Elle a dit que ce malheur lui était arrivé parce que, ces derniers mois, elle avait trop regardé la télévision, et, autour d’elle, ceux de sa famille, aussi naïfs qu’elle, ressentant du fond de leur crâne que la vie était un mystère trop vaste pour eux, se demandaient, en effet, si la télévision ne serait pas responsable de ce malheur qui venait de lui tomber dessus, ils s’interrogeaient en silence et pensaient C’est vrai ! Chaque fois qu’on lui rendait visite, on la trouvait affalée dans son fauteuil devant sa télévision allumée en permanence de sorte qu’il était difficile d’avoir une bonne conversation, oui, on lui parlait, mais elle, elle restait happée par l’écran où se passaient des choses horribles, alors ceux de sa famille lui donnaient raison, Sans doute, c’est à cause de ça, oui !, ils le disaient avec douceur, pour ne pas en rajouter côté culpabilité, mais ils étaient gênés, personne dans la famille n’avait connu ça, pas d’antécédent, non, rien que des nouveau-nés bien conçus, une belle tête de bébé, nez, bouche, oreilles, mains, pieds, sexe, oui, rien que du normal dans la famille, bien sûr, on se mariait souvent entre cousins, et alors ? on fabriquait des enfants normaux, bientôt aptes à continuer l’histoire des hommes. Lire la suite


Alors qu’ils ont tant de qualités, pourquoi s’arrangent-ils pour être souvent détestés dans le monde ? Et souvent détestables ? Pas tous, évidemment, mais pas mal d’entre eux, oui, surtout ceux qui ont du pouvoir, petit pouvoir ou grand pouvoir, mais quand ils en ont, du pouvoir, on peut parier qu’on aura droit à une comédie de première, par exemple, ici, à Tunis, depuis que j’y suis, j’ai rencontré des Représentants de la Grande République qui horripilaient les Tunisiens (il paraît qu’avant, il y a eu de grands formats, mais pas de chance pour moi, je ne les ai pas connus !), oui, depuis que j’y suis, j’ai plutôt rencontré des hommes-reflets, reflets de quoi ? De qui ? Eh bien de celui qui dirige la Grande République, pas forcément méchants, pas du tout stupides, pas vraiment plus arrogants qu’un autre, mais gaffeurs, si vous saviez ! Lire la suite


Arrive pour Lila le temps de retrouver la lutte dans les arènes d’un cirque ou sur le ring d’une salle enfumée, son entraîneur s’irrite de la voir repousser chaque proposition qu’il lui soumet, elle est prête, il le lui promet ! et elle le sait, mais la perspective de mener un combat en public, sans que Samuel ne s’en doute, la perturbe, toujours cette désolante impression de lui mentir si elle ne lui dit pas tout, sans compter l’embarras d’organiser un voyage à l’étranger et de le justifier sans se trahir, elle brûle en fait d’affronter un adversaire réel, dans un combat authentique, son « Mars en Vénus » réclame de vrais affrontements, alors elle porte un léger coup à la fusion amoureuse, elle annonce à Samuel qu’elle doit se rendre à Berlin, elle ment sur les raisons de son déplacement de trois jours, gênée du mensonge comme si elle trompait son amant, mais à peine est-elle installée dans l’avion pour la capitale du Pays Déchiré qu’elle oublie ses scrupules envers l’homme qu’elle adore et se livre aux images de son futur combat, elle connaît de réputation son adversaire, le Molosse de Carthage, un catcheur célèbre, un homme massif, originaire du Nord de La Grande République, facteur de son métier, un homme gentil, mais qui combat, dit-on, sans pitié, assise dans l’avion, Lila parcourt les articles de journaux qui lui sont consacrés, bien sûr pas un d’entre eux n’avoue qui est réellement le Molosse de Carthage, les journalistes s’amusent à employer les termes les plus effrayants, les plus crus, pour attirer le public, ils ont bâti la réputation du Molosse, ils feront celle de Gladiatora, ou la démoliront, ils l’attendent au tournant, irrités par son anonymat, ils ne savent rien d’elle sinon qu’elle est presque une novice sur le ring, ils se demandent si le match sera truqué ou non, ils le verront immédiatement, que le public soit dupe, d’accord ! Lire la suite


