Avec Jacques De Decker, nous avons décidé de publier des fragments du récit auquel Alain Dartevelle consacrait les moments dépourvus de souffrance lors de ses séjours en hôpital. Comme dans les nouvelles rassemblées dans le denier recueil qu’il a publié (Dans les griffes du Doudou, chez Ker), nous retrouvons ici l’humour et le sens de la dérision dont Dartevelle, avec élégance, revêtait la noirceur et la petitesse de ce qui l’accablait.

En guise d’hommage au nouvelliste fidèle à la revue Marginales, il nous a semblé indispensable de faire figurer, une dernière fois, son nom au sommaire de la revue qu’il nourrissait d’un talent singulier qui nous manquera désormais. Ce texte est précédé d’un hommage que j’avais souhaité rendre aux obsèques, très discrètes, de l’écrivain montois et dont une version intégrale a paru dans Le Carnet et les Instants. Lire la suite


Sur l’air de Retiens la nuit,
paroles de Charles Aznavour

Reviens Johnny

Tu nous laisses, abandonnés, désemparés

Reviens Johnny

N’as-tu donc ni cœur ni pitié ?

 

Regarde-nous

Des orphelins

Quelle musique, dis-nous,

pourrait un jour

Consoler nos cœurs du chagrin Lire la suite


Le texte qui suit n’est pas une fiction, mais un récit. Je me suis efforcé de reconstituer une de ces rencontres qui d’habitude nourrissent les nouvelles ou romans dans lesquels je les insère parmi des inventions imaginaires. Je n’ai ici modifié que le nom de la jeune femme dont je témoigne de quelques bribes de vie, confiées naguère et quelques lieux qui pourraient l’identifier. Pour le reste, tout est vrai ou plutôt conforme au souvenir que j’en ai conservé. Pour le reste, seules les exigences de l’écriture ont imprimé à ce texte la part de subjectivité qu’impose la fragmentation de la narration.

Je suis un piéton des villes. Partout où il m’est donné de passer quelques heures dans une métropole, je ne me prive pas de l’arpenter au hasard des rues que je découvre au fur et à mesure que mes pas m’y entraînent. Ce sont des déambulations sans but ni raison. Je marche simplement, comme si j’appartenais à la ville inconnue ou que j’essayais d’en donner l’illusion. Je m’arrête devant les vitrines des magasins, j’y entre parfois. J’évite les lieux que m’auraient indiqués les guides touristiques que j’abandonne à l’hôtel. J’essaie de me perdre. À Bruxelles, où je vis depuis près d’un demi-siècle, je pratique aussi cet exercice de curiosité et d’étonnement. Bien sûr, il m’est très difficile de m’égarer dans la capitale européenne que je dois aujourd’hui connaître mieux que n’importe quelle autre cité. Pourtant, se modifiant sans cesse, elle m’offre toujours son lot de surprises. Celles-ci sont parfois des rencontres. Lire la suite


En hommage à Charles Van Deun,
neveu de Paul Delvaux, créateur de la Fondation Paul Delvaux.

« Tous les faits présentés dans une fiction
ne sont pas nécessairement imaginaires » (Wikipédia)

« […] lire un récit signifie jouer à un jeu par lequel on apprend à donner du sens à l’immensité des choses qui se sont produites, se produisent et se produiront dans le monde réel. En lisant des romans, nous fuyons l’angoisse qui nous saisit lorsque nous essayons de dire quelque chose de vrai sur le monde réel. Telle est la fonction thérapeutique de la narrativité et la raison pour laquelle les hommes, depuis l’aube de l’humanité, racontent des histoires. Ce qui est d’ailleurs la fonction des mythes : donner forme au désordre de l’expérience. »

Umberto Eco, Six promenades dans les bois du roman et d’ailleurs

Je ne suis pas près d’oublier cette rencontre, ce choc entre deux mondes. Ce jour-là, c’était un vendredi. Comment je m’en souviens ? Le vendredi c’est le jour des Japonais comme nous disions à l’agence. Je peux même être plus précis : c’était le vendredi 15 juillet 1994.

Une fois visités les sites bruxellois, jour 1 dans leur programme belge, les groupes de touristes embarquent dans les autocars stationnés devant leur hôtel pour entamer leur jour 2, le dernier d’un périple exténuant qui les aura conduits dans la plupart des capitales européennes. Le lendemain, samedi, aux petites heures, ils retourneront dans leur pays par le vol Bruxelles-Tokyo qui décolle de l’aéroport de Zaventem. Lire la suite


 

Ils sont arrivés à huit heures ce matin.

Ils n’ont même pas pris la peine de lancer à la cantonade leurs incantations habituelles, comme si eux-mêmes doutaient du sens de leur corvée quotidienne : vider les librairies de la ville, condamner les salles de cinéma, fermer les bibliothèques, transformer les bistrots en salons de thé pour hommes, empiler les postes de radio et de télévision sur les trottoirs et y bouter le feu, qu’ils alimentent ensuite avec tout ce qui leur tombe sous la main dans les rayons des magasins : tablettes, écrans d’ordinateurs, disques durs.

