avais pas le réflexe de jouer le rôle de l’auteur. Je gagnais parfois un peu d’argent, mais par des moyens combinés dont aucun ne ressemblait à une profession précise. Vivant entre trois villes, j’étais de passage dans chacune d’elles et citoyen nulle part. Lire la suite


Les années de ma plus grande solitude ont été celles où je faisais des mises en scène au Théâtre de l’Œil. J’y travaillais sept ou huit heures par jour, dans un état de dénuement parfait. Je n’arrivais pas à établir de contacts humains avec les comédiens dont j’avais la charge. Ils suivaient mes indications, mais ils avaient l’esprit ailleurs. Comédien est un métier comme un autre. Mes idées générales les importunaient. Lire la suite


Dès mon arrivée à Kerkova, j’ai senti la présence de l’Atlantide. Jusque là je n’y avais pas cru : c’était une lubie de Dogan, une pure hallucination. Je n’avais accepté de venir voir sur place que par goût invincible du mystère, même si ce mystère n’existait que dans les vapeurs d’un cerveau alcoolisé.  A présent, je voyais et je croyais. Lire la suite



1. Je retrouve dans mon agenda de 2003, à la date du 8 septembre, l’indication suivante : 15b. Sophiënstrasse, 34. Muscat. Ces quatre mots me replongent dans la saison des rois Lear.

2. Il y avait eu une grève des postes. La masse des lettres en souffrance est arrivée d’un seul coup. Les enveloppes de tous formats gisaient sur le parquet. On s’est assis pour les trier, ma femme et moi ; elle avec un certain effort. Elle a repéré tout de suite une lettre au timbre exotique. Elle l’a posée sur son ventre. Elle a enfoncé sous le rabat la pointe bleue du coupe-papier.

3. À 80 ans, qui était pour elle la force de l’âge, Tante Lisa, la dernière sœur encore en vie de mon père, convoquait ses neveux et petits-neveux à Aachen, capitale de son empire des nuages. Elle avait une communication à leur faire. Le rendez-vous était fixé au lendemain.

Tante Lisa n’était pour moi qu’un nom. Je ne l’avais plus vue depuis ma communion solennelle. Le seul mot qui faisait déclic dans mon esprit était celui d’Aachen, au dos de la lettre tombée des nues. Ce nom, je le reconnaissais, sous son filtre germanique. Aix-la-Chapelle. J’y avais été en 1982 ou 83, visiter le tombeau millénaire de l’Empereur. Lire la suite


La Flandre que j’ai connue, où j’ai vécu vingt ans, dont j’ai partagé la vie et les cendres, est toujours en place, comme les fils électriques alimentant un appareil en veilleuse ; et il me suffit, de loin en loin, de me rendre à Courtrai pour la communion de mon filleul, ou à Gand pour des floralies intimes : tout se remet aussitôt en marche. Je retrouve l’ossature des rires et des visages, la précision des commerces, la forme des repas. Je suis là sur une planète inconnue et très connue. Je suis un amnésique qui reconnaît toutes les poignées de porte et toutes les marches de la maison.

Cette reconnaissance de surface ne me donne pas le moins du monde l’impression de revenir dans une terre natale : mais de l’avoir échappé belle. Plus j’estime la solidité et l’énergie du caractère flamand, son instinct de vie et son esprit d’entreprise ; plus je reconnais que la beauté des femmes de Flandre me porte vers elles non par la force de l’habitude mais de tout mon sang – et plus je ressens, à chaque étape du voyage, l’étrangeté de ce monde clos sur soi. Lire la suite