Quo vadis, Belgica ? Oui, c’est vrai, il vaut mieux recourir au latin, retrouver cette bonne langue de nos premiers colonisateurs, cette bonne langue des anciennes messes, celles où on ne comprenait rien et qui, dès lors, possédaient une magie, un mystère qui enchantait davantage que le français actuel, souvent gnangnan à mes oreilles lors des rares fois où j’assiste encore à une messe, à l’occasion d’un deuil ou d’un mariage (quel plaisantin du fond de la classe vient de crier « C’est la même chose » ?), oui, en ces temps de fureurs où certains se racrapotent sur leur langue comme une araignée sur une précieuse mouche, le latin c’est plus neutre, moins explosif, il ne trahira pas d’où je viens, dira pas où je suis née, pas d’accent pour qu’on me situe du Nord ou du Sud, ou du centre, notre capitale chérie, que tout le monde revendique, pas nécessairement par amour, non, rien que pour emm… les autres, alors Bruxelles ma belle, comme chante Dick Annegarn, que va-t-on lui faire ? On veut l’écarteler ? La déchirer ? La couper en deux comme l’enfant revendiqué par deux mères, histoire de satisfaire tout le monde ? Y a-t-il un Salomon dans la salle ? Lire la suite


Tout dépend de la façon de le prononcer, ce mot, « chômeur », avec dédain ou compassion, mais je dois confesser que dans mon enfance, ce mot me semblait désigner pour le moins un assassin, un type dangereux, un aussi mal fréquentable qu’un « tuberculeux », tant il est vrai qu’à l’époque, la bourgeoisie manifestait peu de compassion envers les malmenés de la société, c’est sûr, on ne pensait pas politiquement correct, je crois même qu’à l’époque la bourgeoisie ne se posait même pas ce genre d’inquiétude, on était plutôt cynique en toute innocence, pour autant qu’il y ait des innocents en ce domaine, ainsi, aujourd’hui, de ce pays qui est le mien pour l’instant, je veux raconter l’histoire de Mohamed, pas celle racontée dans les journaux occidentaux, encore moins celle racontée dans les journaux du Maroc, mais celle qui me vient d’un conteur oral, d’un homme, témoin qui désire rester anonyme, mais qui compte sur moi pour que soit écoutée et connue la véritable histoire de Mohamed, qui n’est pas l’histoire d’un chômeur, évidemment, puisque le chômage n’existe pas ici, même s’il n’y a pas de travail, même si la vie est dure aux pauvres des cités et des campagnes, mais l’histoire d’un petit garçon qui rêvait d’Italie. Lire la suite


Dans les rues d’El Jadida, un jeune Maure qui croit à l’amour s’avance, le cœur battant la chamade, il se rend à son premier rendez-vous amoureux aux remparts de la ville, Aïcha, celle qui porte le même nom que la femme du prophète, la plus belle, sauvage dans sa douceur, humble et révoltée comme une pouliche, l’attend à la Porte de la Mer, jamais Othello n’avait deviné qu’Aïcha l’aimait en secret depuis des jours et des jours, qu’elle attendait chaque soir qu’il passe afin de ressentir en elle un trouble délicieux, et cachée par son voile aux yeux des villageois mesquins, elle souriait à la naïveté du jeune garçon, qui ignorait, mais plus pour longtemps, qu’une femme le désirait, aussi lorsqu’Othello s’aperçut enfin que la plus belle d’El Jadida se trouvait régulièrement sur son chemin, oui, il rougit (les garçons ont moins d’audace que les filles en ce domaine, on le sait), Lire la suite