C’était au tour de la librairie d’Alonso, la dernière de la ville. Lire la suite


 

Saint-Idesbald, août (20)14.

Je ne vous remercierai jamais assez, chère Maîtresse, de tout ce temps que vous nous avez consacré pendant les années d’insouciance passées avec vous, dans l’école du village. Je vous écris de ma plus belle écriture, je n’ai pas oublié l’importance que vous attachez à cette « politesse de la calligraphie » comme vous l’appeliez en faisant semblant de gronder. Mais je me laisse distraire. En levant la tête je vois mes camarades de tranchée. Il y a ceux que vous connaissez et qui vous écrivent peut-être aussi : Arille, Édouard, André, Edmond. Ils sont là mes compagnons, dans la boue gelée et le vacarme des marmites qui nous pleuvent dessus.

Je ne vous demanderai jamais assez pardon d’avoir été un tel enfant turbulent, frondeur, indiscipliné. Avec Arille, Édouard, André, Edmond, on préférait jouer à la guerre avec nos armes de pacotille plutôt que de vous écouter. Des roues de la voiture d’enfant, d’une caisse de pommes de terre et d’un manche de bêche nous avions fabriqué un « 75 » et nous abattions les hordes de Boches dont, à la maison, les parents nous avaient bassiné les oreilles. Vous, vous nous parliez d’espoir. Vous souhaitiez que la guerre n’ait plus jamais lieu. Lire la suite


Comment pourrais-je t’en vouloir à toi ? L’envie ne me manque pas pourtant. Lorsque les souvenirs remontent à la mémoire. Les matins sans lumière. L’odeur mêlée d’essence, de tabac et de parfums qui emplissait l’habitacle de la camionnette et collait au châle sous lequel nous essayions de voler quelques instants de sommeil. C’est toi qui m’emmenais dans ces trajets chaotiques (avant, j’aurais écrit « cahotants ») qui partaient du camp en lisière de la ville et aboutissaient dans les rues commerçantes de la ville voisine. D’arrêt en arrêt, la camionnette se vidait de couples effarés comme nous. Le chauffeur ne disait pas un mot. Chacun savait où aller. Depuis des semaines, nous nous disséminions dans les flaques de lumière néon. Lire la suite


Assis dans une flaque de soleil le vagabond s’est isolé du monde. Il ne prête même plus attention au gobelet de carton déposé à ses pieds. Sur le parvis de la banque il a écrit à la craie : « J’ai faim ».

Un jeune homme en costume noir, chemise blanche, cheveux coupés à la brosse avec houppette, s’arrête à hauteur du clochard avant de franchir la double porte de la Caisse de Retraite et Financements. Il laisse tomber une pièce. Le clochard lève les yeux de son bouquin et remercie l’homme pressé. Lire la suite


Bérénice a toujours été du matin. Dès qu’elle ouvre un œil, elle s’étire avec une voluptueuse indécence. Elle se roule en boule, puis étend chacun de ses muscles dans un stretching de gymnaste olympique. Je ne résiste pas alors, elle le sait ma douce ! à aventurer des caresses qui la font se pâmer.

Nous avons notre rituel de tendresse gourmande dès le lever du jour. Une fois le petit déjeuner avalé, nous vaquons à nos occupations respectives, du moins lorsque nous ne voyageons pas. Chaque matin, je prends congé d’elle sur un dernier câlin et un « À tout à l’heure Bérénice ! » agrémentés d’un baiser sonore qui l’amuse comme un enfant. Certains jours, nous travaillons ensemble. Ce ne sont alors que prolongements de tendresse et de complicité qui font de nous le « couple le plus parfait et le plus mal assorti qui soit ». C’est du moins ainsi que nous qualifient goguenards, les collègues qui nous surprennent lors des dernières mises au point.

La maladie a frappé Bérénice au cours d’un de nos déplacements. Le voyage avait été plus long que d’habitude. Une panne avait immobilisé le véhicule en rase campagne. Je voyais bien que Bérénice essayait de cacher sa fatigue, mais je la connais trop bien : il me suffit de voir la manière dont elle se tient, dont elle me regarde, l’absence de cette bonne humeur qui est son trait de caractère dominant quelles que soient les circonstances. Ce matin-là, elle s’était levée sans joie. L’entrain et la jovialité qui lui étaient comme des marques de fabrique — et Dieu sait comme elles m’éreintaient certains matins où je n’avais pas la forme — avaient disparu. Elle restait allongée au lieu de bondir et s’agiter dans l’impatience du premier repas. C’est toujours moi qui le prépare, copieux, équilibré et goûteux. Dosage savant, digne du docteur Dukan ou d’autres diététiciens à la mode, de protéines, de vitamines et de fibres. Et comme on le lit dans tous les magazines, surtout à l’approche de l’été, le premier repas de la journée est le plus important ! À ne pas négliger, à ne pas « sauter » quelles que soient les bonnes raisons que l’on trouve toujours bon d’invoquer : je me suis levé trop tard, pas faim, je suis en retard.

