Dans un monde où un comique sans programme ni scénario est élu sans coup férir en Ukraine, où un homme d’affaires véreux et quasi sénile impose sa marque tapageuse à la Maison-Blanche, où un Président russe est en cheville non ouvrière avec des mouvements d’extrême droite un peu partout, où, un peu partout justement la même extrême droite ou ses avatars populistes et ultranationalistes sont déjà au seuil qui sépare l’antichambre du pouvoir de ses couloirs, où une procédure de sortie d’Exit n’en finit pas de ne pas aboutir, où des fake news se propagent à travers des réseaux asociaux et traitent en suspects ceux qui s’ingénient à les désamorcer, où il règne une atmosphère âcre de « dégagisme » censé débarrasser la « vieille politique » d’une gestion faisant écran à toute transparence, désormais mot d’ordre suprême autoproclamé : dans un tel monde, quelles sont les chances d’une personne désorientée de s’y retrouver ? Lire la suite


« Oui, je sais, on ne va pas se raconter d’histoires, cela pourrait être le prélude à de sérieux ennuis », dit Marx en embrassant Jenny sur le seuil de la maison. Cet homme va sans doute me mettre en garde, me conseiller de me tenir tranquille… Mais je ne vais pas me dérober, ma réputation est faite : et peut-être cette rencontre me permettra-t-elle de sonder leurs intentions, ce qui n’est pas à négliger. Je devrai jouer serré, mais je me dis que cela pourrait en valoir la peine.

— Je ne te vois pas te contenter d’écouter son discours sans réagir, dit-elle, je ne puis donc pas te demander de me promettre de rester calme… De toute façon, je me suis renseignée, ce n’est qu’un subalterne, ce n’est pas comme si tu allais rencontrer le chef de la Police en personne… Lire la suite


Parfois, il en coûte de raconter.

Quand Troch nous a dit que « Johnny avait croisé sa route », naturellement nous lui avons demandé si ce n’était pas plutôt le contraire : absolument pas, a-t-il répondu avec détermination, et instinctivement nous l’avons cru.

De toute manière, cela lui ressemblait bien. Lire la suite


À un moment, il fallait bien que cela se termine…

Tout était apparemment à refaire. Toutes ces doses de bonne et pure (manière de parler) démagogie, toutes ces livraisons de mensonges et d’inventions sans frein, injectées depuis tant d’années pour brouiller les valeurs et porter au pouvoir des personnages incongrus, sans passé politique et aux manières transgressives affichées, n’ayant jamais eu de mandat électif mais se faisant fort de diriger un pays selon les méthodes qui leur avaient réussi dans le business ou le spectacle, voulant en finir avec le politiquement correct et ses normes castratrices ; tous ces efforts pour imposer la « post-vérité » ou l’« ère post-factuelle », dans laquelle les convictions l’emportent sur les faits et où la vérité n’est tout au plus qu’une hypothèse parmi d’autres – et plutôt moins attrayante et plus rébarbative qu’une autre puisqu’elle nécessite un raisonnement long et complexe - ; tout cela était battu en brèche par une tendance récente, un retour au sérieux que personne n’avait vu venir. Lire la suite


On peut difficilement se débarrasser en quelques semaines de trente à quarante années de foi intime dans le monde.

Stefan Zweig, Le monde d’hier, Souvenirs d’un Européen

Quand il inscrivit son pays sur la carte, Devers n’avait pas cherché à se rattacher à une localisation précise. Il avait adapté légèrement des frontières existantes, sans vouloir inventer de toutes pièces un territoire nouveau pour son utopie, ni faire ressurgir des flots une Atlantide engloutie ou investir une île réputée vierge au milieu des océans. Non qu’il voulût s’écarter des bases de ce genre littéraire, ou qu’il aurait tenu pour rien ces tentatives de créer, à partir d’une construction certes imaginaire mais fignolée dans tous ses détails avec la rigueur d’un raisonnement, un système idéal qu’il suffisait de transposer dans la réalité pour que l’espèce humaine trouve enfin la félicité et l’harmonie. Au contraire, il en avait lu beaucoup, et en avait retiré de précieux enseignements. En même temps, à cette époque de sa vie, il voulait se libérer du poids des traditions et des codes, fussent-ils littéraires, et tout appréhender avec des yeux dessillés et une autre tournure d’esprit : comme s’il ne voulait plus se retourner vers les orages qui grondaient derrière lui, et que, tandis qu’il marchait en avant, ceux-ci ne l’avaient plus jamais rejoint. Lire la suite


