Meine liebe Ellenor,

 

Je suis dans le train Bruxelles-Berlin. J’ouvre ta dernière lettre. Comme autrefois, dis-tu. Vivent les pannes d’ordinateur ! Tu dois en acheter un nouveau. En attendant, tu me fais cadeau d’une lettre en papier, dans une enveloppe en papier, avec un timbre qui représente le « faulen Zahn », la dent pourrie, alias cette église en plein Berlin, conservée telle qu’amochée par les bombardements alliés. Un mémorial… « Plus jamais ça ! » Lire la suite


Nous sommes cependant sans haine contre vous.

Albert Camus, Lettres à un ami allemand

J’écris dans le train. Le balancement de la voiture, c’est comme autrefois la marche de la mère ; la pulsation des roues sur les rails, c’est comme autrefois le battement d’un cœur tout proche, tout contre le mien.

J’écris dans le train. La durée d’un trajet en Europe m’impose un temps d’écriture, comme lors des examens à l’univ. : « On relève les feuilles à 13 heures ! » Dans le grand auditoire, nous avons soin de laisser une place libre à gauche, une place libre à droite. Silence. Prise de connaissance du thème imposé : « En avant, Marx ! » Un regard circulaire. Visages atterrés. Sourires radieux. Plumes saisies. Montres consultées. « En avant ! » Lire la suite


En montant dans le TaMar, à Riga, je pris la décision de ne penser qu’en français, histoire d’être fin prêt en arrivant à Paris. La Rédaction m’envoyait là-bas : « Fais-le pour Johnny, c’est bien toi, ici, qui parles et entends le mieux la langue de Voltaire. » Est-ce la langue de Voltaire qu’entendait Johnny ? Et qu’entendait Johnny ?

Il y a bien eu la vérification des passeports, à la gare Principale, là j’ai parlé mon letton familier. Mais une fois dans le TaMar… j’ai refusé le global sabir du Tamareur dont je me demandais s’il avait l’accent de Tallinn ou de Marseille… Certainement pas celui d’Oxbridge. Lire la suite


À Selma Lagerlöf, i.m.

— Il y a des langues où l’on a le passé devant soi : on le connaît, on le voit ; l’avenir, on l’a derrière soi : on ne le voit pas, on ignore tout de lui. D’ailleurs, en français, « avant », qu’est-ce que cela signifie ? « C’était mieux avant » : du passé. « En avant ! » : de l’avenir. Et « en avance » ? Il n’y a pas d’avance. Il y a des moments où l’on se sent prêt à tout quitter, c’est-à-dire à quitter le temps. Plus rien ne pèse, plus rien ne tient. On ne tient plus à rien.

— Tu t’égares. Tu me fais penser à ces étudiants distraits, imprécis, négligents, qui lisent mal les questions d’examen. Regarde : Jacques a dit « Je vous invite à scruter le rétroviseur ».

— Moi, j’y trouve la Poésie, entre la science-fiction qui se prend pour Cassandre et les documents sonores d’il y a mille millénaires…

— Pardon ? Lire la suite


Rose-Marie François

Une Europe cinq étoiles

Message trouvé dans une bouteille au Bordelamer,

dimanche dernier en sortant de la messe

à la chapelle Notre-Dame-des-Sept-Douleurs.

J’étais Allemande, on m’a dit que j’étais Juive.

J’ai fui en France, j’ai valsé au Vél’ d’Hiv.

J’ai voyagé, j’ai pris le train pour Auschwitz.

Je n’ai rien pris, c’est le train qui m’a prise. Lire la suite


À la mémoire

de Jeanne et Margret

d’Avram et Ahmed

qui auraient pu jouer ensemble

Criquelions, avril 1944. À peine descendue dans l’abri (creusé au jardin par mon père et notre voisin), je m’aperçois que j’ai oublié ma poupée. Je remonte aussitôt les quelques marches de terre battue. « Maïe ! Reviens ! » Je n’écoute pas. Je cours à la maison. Trop tard ! La bombe explose, le déplacement d’air est si fort que je suis projetée au sol puis traînée sur les cendres de la cour. J’ai les mains, les bras, les genoux, les jambes en sang. « Quand on désobéit, on est toujours puni, » martèle ma mère en nettoyant mes plaies à l’éther puis en les badigeonnant de mercurochrome. Maman est partagée entre la peur, la colère, le soulagement : cette fois encore nous sommes en vie, cette fois encore la maison est debout. Lire la suite


En latin de cuisine : Fable du thym et du laurier.

Beata Félicité

Car il ne reste rien que l’art sur cette terre

Émile Verhaeren

Ce radeau, nous l’avons construit

quand le navire a fait naufrage.

D’autres ont eu droit

aux canots de sauvetage

avec, à leur bord,

des écrans et de l’eau potable. Lire la suite


À Madame Bonnet-Derudder

Tout petit qu’il est, il s’efface galamment en ouvrant la porte à sa mère. L’ophtalmologue demande si l’enfant sait déjà lire, elle écoute à peine la réponse, lui présente des « peignes » à l’écran, lui demande d’imiter avec les doigts l’orientation des dents : vers l’armoire, vers le plafond, vers la porte, vers le sol… À l’œil droit, les résultats sont moins bons. Puis viennent les silhouettes à reconnaître, de plus en plus petites : chien, oiseau, chat, canard…

— Großpapa dit Häßchen. 

— Alors, lapin ?

— Non ! Le lapin est moins gros, il a les oreilles moins longues ; ça, c’est pas un Tilapin. Großpapa dit Häßchen.

— Un lièvre ?

— Oui, un lièvre.  Lire la suite


Une histoire incroyable. Si je ne l’avais vécue, je croirais l’avoir rêvée. Mais d’abord, le décor. Depuis bien des années, je vais, au moins une fois par semaine, flâner entre les rayons de « ma » librairie, pinçant mon portefeuille pour tenter de limiter les dégâts.

Enfant, j’y venais avec ma grand-tante, le dimanche après le marché de la Gatte : « Achille, mon petit, allons te choisir de la lecture pour cet après-midi. » Le rayon des enfants était au fond du magasin, sous l’escalier, une vraie caverne d’Ali Baba, le royaume de Victorine, une métisse brésilienne qui me fascinait. Elle nous montrait ce qu’elle estimait le mieux convenir à mon âge et à mes goûts. J’ai d’abord eu des histoires en tissu, en carton, puis de vrais livres en papier, dont on me faisait la lecture. Ma grand-tante Euphrasie, une institutrice retraitée, m’a appris à lire en me montrant d’abord comment écrire. Je répétais l’alphabet en classant mes livres. Lire la suite