À I.F., inévitablement.

Bonot était en cinquième année de médecine, quand il avait lu la déclaration que fit le docteur Michel Garretta, lors d’une audience de son procès à Paris, au début des années 1990 : au président qui lui demandait comment lui, médecin, avait pu laisser sciemment écouler, à destination des malades hémophiles et sous l’égide d’un établissement officiel (donc censé être garant de la santé publique), des stocks de sang contaminé par le virus HIV, il avait rétorqué : « Mais, monsieur le président, je ne suis pas un médecin qui soigne ! » À vrai dire, sur un plan symbolique, il y avait presque trop de significations profondes (d’un mouvement, d’un basculement, d’un reniement) dans cette simple réponse : comme si un crime, pour une fois, pouvait être résolu, non par un détail que seule une longue et minutieuse enquête fait émerger, mais par une surabondance de preuves, diverses, variées et toutes parfaitement indiscutables.  Lire la suite


L’appel, lancé par un groupe créé pour la circonstance et relayé par la Toile, les réseaux sociaux, les tweets, SMS, messages vidéo (Youtube, Linkedin, Dailymotion, Hotmail) et autres blogs de tous ordres, s’était répandu comme une traînée de poudre. La rapidité de circulation des messages, conséquence de l’accès à des technologies souples et s’infiltrant partout, n’en occultait pas pour autant leur solennité. D’ailleurs, l’heure était si grave, dans ce pays voué à la vindicte de ses créanciers et de ses propres partenaires, qu’une mobilisation devait forcément se propager tous azimuts, pour contrebalancer le désespoir qui imprégnait tout : au point que, le long des routes qui menaient à la capitale, les panneaux publicitaires vidés de leurs annonces — signe éloquent de la décrépitude de l’économie — étaient recouverts d’inscriptions rappelant le rassemblement de ce soir. Le jour, le lieu et l’heure : nuls slogans vengeurs, pas de revendications abstraites : et déjà, le paysage semblait avoir changé, et le ciel se découper autrement dans l’horizon. Lire la suite


Rien n’y faisait : ni les effets de mise en scène, ni les tentatives de modifier ou d’étoffer le jeu de l’acteur, ni les modulations empathiques ou faussement humbles du texte, ni les rebondissements du récit, rien de tout cela ne pouvait interrompre le naufrage. L’acteur principal, longtemps présenté comme « central » voire « unique », tout gonflé de sa propre importance, interprétait mal à propos les mouvements du public, qui s’impatientait autant que lui, mais pour des motifs opposés.

Il fallait se rendre à l’évidence : la geste était fauchée, faute de perspectives ; l’épopée tournait court, par manque de substance. Pour l’acteur seul en scène, la parole devenait de trop. Lire la suite


Au début, aucune carte ne mentionnait la présence de la base. D’évidents motifs de sécurité justifiaient le luxe de précautions qui avaient entouré sa création : la mission qui lui avait été confiée, et dont on savait qu’elle prendrait du temps, était d’une telle ampleur qu’elle ne pouvait supporter d’être distraite par des importuns et des curieux de toute nature. Financée par un groupe de philanthropes (et ainsi mise à l’abri de l’influence supposée néfaste des États et des gouvernements), cette mission n’avait pourtant rien de secret ; et il ne fallait pas voir une mauvaise allure dans l’isolement qui, depuis le début, avait entouré ses activités et l’avait préservée des regards inquisiteurs. L’équipe était constituée surtout de scientifiques de diverses disciplines, mais aussi d’artistes et de penseurs réputés pour leur indépendance d’esprit. La tâche qui lui incombait était aussi immense que d’extirper la mélancolie de l’âme humaine. Et au fond, c’était presque cela… Lire la suite


« Au fait, dit l’auteur à ses personnages, vous m’évoquez, tous autant que vous êtes, ce sage arabe qui rendait la justice entouré de ses élèves. On lui soumit une affaire où les deux parties avaient des versions radicalement opposées. Il écouta la première, réfléchit puis lui dit : « Vous avez raison… ». Puis le second plaignant se présenta et raconta tout autre chose. Le sage l’écouta, réfléchit et lui dit : « Vous avez raison… » Alors les élèves s’exclamèrent : « Maître, comment pouvez-vous conclure ainsi, puisque les versions sont si différentes ? » Le sage les écouta, réfléchit et enfin leur dit : « Vous avez raison… »

Et l’écrivain ajouta : « Il faut passer outre ! ».