Je conduisais en silence, contrairement à mon habitude de bavard impénitent. Nous avions été dépannés et nous avions repris la route. À midi, dans une ville inconnue, voyant que l’état de Bérénice ne s’améliorait pas — elle toussait, geignait, frissonnait, tremblait — nous nous arrêtâmes. Je me rendis à la pharmacie dont l’enseigne clignotait sur la Grand-Place, face à l’église. J’expliquai la situation à la pharmacienne qui parlait à peine le français, ou ne voulait pas faire l’effort de quitter son flamand local même si elle voyait mon stress. À force gestes et onomatopées mêlant l’anglais et le français et le peu de flamand que je connaissais, je la convainquis d’au moins venir se rendre compte par elle-même de l’état de Bérénice. Lorsqu’elle la vit, elle ne prit même pas la peine de dissimuler son inquiétude. Quel manque de psychologie ! Quel manque d’humanité ! Bérénice était presque inconsciente. J’essayai de lui faire avaler un peu d’eau qu’elle refusa.

La pharmacienne avait regagné précipitamment son officine, en m’invitant à la rejoindre. Elle griffonna l’adresse d’un médecin, le Docteur V., et me fit comprendre que je devais y conduire Bérénice au plus vite. Je ne sais ce qui d’avoir vu Bérénice ou de craindre que le docteur ne soit déjà parti pour sa tournée inspirait sa hâte de nous voir partir.

J’inscrivis l’adresse sur l’écran tactile du GPS. « No satellite found », clignota-t-il pendant d’interminables minutes. Enfin, il réagit et me proposa de choisir entre « points d’intérêt », « domicile », « nouvelle adresse » ou « changer les options ». J’aurais volontiers choisi « changer les options » pour revenir en arrière, revenir aux matins de tendresse et de câlins.

Bérénice souffrait le martyr en silence. J’inscrivis l’adresse, lettre à lettre. Je me trompai de numéro de rue sans doute : « numéro introuvable, aller n’importe où ? » Je tapai sur l’icône « oui ». N’importe où, du moment que Bérénice reçoive des soins ! Un plan de Belgique se déploya, sur lequel l’itinéraire qui allait me conduire au docteur V. s’inscrivit en rouge.

« Rouge sang », songé-je, lugubre.

Nous prîmes la direction indiquée pour aller vers le « n’importe où ». Heureusement une croix rouge signalait le cabinet médical. Je gravis les marches du perron en pierre bleue et sonnai à la porte de la maison. Un homme d’une trentaine d’années apparut sur le seuil. Il me regarda sans aménité. Son regard me traversa et se dirigea vers Bérénice qu’il pouvait apercevoir derrière moi, souffrante et pitoyable. Le regard revint vers moi. Je devinai sa colère. Avant qu’il ne l’exprime, je le suppliai :

« Au moins, venez la voir. Et dites-moi si c’est grave, docteur ! »

De l’index de sa main droite il désigna Bérénice, de l’index de la main gauche il désigna la plaque en cuivre où j’avais lu, sous son nom, les mots Algemeene geneeskunde. Avec des points d’exclamation scandant chaque syllabe il articula : « Docteur en Médecine. Mé-de-ci-ne. » Il enchaîna : « Niet vétérinaire ! » et me claqua la porte au nez.

Je redescendis les marches du perron, m’approchai de la roulotte. J’entrai dans la cage et me blottis dans la chaleur frémissante du fauve. À travers les barreaux, je voyais, sur la route menant au village, serpenter la caravane du cirque qui se dirigeait vers Saint-Idesbald où le chapiteau devait être dressé, face à la mer que Bérénice ne verrait jamais.


Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours haï les dimanches qui s’éternisaient dans la grisaille de mon enfance. Était-ce de voir livrés à leur ennui les surveillants dont je ne comprenais pas le désœuvrement paresseux ? Les enfants dont me désespéraient l’agressivité et l’accablement ? Les parents distraits et pressés dont me désolait la hâte qu’ils montraient à écourter la visite hebdomadaire à leur garçon sale, violent et boutonneux ? Aujourd’hui, je sais que cette dernière hypothèse est la bonne. Ces parents-là ne ressemblaient en rien à ceux que nous, orphelins, inventions dans nos rêves et qu’ils saccageaient à chacun de leurs départs précipités.

Dans ce qu’on appelait alors une « maison de redressement » on aurait pu imaginer que le dimanche accorderait un peu d’espace à la rêverie et de liberté à la fantaisie des enfants. Il n’en était rien. Livrés à nous-mêmes, nous continuions de nous déchirer en deux clans : les agresseurs et les réfugiés, les prédateurs et le gibier. Les premiers rôdaient dans la cour, dans le préau, dans les couloirs. Les seconds se dissimulaient dans les cages d’escalier, les w.-c. ou les vestiaires. Les surveillants fumaient leurs cigarettes en se désintéressant du champ de bataille dont ils avaient la garde. Eux non plus n’aimaient pas les dimanches. Lire la suite