Les nuages étaient bas et s’étripaient aux cheminées pour glisser lentement jusque dans le cœur des hommes. Des femmes voilées, de plus en plus noires, passaient comme des reproches au peu de gaieté qui traînait encore dans les rues. Partout, ça grommelait, ça crachait par terre, ça jurait à chaque pas, quelque chose de profondément triste prenait pied.

Il y avait dans le pays des goûts de meurtre et d’abandon, les élections n’y pouvaient rien, les débats s’épuisaient dans des  concessions bien-pensantes, chacun respectait l’autre et le mépris s’entendait derrière chaque rond de jambe. Les affaires allaient mal, les hommes voyaient la misère se rapprocher et rien ne pourrait les mettre à l’abri, si ce n’est la décision nette et sans ambages de se trahir jusqu’au plus intime. Ils le savaient et c’est dans la fascination de leur abandon qu’ils vivaient. Lire la suite


En cet automne 1604, l’auteur nommé Shakespeare est la coqueluche de Londres. Il n’a pas quarante ans, mais il a déjà quelques exploits à son actif. Ses pièces ont fait des tabacs, dans tous les genres. Ses comédies ont diverti, ses pièces historiques ont rafraîchi les mémoires, et puis surtout deux tragédies ont fait courir les foules vers le théâtre en forme de tour de bois dont il est le principal pourvoyeur en textes, sur la rive sud de la Tamise. L’une, « Roméo et Juliette », a touché jeunes et vieux, il n’y a pas plus captivant qu’une belle histoire d’amour et de mort, et les spectateurs ont été émus aux larmes par cette histoire de deux tendrons qui s’adorent alors que leurs clans se honnissent. Il suffit alors d’en rajouter dans le registre des hasards contraires, et le public se pâme. Shakespeare n’a pas toujours une vision aussi fervente de l’amour, mais avec ces jouvenceaux de Vérone, il en a remis dans le registre de la passion absolue, et c’était visiblement ce que le public attendait.

Avec « Hamlet », il les a secoués d’une autre façon. Il y a de l’amour aussi dans cette histoire, mais il est plus trivial. Claudius et Gertrude sont allés jusqu’au crime pour assouvir leur attirance physique, et cela crève les yeux d’Hamlet, éperdu d’attachement œdipien pour sa mère : il en déduit que les femmes sont frivoles, toutes, y compris sa petite fiancée Ophélie, qu’il traite de traînée, et qui finira par se noyer de désespoir. Dans cette tragédie-là, il s’est investi pleinement, jusqu’à accepter, lui qui n’aime pas trop apparaître sur scène, de jouer le spectre du père vengeur. Il est vrai qu’il était dissimulé sous une armure, ce qui permettait, de plus, de rendre sa voix méconnaissable… Lire la suite


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C’est beau, un cimetière, la nuit.

Les sépultures ont une grandeur d’éternité. Aucun pied ne foule les allées. Est-ce le clair de lune, est-ce l’obscurité, la température, ou une combinaison des trois ?

Toujours est-il qu’en ces lieux, la brume est chez elle, cette nuit encore.

Grise et ouateuse, elle lévite à ras du sol, enrobe les résidents à la manière d’un linceul collectif, s’enroule autour des branches, s’amasse autour des pierres. Dont celle-ci, marbre anthracite dépourvu de fioritures, veillant au repos d’un certain William Shakespeare, 1969 – 2014.

Pendant un moment, le brouillard stagne au-dessus de la tombe. Puis il s’emballe, se partage en son milieu, comme s’il reculait face à un coup de vent, ou comme si un corps venait de le traverser de part en part – ce qui est bien entendu impossible, puisque, répétons-le, nul vivant ne rompt cette nuit le sommeil des morts. Reste que la brume s’est bel et bien divisée devant la tombe de William Shakespeare. Lire la suite


Au début rien ne laissait présager leur comportement ultérieur. Leur renvoie à un ils, et à un elles. Mais qui étaient-ils ou elles ? Dans la rue, les magasins, c’était la même expression de gens posément affairés. Les traits de qui sait ce qu’il veut. De qui exécute les gestes adéquats et ciblés, maîtrise la situation et en restera maître jusqu’au bout. Que ce soit en distribuant le courrier, en prenant la commande au comptoir, en débitant la viande ou en assemblant un bouquet. Certains visages souriaient, d’autres restaient hermétiques. Mais ce n’est pas forcément dans la seconde catégorie qu’il fallait chercher la faille. Lire la suite



Le dimanche, s’il fait beau, nous allons parfois rendre visite à un couple d’amis dans le petit village de Sint-Joris-Weert, au sud de Louvain. Ils habitent tout près de la vallée de la Dyle et de la forêt de Meerdael, on peut y faire de splendides promenades. Si l’on se dirige vers la Dyle, on passe devant quelques maisons au bout d’une rue près de la voie ferrée. Les habitants y parlent le néerlandais, ou du moins une de ses moutures, un dialecte qui déforme les voyelles et avale les consonnes. Prend-on l’autre côté, vers la forêt de Meerdael, ou fait-on un détour vers le village suivant, on traverse sans s’en rendre compte l’une des plus importantes lignes de démarcation du royaume et, par la même occasion, la frontière entre l’Europe du Nord-Ouest et l’Europe du Sud. Le terrain boisé dégage un parfum aussi romantique que celui que nous venons de quitter, la rue décrit une courbe comme les courbes que décrivent ailleurs des milliers de rues. Lire la suite


À toi qui partages ma vie depuis si longtemps… J’aurais dû, depuis longtemps, me décider à t’écrire cette lettre, mais je ne savais même pas comment la commencer. Mon amour ? Mon chéri ? Cela fait belle lurette que nous n’avons plus employé entre nous ces mots. Même dits mécaniquement, par réflexe, par habitude, ils gardent un je-ne-sais-quoi de tendresse qui eût été incongru. Les avons-nous d’ailleurs jamais utilisés ? Je n’en ai même pas le souvenir. Lire la suite


In memoriam F. B.

W. avait connu V. lors d’un séjour à la mer, pendant les vacances d’été, à De Haan-aan-Zee (il disait Le Coq-sur-Mer), il y avait quelques années déjà. Elle était mince, presque frêle, mais ses seize ans étaient déjà pleins de promesses en tous genres. Côté seins et fesses, certes, mais aussi côté esprit. Elle n’était point sotte, et s’intéressait à beaucoup de choses. W., qui était plutôt du genre fou-fou, était très impressionné par son côté bonne élève (chez les sœurs, à Gand, où l’on portait encore un uniforme bleu marine et des socquettes blanches dans des souliers noirs à talons plats).

Il adorait sa façon de parler le français. Elle y mettait une application qui le flattait, sans doute un peu à tort, car ce n’était pas seulement pour s’entretenir avec lui qu’elle parlait sa langue. Lire la suite


Année 2057.

« Hoor dus maar eens, Dames-Heren : alreeds een volledige eeuw ! Un siècle déjà ! »

« De quoi ? » Un silence calculé est tombé entre le guide pittoresque moulinant un grand parapluie jaune marbré de noir refermé à la diable au risque de faire glisser sa longue écharpe rouge. Il tient un temps suffisant pour que la question effleure à l’esprit des quelques touristes d’origines diverses battant le pavé en groupe épars autour de lui. La réponse naît de nulle part : Lire la suite