Refuge obscur ou centre de l’enfer, la cave croupit dans l’esprit des hommes comme l’eau des marais, dans l’esprit de celle-qui-écrit et des autres, c’est-à-dire que la cave représente une descente, de toute façon vers les ténèbres, et qu’elle s’accompagne dès lors d’effroi, et les histoires racontées aux petits enfants ne sont pas les seules responsables de cet effroi, sans doute qu’il y a en chacun de nous le souvenir des temps primitifs où la grotte, le trou, était le lieu du refuge, contre les autres et contre les bêtes (parfois cela revenait au même), contre le froid aussi, car nous sommes gens du Nord, et que la pluie, la neige, les glaces, nous les apprivoisons mieux que certains hommes, alors, comme cela, des souvenirs reviennent, aux temps de guerres barbares, où en pleine nuit, la porte de la chambre s’ouvre comme soufflée par une explosion, mais ce n’est que l’explosion maternelle, l’effroi de la mère qui s’empare du bébé endormi, comme pour le voler à une autre mère, Lire la suite


Celle-qui-observe pense l’été est terminé, ouf ! ouf ! ouf ! avant de plonger dans la piscine de l’hôtel, enfin, « plonger » est un bien grand mot si on considère qu’en réalité, elle y entre par la petite profondeur, en frémissant de trouver l’eau si fraîche, et en poussant des soupirs au fur et à mesure qu’elle immerge son corps, j’ai toujours dit que l’été était une saison dangereuse !, elle vient de parler à voix haute, quel bilan, non ?, elle ne s’adresse à personne, sinon au monde entier, cela lui arrive de temps en temps de parler à voix haute quand elle est seule, dans sa chambre, sous la douche, dans sa voiture, ou en promenade, parfois des gens la croisent et lui jettent un regard soupçonneux, ils pensent qu’ils viennent de croiser une folle, cela la fait rire, elle a envie de les interpeller, de leur dire que les apparences sont trompeuses, que la folie se love plutôt dans la violence du monde, dans ce qu’elle appelle le vent de la guerre, un repli sur soi, une méfiance hostile envers ceux qu’on ne connaît pas, par exemple, ici, en Provence, Lire la suite


