Une histoire incroyable. Si je ne l’avais vécue, je croirais l’avoir rêvée. Mais d’abord, le décor. Depuis bien des années, je vais, au moins une fois par semaine, flâner entre les rayons de « ma » librairie, pinçant mon portefeuille pour tenter de limiter les dégâts.

Enfant, j’y venais avec ma grand-tante, le dimanche après le marché de la Gatte : « Achille, mon petit, allons te choisir de la lecture pour cet après-midi. » Le rayon des enfants était au fond du magasin, sous l’escalier, une vraie caverne d’Ali Baba, le royaume de Victorine, une métisse brésilienne qui me fascinait. Elle nous montrait ce qu’elle estimait le mieux convenir à mon âge et à mes goûts. J’ai d’abord eu des histoires en tissu, en carton, puis de vrais livres en papier, dont on me faisait la lecture. Ma grand-tante Euphrasie, une institutrice retraitée, m’a appris à lire en me montrant d’abord comment écrire. Je répétais l’alphabet en classant mes livres. Lire la suite



Mesdames et messieurs, chers actionnaires,

Comme je vous le disais avant la pause, force nous est de constater que, malgré nos efforts, les coûts salariaux n’en finissent pas de grever notre chiffre d’affaires. Si je reprends la liste des énergies humaines encore employées chez nous — je ne reviendrai pas sur tous les postes évoqués ce matin, le dernier étant celui des guichetiers déjà remplacés par des automates. J’aborderai deux points. Un, les conducteurs de trains. Deux, les chefs de trains. N’êtes-vous pas lassés d’entendre parler d’erreurs humaines ? Comme s’il y en avait d’autres… La solution : une propre et nette informatisation du facteur « conduite » — précédée d’une saine déshumanisation, l’humain étant par trop fluctuant, aléatoire, faillible, inconstant, bref, non fiable. Lire la suite


— Oh la vache ! s’exclama-t-il.

Son copain le tira en arrière :

— Chut !

À peine sortis du bois, ils y rentraient, se cachaient pour mieux voir sans être observés. C’était une belle vache, parfaitement blanche. Elle broutait à l’aise, une herbe bleue parsemée de boutons d’or, de stellaires d’une espèce inconnue. Sur le front, un soleil en giration. La beauté même. Une brise printanière vint mettre à l’horizon une pluie d’or, d’arcs-en-ciel, transparences tièdes et irisées. Lire la suite



À Antoine de Saint-Exupéry, quand il était petit garçon

Le drâ-peau tri-colo-reu-h-est rou-géjau-nénoir.

1942 ? 1944 ? Quel courage elle avait, notre jardinière d’enfants, pour nous faire chanter cela en pleine Occupation ! Le courage de son jeune mari, prisonnier de guerre ? Et nous, quelle innocence nous mettait aux lèvres la chanson, tandis que nous longions les étangs, à quatre heures, en rentrant du village au hameau ? Aussitôt, les grands de primaire nous faisaient taire. Les arbres ont des oreilles ? Ou fallait-il céder la voix aux petits Polonais qui entonnaient alors avec conviction Ils sont foutus / On ne les verra plus… dans ce passé optatif qui donne du courage pour l’avenir ? Lire la suite


Un soir, je venais d’avoir sept ans, mon grand-père m’a emmenée au Salon de l’Harmonie, où la fanfare du village répétait pour le concert annuel la Septième de Beethoven. J’étais assise sur le porte-bagages du vélo, à peine gênée par l’instrument qui barrait le dos du musicien.

Je ne m’attarderai pas sur la répétition elle-même car seul le retour à la maison me paraît digne d’être narré. La pente joyeuse de l’aller s’était transformée en rude montée et mon grand-père peinait à pédaler lorsque notre bicyclette déclara forfait : la chambre à air de la roue avant était à plat et nous n’en avions pas de rechange ; de toute façon, nous ne nous voyions pas, à une heure pareille, ouvrir la trousse accrochée sous la selle, sortir les outils et démonter le pneu, sans bassine ni rustines… À l’époque, il n’y avait guère d’éclairage public, donc, dès la nuit tombée, pour peu qu’il y ait des nuages, nos campagnes picardes étaient plongées dans l’obscurité. La lampe du vélo, avec sa dynamo, qu’on entendait ahaner à chaque coup de pédale, nous avait retiré sa lumière. Lire la suite


N’accepter pour vrai que ce qu’admet la raison ou l’expérience.