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Toutes les communications avec les deux pays étaient désormais interrompues.

À l’échelle géographique du continent, ils étaient pourtant très éloignés. L’un était au bord de la Méditerranée ; le territoire de l’autre était en plein cœur du « poumon industriel » qui menait jusqu’à la Rhénanie et au bassin de la Ruhr. Chacun de son côté traversait de grandes difficultés, qui n’avaient apparemment rien en commun. Leurs maux si différents inspiraient pourtant aux observateurs un malaise et un vertige semblables ; ou plutôt, un malaise et un vertige de natures diverses, mais à une égale profondeur. Lire la suite


Ce coup-là, c’est peu dire que les concurrents ne l’avaient pas vu arriver…

Ni partir. La redoutable machine de communication de la célèbre marque de cosmétiques était certes capable, après une étude approfondie des conditions du marché et en jouant de ses relais privilégiés, d’assurer à son nouveau jus une place de choix dans les magazines et dans les spots publicitaires à la télévision ou au cinéma, et ainsi s’inscrire dans une longue suite de succès. Mais pareil triomphe ? Ici, on dépassait de cent coudées les critères traditionnels des campagnes de marketing. Cela tenait quasiment de la magie ! En tout cas, c’est ce que soutenaient, quelques jours seulement après le lancement, des observateurs de toutes sortes qui s’étaient penchés sur le phénomène : ce parfum n’était pas composé seulement du subtil mélange d’essences ou d’extraits de plantes qui donnent son cachet à une fragrance. Il avait aussi capté l’air du temps ; et c’était bien cela que transportaient et répandaient les femmes autour d’elles. Lire la suite


« Et pourtant, ils sont largement tolérés, quand ils ne sont pas annoncés par la presse. Un article du Courrier de Memphis, en 1921, prévient les lecteurs : « Lynchage possible de trois à six nègres ce soir ». Les forces de l’ordre n’interviennent pas, complices ou débordées. Quant aux lyncheurs, souriants sur les photos de l’époque, les enquêtes n’aboutissent jamais, leurs auteurs étant invariablement définis comme « un groupe d’hommes non identifiés ».

Foi de quidam, Rolle (nom d’emprunt) ne s’était pas attendu à un tel déferlement. Lire la suite


« Le monde pourrait bien regretter le moment historique où, face au choix posé par Rosa Luxembourg : socialisme ou barbarie, il s’est décidé contre le socialisme » (Eric J. Hobsbawm, Franc-tireur, une autobiographie)

« Intellectuellement parlant,  l’idéologie libérale est devenue aussi stimulante que du mobilier de motel : on peut tenir le coup une nuit à condition de ne pas avoir à s’attarder là le lendemain » (Norman Mailer)

1. Chasser le naturel

Le débat était d’abord resté dans les limites communément admises de la courtoisie. Quelques experts avaient été réunis autour d’une question : « Le business plutôt que la politique : une foi aveugle ? », que l’animateur avait introduite en ces termes :

— Des enquêtes et des études, dans de nombreux pays, montrent que les jeunes de 20 ans préfèrent « faire du business » que « faire de la politique ». Doit-on y voir le signe que le marché a gagné une fois pour toutes les consciences ? A l’heure où le néolibéralisme et le système financier international accumulent les succès, y a-t-il encore place pour une contestation du capitalisme ? On en débat ce soir, en direct, avec nos invités… » Lire la suite


La scène est à la Maison Blanche.

— Mister President… (grand sourire contraint) George… Double you…

Ya… (il claque sa main dans le dos de son hôte qui, lui, reste la main tendue dans le vide.)

— Ya ? Que… ? Ah oui ! Double ya… À la texane. (En sourdine) Que me vaut l’honneur de rencontrer mon prédécesseur ? Lire la suite