Un sage rendait la justice sous un arbre, entouré de ses disciples. On lui présenta le cas d’une querelle entre deux hommes, qui n’avaient pas la moindre intention d’être en quoi que ce soit conciliants à l’égard de l’autre. Il fit venir le premier, qui lui exposa sa version des faits. Le sage l’écouta et, prenant ses disciples à témoin, lui dit : « Vous avez raison… » avant de le renvoyer. Il fit entrer le second, qui lui exposa sa version des faits, complètement aux antipodes de celle du premier. Le sage l’écouta et, prenant ses disciples à témoin, lui dit : « Vous avez raison… » avant de le renvoyer.

Alors, les disciples se récrièrent, et lui dirent qu’il était impossible d’approuver chacune de ces versions, on ne peut plus dissemblables. Le sage les écouta, réfléchit longuement et dit : « Vous avez raison… »

Dit le Seigneur : Lire la suite


(Pour des raisons de droits dus aux héritiers, il ne nous est pas possible de citer le moindre mot des trois textes inédits de Victor Hugo retrouvés récemment. On comprendra que nous ne voulons pas revivre la mésaventure survenue à Ian Hamilton, le biographe de J.D. Salinger, condamné par la Cour Suprême des États-Unis pour avoir non seulement reproduit quelques termes de la correspondance non publiée de son modèle, mais avoir exprimé la quintessence des lettres elles-mêmes. C’est d’autant plus fâcheux que ces trois textes constituent un ensemble cohérent qui, s’il n’ouvre pas de nouvelle perspective à la cohérence de son œuvre, en affermit néanmoins les principaux axes. Nous livrons ici une esquisse de leur véridique contenu, en prenant d’abord quelques précautions : on verra ensuite que, compte tenu de l’intérêt que représenterait à nos yeux une publication, ces précautions s’estompent et finissent par disparaître complètement, puisque, en ces sortes de matières, il ne sied pas de procéder par allusions.) Lire la suite


[Dans un article récent à propos du 11 septembre (Le Monde du 3 novembre), Baudrillard écrit : « Mais la réalité dépasse-t-elle vraiment la fiction ? Si elle semble le faire, c’est qu’elle en a absorbé l’énergie, et qu’elle est elle-même devenue fiction. On pourrait presque dire que la réalité est devenue jalouse de la fiction, que le réel est jaloux de l’image… C’est une sorte de duel entre eux, à qui sera le plus inimaginable »[1]. Absolument pas ! Outre que les destructions des tours du World Trade Center n’ont pas relevé exactement du simulacre, il me semble puéril de traiter en permanence les rapports entre la réalité et la fiction comme une course de vitesse, où chacune n’aurait de cesse d’épater l’autre et de lui en remontrer, quelles que soient les extrémités auxquelles cela peut les conduire. Je ne crois pas, quant à moi, que n’importe quel événement peut se prêter à la fiction, que tout peut être transposé dans une sorte d’adaptation, du reste aussitôt menacée de basculer dans la surenchère. Certains événements me rappellent immanquablement ce précepte de Robert-Louis Stevenson, dans sa correspondance avec Henry James : « Rivaliser avec la vie, alors que nous ne pouvons regarder le soleil en face, que les passions et les maladies nous usent et nous tuent ; rivaliser avec l’arôme d’un vin, la beauté de l’aube, la brûlure du feu, l’amertume de la mort et de la séparation : voilà, en vérité, les travaux d’un Hercule en habit, armé d’une plume et d’un dictionnaire pour peindre les passions, d’un tube de blanc de plomb pour faire le portrait du soleil.

L’œuvre d’art est une proposition de géométrie, dans laquelle tout est organisé de façon nécessaire, où le récit doit suivre son cap, doit être aussi rigoureusement déterminé que la route d’un navire, en naviguant au plus près de la pensée de l’écrivain. Le roman – qui est une œuvre d’art – existe non par ses ressemblances avec la vie, inévitables et matérielles comme une chaussure est faite de cuir, mais par son incommensurable différence délibérée et significative, constitutive de la méthode et de sens de l’œuvre. » Lire la suite


