— Dis-moi, grand-père, tu en penses quoi toi de ce clown de Micron-Macron- Macrounet ?

— Pardon ma petite Bérangère, de ce clone d’Emmanuel Macron.

— Pourquoi tu dis ça ?

— Parce que ce jeune homme surdoué n’est rien moins qu’un avatar du grand Charles de Gaulle.

— Comme tu y vas grand-père ! Lire la suite


Adèle accompagne aux bains Neptunium son rang de sauvageonnes qui dans un joyeux désordre descendent en sautillant la belle avenue Louis Bertrand par une matinée de mai. Encore trente fois dormir et elle sera retraitée. Adèle est au bout du rouleau, elle vient d’avoir 67 ans. Elle souffre horriblement du dos. Hernie discale. Maladie professionnelle avait dit le professeur Peeters en regardant ses radios. Adèle a dépassé depuis longtemps la date de péremption des profs d’éducation physique. Elle n’en peut plus de ce métier de chien berger. Vivement le mois de juin : une retraite sobre dans un joli camping de Hastière-là-haut où Adèle et sa compagne possèdent un chalet, un jardin pour Rintintin, leur border collie et un minuscule potager pour faire comme tout le monde. Sa collègue, Julie moulée dans son training sexy conduit le groupe suivie par les petits caïds du quartier comme une meute de canards en rut. Elle vient d’être engagée, elle est la coqueluche des gamins du Lycée. Lire la suite


 

Après un exil de plus de vingt ans à Beyrouth, Alexis Tsipras, s’en revient incognito dans sa patrie, accompagné d’une poignée de fidèles sur un gros zodiac qu’il partage avec des Irakiens, des Somaliens et des Syriens. Il a embarqué des armes légères, des faux dollars et trois passagers clandestins, trois armateurs expatriés, repentis qui financent et organisent l’expédition, partie discrètement de Bodrum, en Turquie à cinq kilomètres de l’île de Kos pour aller soutenir la résistance contre Cyclope, le régime des colonels. Ancienne station balnéaire autrefois très fréquentée par le tourisme bas de gamme anglais, l’île est devenue un vaste camp de concentration, un bagne pour réfugiés politiques et opposants. La nuit est froide, la mer houleuse, blanche d’écume, la faim les tenaille. Dans le fond du gros zodiac est également planquée une caisse remplie de chouettes dorées qu’Alexis Tsipras compte bien ramener à Athènes pour les y lâcher. Trompant la vigilance des garde-côtes, le zodiac oblique soudain vers le large tous feux éteints. Alexis tient nonchalamment la barre, les embruns lui fouettent le visage, il somnole en méditant sur le sort de son pays. Il rêve d’Europe. Le moteur tousse. Soudain une lueur spectrale apparaît dans la brume. Athéna surgit étincelante, casquée et cuirassée dans une lumière lunaire. Lire la suite


Édith s’était laissé convaincre de venir boire un chocolat en terrasse place Brugman.

Exquis, ce chocolat. Elle s’en était même commandé une seconde tasse, en attendant Véronique, très en retard, comme à son habitude. Elle lisait un Figaro tout chiffonné ramassé sur une table, avait hésité à faire l’acquisition du dernier Goncourt dans la librairie voisine, craignant de déséquilibrer son maigre budget.

Elle parcourait les titres d’un œil narquois : les éternelles polémiques autour de l’expulsion des Roms, l’exil volontaire des juifs français vers Israël, les foyers de tension au Moyen Orient, en Ukraine, le président de la République éreinté par les sondages. Le chômage, le désenchantement, la déprime des familles. Elle avait mal à sa France. Elle replia le journal. Lire la suite


Aix-la-Chapelle, été 1988.