Bien sûr, nous n’aimons pas les clichés, les préjugés, les lieux communs, donc, les Fia les Fia les Flamands, je sais qu’ils ne sont pas tous des bulldozers comme l’ancien Premier Ministre ou des vilains maigrelets sympas comme Factuel Premier Ministre, je sais qu’ils ne sont pas tous comme le type rougeaud assis à côté de moi dans cette église de Bruges où j’écoute avec autant d’ennui que lui la musique de la contre-Réforme, (sa tête qui tombe dès les premières vocalises du ténor, et sa femme qui lui jettera des regards courroucés pendant tout le concert), il a de petits cheveux Filasses, pas tout à fait propres, bien sûr que je sais cela, je le sais parce que j’ai beaucoup d’amis flamands qui ne sont ni des bulldozers, ni des vilains maigrelets, ni des rougeauds, mais quand je dis cela, que j’ai beaucoup d’amis flamands, je pense immédiatement à la blague juive, celle du type qui assure qu’il n’est pas antisémite, la preuve, il a même un ami juif ! non, ce que je veux dire c’est que ce n’est pas si simple, les Flamands et nous, d’abord parce que j’ai beaucoup de points communs avec eux, c’est vrai, les Ardennais et les Flamands se ressemblent, caractères bien trempés, économie de la parole, solides au travail, goût pour une nourriture rustique, mais aussi parce qu’eux et moi, on est différents, dès lors les clichés, les préjugés, on en trouve au Nord comme au Sud, exemple, dès l’enfance je n’ai pas aimé les Flamands parce qu’ils étaient mal vus dans ma famille, comme ça, en vrac, pour la raison que, pendant la guerre, les Allemands ont été plus gentils avec eux qu’avec les Wallons, et de rire à la scène maintes fois racontée où mon père, prisonnier des Allemands, avait constaté que ces derniers divisaient leurs prisonniers en deux colonnes, une de Flamands, une de francophones, et qu’il a réussi, lui avec son accent français, à se faire passer pour un Flamand, ja, nee, zeker, et hop ! le voilà libéré, et moi, plus tard au Lycée, parce que je suis sensible au physique des gens, je serai nulle en néerlandais, je serai première en mathématique, en physique et en français, mais je serai nulle en chimie (la professeur enfilait des pantoufles rouges dès qu’elle était dans le labo, et ses pantoufles faisaient krwîîîk, krwîîîk pendant toute l’heure) et en néerlandais (la professeur, ronde, rouge, avec des cheveux jaunes, des doigts boudinés et des ongles laqués rouge vif), c’était trop pour moi, alors, c’était ça, la Flandre ? Une grosse dame rouge et jaune ? c’était plus que je ne pouvais en supporter, donc blocage, résultat, aujourd’hui, je comprends le néerlandais, mais je n’ose pas le parler avec mes amis du Nord, c’est la honte, ma présence les contraint à parler français, oh la ! la ! que c’est gênant, « con de Wallon » que je leur dis pour m’excuser, pour les faire rire, et ils rigolent de ma capacité d’autodérision, la jugeant plutôt sympathique, ils me trouvent des excuses, ou ils m’aiment comme je suis, j’apprécie vous pensez, ce n’est pas si souvent qu’on m’aime telle que je suis, mais eux, mes amis flamands, ils me prennent telle quelle, parmi eux, sur mon lieu de travail, j’ai un collègue du Nord avec qui je parle volontiers de littérature flamande, on échange des informations, ce qui crée une amitié et une complicité comme seuls les livres peuvent en créer entre deux personnes, par exemple tous les deux, nous aimons beaucoup Mulisch, aïe, Mulisch n’est pas flamand, aïe, voilà que débarque un Hollandais, or, on sait qu’entre les Flamands et les Hollandais, il existe une histoire d’amour à données variables, exactement comme nous avec les Français, ah, ce n’est vraiment pas simple avec les Flamands, on dérape si facilement quand on parle d’eux, autre exemple, Cees Noteboom, comment faut-il prononcer le c de son prénom ? c comme dans kaas, ou c comme dans l’expression wallonne « tu l’avais dit, sees », et puis Noteboom, il est hollandais lui aussi, et puis, et puis, j’écris ceci non en Flandre, mais en Hollande, à Waterlandkerkje, à « la petite église du pays de l’eau », vous voyez que je peux traduire, ah les Fia les Fia les Flamands, eux aussi, ils ont des préjugés comiques au sujet des Wa des Wa des Wallons, c’est mon collègue du Nord qui m’a raconté, il avait invité à Bruxelles des amis campinois, et ceux-ci n’en revenaient pas de ne pas être agressés par les Bruxellois quand ils se promenaient en ville, stupéfaits de pouvoir emprunter les trottoirs sans être mordus en tant que Flamands, évidemment, j’ai répondu à Michel qu’il aurait dû leur faire croire que les Fia à Bruxelles ne pouvaient marcher que Anns les rigoles, histoire de voir s’ils allaient gober cela, enfin, ce n’est vraiment pas simple, les Fia et les Wa, et nous les Bru, en prime !, en tout cas, je ne sais qu’une seule chose, autant les flamingants m’exaspèrent, autant je grince devant les crânes rasés et tatoués d’un certain café à Bruges, autant ceux qui attaquent systématiquement les Flamands me crispent. Bêtises, des deux côtés, bêtises. Ga maar voort !


Je me souviens que le 11 septembre 2001, je me suis levée en prenant la résolution de répondre à Craig, un médecin de Chicago, rencontré l’été dernier à Carmel, « la ville dont le maire est Clint Eastwood ». On avait fait sa connaissance au cours d’un concert consacré à Bach et il était ivre de reconnaissance de voir des Belges venus exprès à Carmel pour la musique. Sa carte postale, qu’il avait envoyée fin août de Carmel, était dressée contre des livres dans la bibliothèque, comme un remords permanent. Il me fallait donc acheter des timbres pour les enveloppes que je possédais déjà. Réunir timbres et enveloppes, aussi curieux que cela paraisse, constitue souvent une opération au-dessus de mes forces. Je possède les uns, je possède les autres, rarement en même temps. D’où ces lettres qui ne partent jamais…

Je me souviens que ce mardi, j’étais seule dans la maison. J’avais toute la journée pour moi. Je me suis promis d écrire, d’avancer un bout dans mon nouveau roman.

Je me souviens que je me suis préparé un café vers 10 heures, et que je ne l’ai pas trouvé bon. Lire la suite