Premier mouvement

Les ténèbres du pouvoir

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Automne 1962.

Berlin Est, RDA.

Les gradins hurlent, les spectateurs se lèvent. Le match de volley-ball France-RDA atteint son comble. Les équipes s’affrontent sous les milliers d’yeux et de bouches grimaçantes d’une foule enthousiaste et déchaînée… Dans les vestiaires, un homme en uniforme, Anatoli Golitsyne, se cache, et se cache davantage lorsque la porte s’ouvre et que l’équipe de France entre en chantant. Les joueurs sont heureux de leur victoire. L’entraîneur pousse les parois des douches et, un par un, ouvre les robinets d’eau chaude. Soudain, Anatoli Golitsyne est près de lui et, dans la vapeur, il murmure :

— Je m’appelle Anatoli Golitsyne. Je suis colonel dans l’armée soviétique. J’ai des secrets importants à révéler à votre gouvernement. Des secrets d’État ! Il faut me croire. Je peux vous donner des preuves. Appelez votre QG à Berlin-Ouest, dites-leur… S’il vous plaît.

L’homme transpire, de peur plus que de chaleur. Lire la suite


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Nous sommes en 2054 et il ne me reste plus grand-chose à perdre ; ni de temps ni d’argent. La planète n’a pas sombré dans une guerre nucléaire ; un météore n’a pas fait disparaître l’humanité ; nous n’avons pas colonisé d’étoile lointaine où recycler notre civilisation ; les catastrophes naturelles se sont succédé ces trente dernières années mais aucune n’a pu effacer notre espèce. Il y a encore des vallées, vertes et brumeuses, des fleuves (bien qu’ils rugissent rarement) et certains sites préservés qui font monter les larmes au souvenir d’une Terre qui fut si belle. La population mondiale a été revue à la baisse grâce à quelques pandémies bien jugulées, mais nous sommes encore quatre milliards au bas mot et les ressources ne sont même pas épuisées ; nous allons pouvoir subsister encore longtemps.

Pourtant, nous sommes bel et bien au seuil de la disparition et de l’effacement. Lire la suite


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Tout le monde voudrait être traité de la même manière.

Tout le monde voudrait que ces temps difficiles ouvrent nos yeux et nos esprits sur l’essentielle humanité que nous partageons à la naissance, sans distinction de classe, d’appartenance. Tout le monde voudrait que la sagesse et l’humilité guident nos cœurs et nos actes. Que cette Crise soit aussi celle de nos âmes et que nous nous tournions vers le ciel et un même dieu, et reconnaissions avoir été trop loin ; que nous admettions nous être trompés, que l’Histoire nous mène aujourd’hui au seuil d’un basculement mais que nous sommes prêts, en tant qu’espèce, à traverser la tourmente pour le salut du plus grand nombre.

Tout le monde voudrait que nous en sortions ennoblis.

Ce ne sera pas pour cette fois. Lire la suite


Hey, hey, hey, let the good times roll ! Est-ce que vos oreilles sont à moi ce matin ? ! Est-ce que vos cœurs sont ouverts à la voix du blues, ce matin ? ! Vous êtes avec DJ-Junk sur KWTR, Witd Tocville Blues, où chaque jour est une mise à l’épreuve par Dieu, alors, mes p’tits, je sais que c’est pas un cadeau, mais va falloir assurer encore un jour ! Encore un jour, ouais, encore une poignée d’heures volées à l’éternité sans péter un plomb, ça devrait rendre vos mères fières de vous, vrai ? !

 

Le soleil était toujours là. Lire la suite


Dans l’éternité brumeuse, tout en moi, lentement, disparaît.

DJ-Junk

Yadel est debout devant la fenêtre de sa cuisine modeste et exiguë. Vingt-six ans, le cheveu châtain coupé court, les vêtements fonctionnels, seul dénote, dans son apparence banale, le collier à son cou : une cartouche argentée en obus, attachée en collier à l’aide d’un fil élastique noir. Dans l’esprit de Yadel défilent les mots comme derrière la vitre défilent les voitures, les gens, les vies, le temps. Chaque jour, songe-t-il, j’ouvre les yeux pour voir la même rue, les mêmes façades, la même portion du trottoir, à travers le cadre de la même fenêtre, dans une maison qui est chaque jour la même. Ils appellent ça la routine. Moi, j’appelle ça l’enfer climatisé. Je peux passer des heures à ma fenêtre. Lire la suite



Elles étaient récemment rentrées de vacances.

Leur halage procurait à leur peau une couleur exquise et une sensualité qui n’était pas de leur âge. Durant ces quelques semaines passées à la mer, elles avaient connu une métamorphose. Leurs épaules s’étaient affinées, le galbe de leurs mollets était plus dodu et ferme. Leur dos s’était creusé au milieu et, chez Adela, la plus jeune des sœurs mais la plus athlétique, deux fossettes, au-dessus des reins, soulignaient cette cambrure nouvelle qui affleurait sur le renflement de ses fesses. Droite dans son maintien, ferme dans ses lignes et ses formes, son jeune corps possédait déjà, à échelle réduite, les arguments qu’elle afficherait sans doute avec une entêtante évidence d’ici quelques années. Les traits de leurs visages étaient mieux dessinés aussi, et les quelques kilos perdus au fil des jeux aquatiques leur avait fait gagner un surcroît de maturité. Lire la suite


Note : par commodité de lecture, toutes les différences linguistiques intervenant dans ce texte ont été aplanies par leur traduction automatique en français de Bruxelles.

 

La nuit était de celles que la mémoire accueille avec tendresse, plus bleue que noire, où les étoiles, petites broches d’argent épinglées au col du firmament, semblent disposées par un maître bucolique. Dessous ce dôme dont la contemplation apaisait l’âme, dormait un village, tellement « village », que le mot, sa douceur de vivre, semblait inventé pour décrire cet arpent du Bon Dieu où les chaumières étaient blotties le long de chemins aux dunes tièdes et rondes – même les cailloux, polis par le temps, y étaient tièdes et ronds, semés sur le sentier d’une balade paresseuse, bijoux de cette simplicité rustique sertis dans l’écrin de la nature profonde qui rayonnait depuis les rives du lac Léman aux eaux cette nuit si dormantes. Lire la suite


Voici, fidèlement retranscrites ici pour la postérité, ou ce qui en tient lieu dans nos mémoires capricieuses ayant érigé l’amnésie instantanée en modèle de relation au Temps, les dernières paroles de mon illustrissime père Frank Louis Lloyd Ferdinand White Spencer Clouzot :

« Gloups. »

Il y eut bien un « Aaargh… » juste avant, mais le souffle manqua au grand homme pour vraiment rendre justice à ces gutturales si poignantes. « Gloups », donc, un peu mou et humide, restera dans les manuels d’Histoire À Dormir Debout comme le dernier mot de cette figure emblématique du capitalisme au XXe siècle. Lire la suite