Quand j’étais petit, je passais des heures, affalé dans le divan élimé du salon. Je me serrais contre mon père. Il avait la tête enfoncée dans le cou, le corps tassé sur les coussins, il demeurait à demi endormi. Parfois, je me demandais qui, de l’enfant ou de l’adulte, protégeait l’autre. Nous étions bien, détendus, silencieux comme un vieux couple auquel le monde aurait appartenu. Ou plutôt, comme s’il ne devait rien y avoir au-delà de la pièce où nous passions nos soirées, au-delà de la pénombre qui nous enveloppait jusque tard dans la nuit. Mon père était rivé à l’écran de télévision où il regardait à s’en saouler les films de guerre. Il ne se privait pas non plus de boire son verre de bière à ces occasions. Et quand il n’y avait pas d’épisodes guerriers programmés, il compensait son manque en revisionnant ses cassettes vidéos favorites: Le jour le plus long, Apocalypse Now, Les sentiers de la gloire, La grande illusion, Le pont de la rivière Kwaï, Les canons de Navarone, Platoon, Il faut sauver le soldat Ryan, Full Metal Jacket… Le Vietnam n’avait plus de secret pour moi. Je crois que je n’ai rien connu d’autres comme films de toute ma vie et ce n’était pas pour me déplaire. Il y avait dans ces histoires une logique qui me rassurait et me distrayait de tous les tracas et de toutes les peurs de la vie quotidienne. J’avais peur de tout : peur d’oublier ma boîte à tartines avant de partir à l’école, peur de rater mon bus, peur de me faire décapiter par un camion en traversant la Nationale, peur des sourires entendus de Madame l’institutrice, peur du chien que papa enfermait dans la cave pour mieux regarder ses films… et peur que mon père ne découvre toutes mes peurs. Pourtant, de lui, je n’avais pas peur. Il me protégeait et je le trouvais plutôt bonhomme. Sans lui, je ne savais pas trop comment j’aurais pu vivre. Lire la suite


«Il est fini le temps où des saisonniers flamands venaient engrosser des filles de ferme un peu naïves et wallonnes (non, ce n’est pas un pléonasme), mais au tempérament jamais décrié. Elles n’avaient des choses du sexe aucune connaissance, mais déjà une sensualité exacerbée et un talent fou pour éveiller les ardeurs de juvéniles gamins. Leur coup tiré, ceux-ci disparaissaient dans leurs plaines nordiques et laissaient l’opprobre et la honte se repaître de ces fraîches filles mères. Ces époques barbares pourtant si peu éloignées de nous et dont l’inconscient collectif garde encore quelques traces sont heureusement révolues. Il y eut d’autres métissages, moins sauvages et moins clandestins, dont je suis un des fruits involontaires.» Lire la suite


Longtemps, je me suis couchée de bonne heure. Ma vie était réglée comme du papier à musique. Je redoutais le moindre dérèglement à mes habitudes. Une minute de retard et surgissait en moi une tension qu’avec le temps il m’était devenu de plus en plus difficile de contrôler. J’étais obsédée par mes horaires. Chaque retard se marquait par une accélération cardiaque, une lourdeur dans les doigts, un transit intestinal chamboulé, des moiteurs généralisées. Mon corps devenait le réceptacle de mes vicissitudes. Ce matin plus que jamais, quand il s’est agi de préparer mon matériel, j’ai cru que j’allais exploser de l’intérieur. Le mot m’a fait sourire. Pour moi, la journée avait commencé sous les meilleurs auspices : le soleil était de la partie malgré le début de saison automnale et une lumière d’été indien venait saluer ce qui devait être mon jour de gloire. Ma rigueur, ma maniaquerie même, présente finalement des avantages pour réussir la mission qui m’attend aujourd’hui. Rien ne doit être laissé au hasard. Le moindre détail a son importance et si je venais à oublier, ne fût-ce qu’un élément de mon arsenal, tout serait irrémédiablement foutu. Car l’erreur n’est jamais pardonnée – non, j’exècre ce mot, disons plutôt réparable – en cette matière. Lire la suite


D’un mouvement délicat de l’index, qui s’était déplacé en arabesque au-dessus du poêlon, Roberto – dit « les doigts d’or » au temps de sa splendeur – goûta avec délectation la sauce qu’il venait de lier. Il y ajouta un filet de citron. Même s’il concoctait ses recettes avec la même inquiétude que s’il s’était agi d’un cocktail Molotov, il retrouvait un plaisir intact, entier, une intime exaltation de marier les victuailles, les parfums, les arômes, les couleurs, les formes. Ces quelques gouttes de citron se faufilaient comme une touche de couleur dans un tableau : elles donnaient du relief à l’ensemble, lui apportaient une touche jaune de mystère. Les amis de Roberto s’étaient rassemblés en grand secret dans la pièce voisine et simulaient une réunion anodine qui ne permettait pas d’imaginer la raison première de leurs retrouvailles. Ils avaient été triés sur le volet, de crainte qu’un traître ne se glissât parmi eux. Roberto versa la sauce onctueuse, douce comme le velours, sur la peau dorée et encore crépitante de la caille. Lire la suite


– «Alors, Wallon, ça marche les affaires. Une belle réussite, cette année, la fête. Je n’ai jamais vu autant de monde. Quand c’est bien préparé, ça paie.»