La représentation de l’U.E. auprès de ce pays d’Europe centrale se trouvait dans une rue légèrement excentrée du quartier des ambassades. Ce bâtiment, qui avait servi d’officine à la police politique de l’ancien régime (sans qu’il faille nécessairement y voir le motif de cette situation quelque peu en retrait sur les plans) ne dégageait pas, tout de même, la pompeuse vanité des témoignages encore debout de l’architecture stalinienne, baroques Maisons du Travail, Palais de la Culture et autres Instituts de la Pensée marxiste étendant « l’homme nouveau » pour le compte et le broyant entre les pans de leurs murs épais. On ne savait si la discrétion, voire l’austérité, de ce Consulat général était une forme d’hommage involontaire à ce pays-là, sourdement rétif au mythe du Prolétariat rédempteur et qui, comme la plupart de ses voisins enrôlés dans le « camp socialiste », aurait sûrement préféré que la « Révolution à l’échelle mondiale » ne parte pas de ses bases et ne remue même pas un pouce de son territoire. Un tel tribut ne pouvait être totalement exclu, bien sûr ; mais de beaux esprits, passant outre leur secrète admiration pour des débris d’empires plus éloignés encore, voyaient surtout dans le choix de ce bâtiment une volonté tangible de retrouver la tradition et le fini qu’incarnaient à leurs yeux les valeurs de la vieille Europe. On pouvait voir aussi, dans ce choix, un soudain accès de modestie de dirigeants souvent perçus comme arrogants. Si les huiles de la « construction communautaire » étaient naturellement peu enclines à endosser la responsabilité du « déficit démocratique » qui se creusait chez elles entre les institutions et les opinions publiques, il pouvait cependant être tentant que, pour se dédouaner, elles jouent la carte de l’humilité ou de la réserve là où la démocratie n’était encore que balbutiante : au moins, cela leur éviterait d’encourir le reproche d’imposer leurs vues de trop haut. En somme, ce bâtiment était une sorte de projection, à la fois idéalisée et matérialisée, d’une Maison commune que les riverains ne se lassaient pas de visiter et d’arpenter. Lire la suite


Une foule d’indices préliminaires, prenant tout naturellement après coup valeur de symptômes, avaient, les dernières années, assez indiqué la tendance. Ils étaient d’ailleurs si nombreux, ces indices, et si nettement tracées étaient leurs perspectives, qu’à un certain point de l’analyse, les conclusions s’imposaient d’elles-mêmes, sans qu’il fût encore besoin de dégager aucune autre déduction ni de procéder à un examen plus serré. En somme, les faits se reliaient les uns aux autres sans résistance, puisqu’ils se ressemblaient tous. Comme toujours en ces matières, les démonstrations administrées et les exemples suivis, par quelque bout qu’on les prenne, étaient lourds : quoi qu’on en pense, la domination d’un côté, et la soumission de l’autre, ne sauraient être si subtiles qu’on pourrait escamoter durablement leurs véritables natures. L’augmentation de la teneur en arsenic dans l’eau potable pour remercier l’industrie minière d’avoir financé l’élection d’un Président américain ; l’abattage de millions de bêtes sans que personne ne s’avise encore d’en annoncer la fin ; la réclusion de cobayes filmés en continu dans un préfabriqué entouré de vigiles (mais pour quelle expérience ? et en vue de quel résultat ? sinon ceux de prétendre mesurer en temps réel et images à l’appui la veulerie des spectateurs…) ; prôner, le temps d’une élection, le renforcement de la sélection à l’école sous prétexte de « refuser les dogmes, les barrières idéologiques ou les intérêts corporatistes » ; en pleine période de fonte de la calotte glaciaire, voire des neiges éternelles, l’annonce de prospections pétrolières dans le désert de l’Arctique ; l’introduction d’espèces dans des lacs africains, dont la pêche s’avère certes rentable, mais qui causent la disparition d’autres espèces de poissons et dont le fumage provoque la déforestation des alentours qui, à son tour, par l’envasement des eaux, compromet la productivité des lacs et ainsi la rentabilité de ces introductions ; le crédit apporté par les partis dits de gauche aux bobos et aux lilis bien pourvus plutôt qu’aux laissés-pour-compte, sacrifiant ainsi le but aux opportunités et la mémoire à l’amnésie ; sans compter les manipulations génétiques pratiquées au nom de la liberté individuelle et du commerce, ou le maintien d’une surchauffe économique tandis que le climat se dégrade précisément à cause de cela : tels étaient les grandioses paradoxes, autant que les formidables stigmates, que l’actualité des jours à écouler déversait sur un quotidien sans grandeur, où le prix à payer pour y demeurer était sans commune mesure avec le coût, même hautement estimé, des reniements à accepter pour s’y maintenir. Lire la suite


Le doute s’était transformé en certitude, mais celle-ci, en retour, ne pouvait plus se muer qu’en désarroi, n’engendrer que des angoisses radicales, ne se traduire que par des actes vite regrettés. La réticence, sous l’effet d’une pente naturelle, était devenue de la répugnance ; et l’effarement, d’abord ressenti par quelques isolés étroitement localisés, avait beaucoup étendu son territoire. La servitude volontaire avait, comme c’était prévisible et sans que cela pût surprendre grand monde, laissé un goût d’amertume ; il ne restait plus dans la bouche que le cadavre d’une existence rêvée, mais d’un rêve toujours pareil et qu’on s’interdisait de renouveler. Le principe de précaution enfin instauré dans la chaîne alimentaire ne pouvait être d’un grand secours qu’en amont ; en aval, personne de sensé, sauf s’il y était contraint, ne se porterait plus volontaire, justement, pour achever la traçabilité de l’ignominie. De sorte que, maintenant, les marchandises étalées devant le quidam se métamorphosaient à ses yeux en carcasses à la substance gâtée. Ce quidam, enfin affranchi, voyait très distinctement l’os saillant sous les couches de chairs gonflées et flétries. Mais il ne pouvait l’atteindre ; et la substantifique moelle était elle-même touchée. Et pourtant, il fallait bien survivre, sans que l’on sût encore exactement pourquoi… Lire la suite


No som fier de no Wallonie,

Eul monde étieu admir’ sé éefan,

Au promieu ran bri’ eus’ n’ industrie

È dée lés’ arts on l’ême étou.