Ernst Teufel, quadragénaire nonchalant, vêtu de noir, chemise de soie, col ouvert et pantalon élimé au pli soigneusement repassé, arpente la Marktplatz d’Aachen d’un pas assuré, un journal à la main. Une jeune Russe s’approche, lui demande du feu. Il ne fume ni ne boit, s’en excuse, poursuit son chemin, tout en pensant à elle : un peu molle, mal fagotée, regard bleu de myope, intense. Étudiante sans doute, comme on en croise en ce moment dans l’ancienne ville impériale au carrefour des trois marches frontières. Teufel s’installe à la terrasse d’un Imbiss halal, déplie sa Süddeutsche Zeitung, surligne quelques phrases au fluo. Currywurst, Fanta et sa gazette résument son ordinaire, sa prière quotidienne de citoyen honnête homme, comme disait Hegel. « Reagan à Moscou ; entretiens difficiles au sommet avec Gorbatchev. » L’air est léger, les merles se répondent. Au retour il retraverse la place où s’amassent des centaines d’étudiants buvant leur bière en canette, flirtant dans des effluves de cannabis et la douceur du soir. La revoilà près de la cabine téléphonique faisant des gestes de détresse, il s’approche : « Können sie mirrr helfen ? » Il saisit le cornet et règle, vite fait, l’affaire avec la gérante du home qui évoque en patois local ses mauvaises expériences avec des étudiants slaves. L’étudiante lui propose un verre, il refuse, elle insiste : « Cola vielleicht » ? Conversation pénible à cause de l’accent de la fille : elle vit à Moscou, mère dépressive, journaliste vedette abandonnée par un mari volage, colonel au renseignement bulgare. Il fait mine de l’écouter mais, agacé, se lève et prend congé, rentre chez lui, termine sa Süddeutsche. Il couche sur des coussins, à même le sol dans la chambre de son fils, étudiant lui aussi. Il galère depuis le méchant divorce qui lui a coûté sa maison et sa voiture, à cause de l’alcool auquel il a renoncé, radicalement. Guitariste de jazz dans une boîte enfumée, il survit. Il repense au regard bleu de l’étudiante, se lève — son sourire doux —, saisit son quotidien — son accent —, relit les passages surlignés à haute voix, comme pour les mémoriser. « Nancy à bord d’Air Force One » ; « Gorbatchev très affaibli » ; « Reagan refuse de refréner la course aux armements, il veut mettre les Soviétiques au tapis » ; « Tear down this wall Mr Gorbatchev ». Lire la suite


Noël 1914

Grelottant dans sa capote alourdie par les pluies, le caporal Walter Deswerth patauge dans les boues glacées de sa Flandre natale gorgées d’eau, de cadavres décomposés, infestées de vermine et de rats.

Il médite sur fond de paysage lunaire dans la glaise gelée, labourée par les puissantes canonnières fondues et forgées dans les usines Alfred Krupp. C’est le Noël de ses dix-huit ans, le premier qu’il fête loin des siens et de la ferme natale. Rhétoricien doué, formé en français par les pères jésuites de Poperinge il sait son grec et son latin. Il passera, il l’ignore encore, toute la guerre in « Flander’s Fields », à ruminer sous son casque d’acier, dans son patois de Roulers l’absurdité de ce conflit tandis qu’à portée d’obus, Ernst Jünger savoure jusqu’à la jubilation les rafales de projectiles, dans des « orages d’acier ». Vingt fois blessé, celui-ci porte fièrement autour du cou sa croix « pour le mérite ». Le Kaiser leur avait assuré que victorieux, ils fêteraient Noël en famille. On leur avait promis une guerre de mouvement brève, les armées s’enlisaient. Lire la suite


« A tout autre préfère le chemin interdit : c’est celui qui le plus souvent mène à la découverte. » Jo Delahaut

« Reach higher reach for your spirit. » Rumi

Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit.

Un merle déchire le silence de sa lancinante litanie, puis un second, une clarté se fait au sommet des montagnes et voici qu’explose le concert des oiseaux dans les forêts voisines. Oui, je suis cela, sachez-le, tout cela à travers toutes les fibres de mon corps, les cordes nerveuses de mon être : les oiseaux, leur chant, le rocher, le ciel, les montagnes et les forêts, le torrent. Lire la suite



La porte s’ouvrit sèchement.

Lentement sa lourde silhouette s’avança vers l’estrade tandis que la classe se levait en silence, mécaniquement, répondant à un réflexe que seul inspirait encore à ses élèves cet homme las à la chevelure blanche tout ébouriffée. Il ressemblait, disaient-ils, au professeur Rath avant qu’il ne succombât aux séductions de Lola Lola.

Ils ne se levaient que pour lui, ancien réflexe atavique effectué en mémoire des traditions d’une école centenaire qui vivait sur sa réputation. Dernier des Mohicans, il en incarnait les valeurs surannées. Lire la suite


— C’est que notre vieux monde se démonde, Monsieur le philosophe…

— Encore une chopine de vin nouveau, Rameau ?

— Non merci, j’ai bu beaucoup déjà. C’est bientôt l’heure du grand dérèglement des comptes, le grand chamboulement approche…

— Il te monte à la tête, ce pot de beaujolais ? Tu veux autre chose ? Une partie d’échecs, peut-être ? Lire la suite