Elle avait sans cesse reculé le moment de se l’avouer, mais, là, son parti était pris. Comme elles étaient loin, ces paroles de son ancêtre : Étranger, ma valeur, ma beauté, mes grands airs, les dieux m’ont tout ravi lorsque, vers Ilion, les Achéens partirent, emportant avec eux Ulysse, mon époux. Ah ! S’il me revenait pour veiller sur ma vie, que mon renom serait et plus grand et plus beau ! Les temps avaient trop changé : et elle haussait maintenant les épaules, quand on évoquait devant elle le stratagème de cette princesse de l’époque pour repousser ceux qui se disputaient sa main pour régner sur Ithaque : Mes jeunes prétendants, je sais bien qu’il n’est plus, cet Ulysse divin ! Mais malgré vos désirs de hâter cet hymen, permettez que j’achève ! Tout ce fil resterait inutile et perdu. Sur cette immense toile, je tissais tout le jour ; mais la nuit, aux torches, je venais la défaire.

Pour la Pénélope qui nous occupe, tout le fil resterait à jamais défait : et en repensant à son mari, elle concluait qu’elle avait eu raison d’abandonner son ouvrage. Ces jours-ci, il l’avait avisée de son retour ; et elle ne l’avait pas averti de son départ. Lire la suite


Impossible de le dissimuler plus longtemps : la manie qui affectait William Beatty allait en se détériorant et faisait de plus en plus parler autour de lui. Si, au début, elle n’était apparue qu’épisodiquement, elle s’exprimait déjà alors d’une manière particulièrement éloquente. Et ces temps-ci, les espaces entre chacune de ses manifestations avaient tendance à raccourcir : de sorte que plus personne ne prêtait attention aux déclarations de son porte-parole qui, comme dans un rituel à présent suranné, continuait à soutenir que les propos de son patron avaient été « sortis de leur contexte » Lire la suite


L’œuvre de ce sculpteur d’origine indienne, commandée par un philanthrope qui en a fait don à sa ville d’adoption, a connu un très étonnant destin, qui illustre bien les rapports ambivalents, non seulement entre les intentions d’un artiste et la réception de son travail par le public, mais aussi, plus spécifiquement, entre un créateur issu d’un pays dit « émergent » confronté au regard du public américain.

Singh avait obtenu toute latitude pour mener son projet, en termes de temps et d’argent. Il fit donc les repérages nécessaires, et s’installa incognito en ville – « une sacrée expérience », comme il le soulignerait mystérieusement plus tard. La seule condition, qu’il avait acceptée, était que les autorités locales soient consultées et devaient approuver le projet final. Le mécène certifia à l’artiste que ce ne serait qu’une formalité, puisqu’il finançait toute l’opération : il précisa que l’œuvre serait implantée sur une sorte d’esplanade, dans le quartier des affaires, non loin du City Hall, et face à la Detroit River. Lire la suite


Le diagnostic était sans appel : il faudrait opérer. Le corps social, retrouvé sans connaissance, était trop atteint pour se rétablir seul et une intervention laissait peu d’espoir de rémission. Son souffle était court (comme la politique à courte vue qui prévalait depuis trop de temps dans tous ses pores), ses membres douloureux, ses veines étaient saturées par l’absorption de trop de substances contre-nature, ses articulations gonflées par trop d’excès sans frein ; et on connaissait ses problèmes d’élocution dès qu’il s’agissait de s’exprimer sur la profondeur de son mal. Tout cela dénotait un organisme fourbu, sans ressort, incapable de se régénérer. Les médecins, se saisissant brusquement d’un reste de morale — à moins que ce ne fût pour se dédouaner en cas d’insuccès — insistèrent sur la nécessité de ne plus confondre les symptômes avec les causes du mal — c’est-à-dire l’orthodoxie financière et les flux consanguins (des banques aux banques et réciproquement) du crédit. Mais on leur interdit de toucher à ces parties-là, et ils se tinrent cois. Dans ces conditions, la partie ne pouvait qu’être expédiée… Lire la suite


Les annales, chroniques, miscellanées, rétrospectives, bilans et autres photos souvenirs n’y ont pas manqué. Dans le florilège de nouvelles qui passent à la vitesse du son (et aussi fort que possible…), dans ce flot d’informations continues qui défilent comme des images accélérées (et encore raccourcies au montage…), celle-là, incontestablement, a fait date. En même temps, l’heure n’était pas à la commémoration, puisque l’action dure toujours : et quelques journaux ont rivalisé de verve pour marquer l’importance de l’événement par des titres se voulant visionnaires : Le pot de déconfiture ; L’ouverture de la boîte noire ; Oreillettes coupéesLire la suite