 

Il jubilait, le bourgmestre. Après sa victoire aux dernières élections et la fin d’un purgatoire de douze années, la réussite de cette huitième fête des Macrales sacrait définitivement son succès. Wallon, lui, était aux anges. Le client défilait et les chopines circulaient. La bière coulait à flot et l’afflux de touristes en ce mois de juillet portait le consommateur vers les bières spéciales, plus goûteuses et surtout plus coûteuses. Cela mettrait du beurre dans les épinards. Notre homme n’était pas peu fière de son café, Chez Wallon. Il avait été bien inspiré de racheter ce commerce en plein centre ville, dont la devanture donnait sur la rue principale et dont la terrasse à l’arrière dominait le lac. Les habitués se moquaient de la vue sur un plan d’eau dont ils avaient fini par se lasser à force de l’avoir sous les yeux, mais le touriste s’y précipitait en quête de soleil et de paysages pittoresques. Wallon gagnait sur les deux tableaux. Lire la suite


Heinrich Einman voyait dans l’acte sexuel un moment de plaisir qu’il cultivait avec raffinement et délectation. en esthète éclairé, et qui ne devait pas avoir de fonction reproductrice. Il suffisait que sa conquête du moment évoque la possibilité de faire un enfant (il avait cette expression en horreur), pour qu’il la congédiât sans autre forme de procès. Certes, il agissait avec sa naturelle distinction et s’arrangeait pour mettre la séparation sous le coup d’un prétexte: incompatibilité d’humeur, sensiblerie féminine exacerbée, distraction rédhibitoire… Les motifs ne manquaient pas et souvent la femme – sa victime – décidait elle-même d’aller voir ailleurs. Il se souvint d’une Amstellodamoise qui n’avait pu affronter le silence buté dans lequel il s’était enfermé plusieurs jours d’affilée parce qu’elle avait refusé de l’accompagner à la réception donnée par un de ses amis. Lire la suite


Aux Brux… elloises

Je n’ai plus l’habitude de ce froid piquant, de cet air coupant. Dans le quartier, la vieille façade de la gare et la statue d’un seigneur de l’industrie métallurgique sont les témoins de mes anciennes années passées ici. Il faut que je reconstitue mon puzzle. Je ne suis pas encore arrivé. Je me rapproche peu à peu du personnage que je suis censé être. Je me cherche, je tourne en rond. Je parcours le labyrinthe des rues. Tout a tellement changé ici. Des efforts énormes de rénovation ont été entrepris. Lire la suite


Décidément, le climat ne changerait jamais. La gare dégorgeait ses navetteurs. Crachés à flots réguliers, ils ondulaient dans un même mouvement énervé, précipité, cadencé. Leurs pieds martelaient le sol selon un rythme bien précis, d’armée en fuite. Une armée qui se lançait tête baissée, dos courbé, sous une pluie drue et persistante qui devait rappeler à Ricardo, plus que n’importe quel signe extérieur, qu’il était un étranger.

Intégré mais d’ailleurs.

Malgré son tempérament de conquérant. Lire la suite


Premier janvier deux mille deux, zéro heure zéro zéro. Le train traverse à toute vitesse les campagnes tendues de vert, des campagnes où ont été gommées les frontières, des campagnes où seuls les sillons signent l’essence des cultures ici et là nées de la sueur des derniers semeurs. Le train, qu’on n’appelle déjà plus train mais tégévé, tout change même les mots, glisse dans l’espace de l’Euroland. Encore un mot nouveau qui a engendré son frère jumeau, l’Eurolande, revendiqué par quelques nostalgiques fidèles aux restes d’une langue désuète, truffée de particularismes et de subtilités, mais bientôt oubliée. Pour ne pas dire morte. Le professeur Santerre réfléchit à la mort, la sienne et celle de toutes ces choses qui ont accompagné sa vie, mais s’empresse de balayer ces nuages sombres. Les idées noires sont interdites en cette nouvelle république transfrontalière et un homme trop longtemps songeur a vite fait d’être repéré par les brigades spéciales toutes de bleu vêtues. Lire la suite


Quand j’avais six ans, j’ai été champion du monde. C’était en juillet 1998, en Belgique. J’y croyais encore à l’époque, même si je fus parfois bien surpris par la véhémence des propos tenus par mes parents sur l’avenir de notre pays. Je jouais au football avec mon père et il me fallut attendre encore plusieurs mois pour comprendre qu’il me laissait gagner. Nous disposions de quelques mètres carrés d’herbe verte qui souffrait sous les galopades acharnées de mes crampons tout neufs, les premiers de ma vie footballistique. Lire la suite