En arrivant, je suis allée au V.V.V., le bureau de tourisme, celui qui se trouve en face de la Gare Centrale. Je savais d’avance que c’était le seul moyen d’obtenir un toit pendant ces semaines-ci. La population de la ville a plus que doublé depuis le vernissage de la grande exposition Rembrandt – 300e et, tout comme en haute saison, le V.V.V. centralise offres et demandes de logement. Lire la suite


Cette façon que nous avons de nous sentir chez nous en Écosse, en Sicile, en Finlande, à Vienne, à Dax, à Uppsala, dans les Alpes, en Hollande, sur l’île de Bréhat. En mangeant le pain noir des ours, la focaccia, le knàckebrôd, les frites, la tortilla, l’apfelstrudl, le plum-pudding, le panettone, le hareng saur, le borchtch, le haggis, les suppli al telefono, les kôttbullar et fiskeboller, les bêtises de Cambrai, les baisers de Malmedy… À penser au Danube en regardant la Meuse – ay ! rio Guadalquivir. À glisser de la Haine à l’Escaut, prendre la mer, la Hanse jusqu’à la baie de Riga. Y entendre les coqs se répondre en Live, en picard, en gallois. Voir couler la Venta par la fenêtre du train qui mène à Craiova, où surgit le perron liégeois, les pigeons de San Marco, les ponts de Prague, le beffroi de Mons, les fjords du Finnmark, les forêts aux flancs des Karawanken. Revivre l’angoisse du Bois du Cazier au fond d’une mine appelée Sztâlinvâros. Cueillir les myrtilles d’Awenne, les noisettes d’Ouogrè, les chanterelles de Müllheim. À la pointe de Sâo Vicente, au large des émigrations, jouer du carillon, l’écho de Cork. Aimer la bruyère mauve sous le ciel plombé, les blés de la Beauce, les orangers neigeux au pied de l’Etna, les chevaux de la Puszta, le granit multicolore d’Iona, les arcs-en-ciel sur les frontières… Lire tous les prénoms des îles de l’Égée, comme scandés par l’aède aveugle. Entendre, sous un trémolo de mandoline, les lamentations de la blanche Solvei. Jouer Grétry sur la koklè. Appeler au secours de la sœur de sœur Anne l’intrépide princesse qui trancha la tête de Sire Halewijn. Du haut de la falaise, contempler la fin du monde au Cap Nord, où rougeoient les chœurs du palais de Cnossos. Parlez-vous basque, yiddish, arménien, albanais ? Laisser gonfler son cœur au plaisir des jonquilles, pleurer l’exil au Pont-Euxin. Foncer sur l’Afsluitdijk, apercevoir au fond de l’eau la bonne femme de Stavoren, la belle lande et Kriekeput, le mystère des nuraghi, les géants de l’Atlantide. Faire sauter les fuseaux horaires, dentelle de Bruges, de Valenciennes ou de Bratislava. Épargner l’horrible araignée, racheter Arachnè, l’infortunée, Ariane abandonnée sur son rocher. Caresser un saule, larmes d’Ophélie, Desdémone, Marguerite. Cueillir des coquelicots en Ukraine, des bluets en Latgalie, des myosotis en Corse. Patiner sur le Ladoga en attendant le prince charmant, l’étrange Cavalier que peint Rembrandt ou l’homme de la Manche à l’assaut des moulins. Valser à Dublin, danser la gigue à Salzbourg, le quadrille à Kautokeino. Marcher pendant des mois, des ans, des siècles, user le sol des palimpsestes : Picardie, Courlande, Kurdistan… Entendre la voix de Cassandre. Avoir découvert le revers de Weimar, de Cracovie… Avoir parcouru les mers, s’être cramponné aux neiges éternelles, avoir survécu… Lire la suite