Bieu que p’ti, no péï dépass’

Pa sé savan, dé pu grand’ nâssion,

È no volon branmée dé libérteu

Via pouquou no som fier d’étt’ walon ! Lire la suite


Les premiers signes de détachement se manifestèrent le long de la Mer Rouge. Le Canal de Suez parut soudain s’élargir, avec une lenteur presque calculée, comme le mouvement imperceptible d’une porte sur ses gonds. Plus bas, vers l’est, les oisifs des plages de Djibouti, et derrière eux les va-nu-pieds contenus par la barrière fictive du sable fin, regardaient Aden, en face, rester misérablement sur place ; plus bas encore, les côtes de la Somalie reculaient à chaque instant la perspective d’une nouvelle opération Restore Hope, où les Marines avaient débarqué dans le halo d’une sorte de nuit américaine ; tout en haut, au Nord-Ouest, les habitants de Tanger avaient distinctement entendu quelque chose claquer comme un cran de sécurité, et, aussitôt après, avaient vu le Rocher de Gibraltar s’engloutir telle une hallucination dans la Méditerranée ; à l’extrême Sud, les riverains du Cap scrutaient l’horizon en espérant que Madagascar les précédait dans la dérive du continent. Ils savaient que si l’île ne bougeait pas, elle risquait de ralentir leur progression vers l’Océan Indien et, de là, vers le Pacifique. Lire la suite


L’humanité qui, chez Homère autrefois, était un objet de spectacle pour les dieux de l’Olympe, est aujourd’hui devenue un spectacle pour elle-même. Elle est à ce point devenue étrangère à elle-même qu’elle peut vivre l’expérience de son anéantissement comme une jouissance esthétique de tout premier ordre.

Walter Benjamin, L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique

À rebours de ces créateurs, dont les œuvres ne sont jamais citées ou discutées nulle part (probablement parce qu’elles ne sauraient entrer dans aucun moule, préconçu ou seulement en voie de formation) et qui, si par extraordinaire leurs travaux en viennent tout de même à être cités ou discutés, se demandent quelle erreur ils ont bien pu commettre, Rans était tout à fait conscience que ses propres travaux étaient fort attendus, scrutés même, par des gens aux visées et aux menées très différentes. Mais si on les attendait, ces travaux étaient-ils espérés et souhaités pour autant ? En tout cas, il s’était abstenu d’en publier ces derniers temps. Ou plutôt, il avait consacré les plus récentes années à élaborer un procédé destiné à empêcher qu’on fît main basse sur eux. Pour une fois, il était passé à la pratique, au lieu de se complaire dans des calculs de tendances ou de coucher des projections exponentielles sur le papier. Rans avait donc eu recours aux méthodes les plus avancées et aux technologies dernier cri (étrange expression, quand on y pense, se disait-il…) pour mettre ses conclusions hors de portée des malveillants ou de ceux qu’il appelait les bienveillants à éclipses. Rans ne doutait pas, d’ailleurs, que ce paradoxe fût pleinement moderne : il voulait garder secrètes des intuitions dont personne ne pouvait raisonnablement douter, mais que personne non plus ne songerait à suivre et encore moins à appliquer. Comme si, à la fatalité déjà bien ancrée dans les esprits sur le processus en marche et sur son caractère inéluctable, s’ajoutait le fatalisme de ceux qui pourraient éventuellement rompre ce funeste sortilège – qu’au demeurant, de manière très compréhensible, ils préféraient éprouver comme un charme. Lire la suite


On lit un de ces livres dont une ville est le lieu et puis, débarquant un jour pour la première fois, on constate que rien n’a changé depuis qu’on n’y est jamais allé.

Olivier Rolin, Sept villes

Aussitôt achevées les pompes et circonstances de l’enterrement, les membres de l’ancien groupe de Dilly n’avaient eu de cesse de rejoindre, chacun de son côté, le centre de la Ville. Il leur semblait, sans même qu’il fût besoin de se concerter au préalable, que ce déplacement, et les faits et gestes qu’ils accompliraient là, composeraient un plus juste hommage à leur compagnon disparu – en tout cas, une sorte de pèlerinage auquel lui-même aurait souscrit et participé. Les survivants avaient certes écouté patiemment les discours serinés devant le cercueil à la veille d’être brûlé, en se gardant de s’élever pour rectifier une maladresse insigne ou durcir une expression trop convenue. Mais, à présent, cette indulgence n’était plus de mise : ils renvoyèrent leurs proches et déclinèrent l’invitation de la famille à boire la première tasse de café de l’après. En somme, leur tour était venu de disperser les cendres : s’ils ne pouvaient les recueillir et les emporter, ils quitteraient ce cimetière perdu loin au sud et se répandraient dans ces rues et dans ces décors où, ils en étaient conscients, les dernières volontés de leur ami les poussaient et les suivaient. Lire la suite